LE MÊME.

«Londres, 27 août 1822.

«Vous ne m'avez point écrit par le dernier courrier, et moi je ne

vous ai point écrit! Dans ce moment où mon sort se décide ou est

décidé, tous les raisonnements, les suppositions, les conjectures

sont inutiles. Je n'ai pour ma part aucun doute sur le fait: je

n'irai point au congrès. Ce n'est pas un homme comme moi que l'on

veut, et Mathieu et Villèle m'auront également trompé. Je les

plains, car je leur prédis qu'avec ces manières ils ne se

soutiendront pas; ils tomberont aux applaudissements de toutes les

opinions et de tous les partis. Soit jalousie, soit confiance dans

leur propre force, ils ont mal compris ce que j'étais pour eux; ils

ne savent pas que, tous les courriers, je reçois des lettres de la

gauche et de la droite qui me pressent de les abandonner. J'ai

loyalement résisté à tout, et vous voyez ce qui m'arrive.

«Je désirais vivement aller au congrès, et je l'ai dit franchement

et hautement. J'avais deux raisons pour cela: une raison de parti

et une raison personnelle!

«Une raison de parti: je sais, par ce que j'ai vu à Berlin et à

Londres, comment les royalistes ont été traités en Europe, et je

croyais être sûr d'effacer, dans l'esprit des souverains et des

ministres étrangers, la trace des calomnies si souvent répandues

sur nous. J'ai réussi à Berlin et à Londres; ma tâche n'eût pas été

plus difficile au congrès, et je pouvais raisonnablement espérer

obtenir quelque succès auprès de l'empereur Alexandre: car il

ménage les hommes qui peuvent diminuer ou augmenter sa renommée. Il

restera toujours incompréhensible qu'un parti remette ses intérêts

au congrès entre les mains de ceux qui, comme M. de Caraman, ont

détruit, calomnié ce même parti pendant six ans; l'absurde ne va

pas plus loin.

«Je désirais pour moi-même aller au congrès, parce que cela

achevait ma carrière diplomatique. J'en serais revenu _grandi_ dans

l'opinion publique, et conséquemment plus utile à mes amis, en

France ou en Angleterre, si on avait jugé à propos de m'y envoyer.

«Voilà mes raisons d'_affaires_ pour désirer le congrès. Vous savez

ma raison secrète. Le voyage me ramenait auprès de vous, et c'est

là l'idée qui m'occupe éternellement.

«Je vous écris tout ce fatras, pendant que Marcellus est encore à

Paris, tant je doute peu de ce qu'il va m'apporter. Quant à ma

résolution, elle n'est pas encore tout à fait prise. Elle dépendra

de ce que m'apprendra Marcellus. Vous savez que, dans de pareilles

circonstances, un mot de plus, une blessure de plus, décident des

plus grandes questions. Je sais qu'en donnant ma démission, j'amène

inévitablement dans quelques mois la chute du ministère, et je suis

trop honnête homme pour jouer légèrement le sort de ces mêmes

hommes qui s'embarrassent si peu de m'offenser. D'un autre coté,

l'idée qu'ils sont si peu loyaux pour moi, précisément parce qu'ils

comptent sur ma loyauté, me met malgré moi en colère, et me donne

envie de leur rendre procédé pour procédé. Mais si je ne donne pas

ma démission, que ferai-je? Ah! si vous vouliez venir à Londres,

mon parti serait bientôt pris! Allons, encore quelques jours de

tourment, cela ne peut pas passer la semaine, et il est possible

que dans huit ou dix jours je sois dans la petite cellule.»

«Samedi 27, 3 heures du soir.

«Une lettre que je reçois de Paris me donne quelques espérances,

mais je n'y crois pas. J'attends jeudi une lettre de vous.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 127 / 142 题