«Vérone, ce mardi 8 octobre 1822.
«Me voilà arrivé. On assure que le congrès sera fini dans les
premiers jours de décembre. Je le crois, d'après ce que je sais
déjà de la besogne faite et à faire. Maintenant quelle sera votre
résolution? C'est un grand tourment de ne pouvoir s'expliquer. Si
vous venez, je reste; si vous restez, je ferai en sorte de partir à
peu près avec Mathieu qui ne doit rester que quinze jours à Vérone.
Au fond je n'ai rien à faire ici où tout va très-bien. Écrivez-moi,
soit par la poste qui part tous les jours (mais en ayant soin de
faire affranchir vos lettres jusqu'à la frontière d'Italie), ou par
les courriers des affaires étrangères. Mathieu n'est pas encore
ici, il arrive ce matin. J'ai reçu plusieurs lettres très-amicales
de lui. J'attends un mot de vous pour régler tout.»
MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Vicence, 15 octobre 1822.
«Je veux vous écrire, aimable amie, le jour même où j'ai quitté
Venise, cette fameuse, curieuse et triste Venise dont j'aurais
beaucoup d'impressions à vous transmettre; mais il vaut mieux vous
renvoyer aux vôtres, si vous y avez passé, ou à _Corinne_ que j'ai
relue en cet endroit, admirant la vérité du tableau. J'ai besoin
avant tout de vous entretenir du sentiment profond de tristesse qui
est venu me saisir dans cette ville même, en le rapportant à vous,
à vos récits, à l'amitié que vous aviez inspirée, que vous rendiez
à ce grand et intéressant Canova. Il était arrivé malade deux jours
avant dans cette Venise, voisine de sa modeste patrie qu'il
s'occupait de doter d'une belle église, dernier don de son génie.
Venise le réclamait bien comme un de ses anciens citoyens; il est
venu y mourir après deux jours de maladie. Le dimanche matin 13, la
nouvelle s'en répandit dans la matinée, et m'arriva dans un lieu
tout plein au moins des copies de ses chefs-d'oeuvre. Ce qui vous
peindra tout à la fois les regrets personnels qu'il inspire, et le
vif sentiment des arts répandu dans toutes les classes de ce
peuple, c'est qu'un domestique de place attaché à nos Français
s'est mis à fondre en larmes en apprenant cette nouvelle; elle
faisait dire à d'autres avec un grand soupir: _Notre Canova est
mort_. Pour moi, sans négliger de prendre une part réelle à
l'immense perte des arts, que l'on apprend à mieux apprécier ici
qu'ailleurs, j'ai pensé d'abord à vous, à la peine que vous
éprouveriez, à celle que j'aurais de vous la causer. Vous ne doutez
pas, aimable amie, que mes sentiments ne tendent toujours à
s'associer aux vôtres. Votre pensée m'a été souvent présente dans
le voyage très-intéressant qui m'a amené à Venise, à travers les
montagnes du Tyrol. J'ai employé en conscience à ce voyage de
curiosité le temps seulement que les souverains avaient fixé pour
le leur, et qui devenait ma règle, puisque je vais à Vérone.
«Je vous écrirai en y arrivant.»