«Berlin, 20 janvier 1821.
«Enfin j'ai reçu un premier petit mot de vous! Que vous êtes loin
de la vérité. Je vous assure, sans aucune de _mes modesties_, que
cette révolution que vous voyez est une chimère. S'il est vrai que
nul n'est prophète dans son pays, il est vrai aussi qu'on n'est
bien apprécié que dans son pays. Sans doute on me connaît ici, mais
la nature des hommes est froide, ce que nous appelons enthousiasme
est inconnu. On a lu mes ouvrages; on les estime plus ou moins; on
me regarde un petit moment avec une curiosité fort tranquille, et
on n'a nulle envie de causer avec moi et de me connaître davantage.
M. d'Alopéus ne vous dira pas autre chose; c'est la pure vérité, et
je vous assure encore que cela me convient de toute façon. Il n'y a
ici nulle société hors des grandes réunions de carnaval qui cessent
au commencement du carême, après quoi on vit dans la plus entière
solitude. Le corps diplomatique n'est reçu nulle part, et je serais
Racine et Bossuet, que cela ne ferait rien à personne. Si j'ai été
un peu distingué, c'est par la famille royale qui est charmante et
qui m'a comblé d'égards et de prévenances. J'eus l'honneur mardi, à
une grande fête chez le ministre d'Angleterre, d'être choisi par la
grande-duchesse Nicolas, fille chérie du roi, et par S. A. R. Mme
la duchesse de Cumberland pour leur donner la main dans une marche
polonaise. Hier j'ai eu une longue conversation avec le grand-duc
Nicolas. Voilà mes honneurs et ma vie dans toute sa vérité. Tous
les jours je vais me promener seul au parc, grand bois à la porte
de Berlin; quand il n'y a pas de dîners ou de réunions, je me
couche à neuf heures. Je n'ai d'autre ressource que la conversation
d'Hyacinthe[41]; nous parlons des petites lettres; que puis-je dire
autre chose? Je suis à ma troisième dépêche diplomatique. Tâchez de
savoir par Mathieu si on est content. Le congé est sûr au mois
d'avril, mais c'est à vous de le presser. Je n'ai pas cessé de vous
écrire par tous les courriers. C'est ici ma troisième lettre de
Berlin; les deux premières ont dû vous être remises par mon bon
Lemoine[42]; je vous adresse celle-ci directement.
«Les quatre petites lignes ont parfaitement réussi; elles n'étaient
pas du tout visibles, et elles ont paru au feu comme par
enchantement. Vous verrez que tout ce que j'ai prévu s'accomplira.
Je reviendrai au printemps et vous me retrouverez avec le même
dévouement.»