«Londres, mardi 3 septembre.
«L'affaire est faite; mais avec quelle mauvaise grâce de la part de
Mathieu[60]! Villèle a été excellent et par conséquent tout votre
côté. Je ne puis plus partir que dimanche prochain 8 septembre. Je
ne vous verrai donc que le 11 ou le 12. Mais, dites, ne
pourriez-vous venir au-devant de moi à Chantilly? J'aurai soin de
vous faire connaître juste le jour et l'heure auxquels je pourrais
y arriver. Je vous verrais avant tout le monde, nous causerions!
Que j'ai de choses à vous dire, et que de sentiments je renferme
dans mon coeur depuis cinq mois! L'idée de vous voir me fait battre
le coeur.»
Au moment où M. de Chateaubriand arrivait à Paris, ayant enfin obtenu la
mission, qu'il ambitionnait si vivement, de se rendre au congrès, M. de
Montmorency en était parti pour aller à Vienne, et le roi donnait à M.
de Villèle la présidence du conseil.
Les souverains alliés, d'abord réunis en effet à Vienne, ne tardèrent
pas à se transporter à Vérone où notre ministre des affaires étrangères
les suivit; il y fut l'objet d'une faveur toute particulière de la part
de l'empereur de Russie, et mit une bonne grâce, une courtoisie, une
bienveillance extrême à présenter aux souverains étrangers l'illustre
écrivain dont le séjour à Vérone devait se prolonger après que lui-même
serait retourné en France. M. de Chateaubriand écrit, le 3 décembre,
après le départ de M. de Montmorency: «J'ai hérité de ses succès ici.»
Nous laisserons aux lettres des deux diplomates à faire connaître leur
situation respective.
LE VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Vienne, le 15 septembre 1822.
«J'ai des torts à réparer envers vous, aimable amie: je ne vous ai
pas écrit par les premières occasions d'ici. La terrible quantité
de lettres d'affaires qui m'étaient imposées avait presque mis ma
main hors d'état de tenir la plume.
«Je viens de recevoir votre aimable lettre du 11, datée de cette
Vallée où j'aurais tant aimé à aller passer quelques moments avec
vous, au lieu de courir les grandes aventures de la politique et
des voyages.
«Vous deviez donc revenir pour voir l'arrivant, dont j'ai reçu
aussi une lettre datée de Paris, et m'annonçant, vers le 25 au plus
tard, son départ pour Vérone.
«Il est dans l'ordre des choses possibles que j'aille passer une
quinzaine de jours avec lui dans cette ville, bien à mon corps
défendant, je vous assure. Moi-même, je ne sais pas précisément à
quel point cela lui plaira; mais il est des considérations plus
hautes que celles-là qui doivent me décider à faire ce sacrifice de
mes goûts, s'il est nécessaire; et j'attends pour cela le retour
d'un courrier envoyé à Paris, d'après le désir formel des
souverains. Ils partent d'ici le 1er et le 2 octobre, et décidément
sans avoir vu le duc de Wellington qui ne pouvait plus arriver que
le 30, et au-devant duquel on a envoyé pour le diriger sur Vérone.
C'est là ce qui a jeté de l'incertitude dans ma marche, parce que
l'absence de ce plénipotentiaire anglais a tout réduit ici à de
simples conversations, qui peuvent avoir leur utilité réelle, mais
qui sont moins positives que des conférences.
«Vous voyez, aimable amie, qu'il y a des chances pour que je vous
arrive quinze jours, un mois plus tard.»