«Château de la Forest, ce 27 juillet.
«S'il a jamais été pressant de réparer ses torts, de retirer et
d'abjurer ses reproches, c'est lorsqu'on a reçu une lettre aussi
parfaite que la vôtre, aimable amie. La mienne était à peine partie
par notre courrier ordinaire, que j'ai vu arriver cette charmante
petite écriture. Un premier remords m'a saisi; il a augmenté, et
s'est emparé de mon âme tout entière, quand j'ai lu les touchantes
confidences de votre amitié, les triomphes de votre raison et
toutes les pensées mélancoliques que je n'ai pas le courage de vous
reprocher, quand elles n'aboutissent qu'à vous faire aimer notre
pauvre Val, et à me faire accorder un privilége exclusif
d'admission et de consolation. J'en suis fier pour l'amitié, et il
me tarde d'aller exercer ce doux privilége. Je vous ai mandé
aujourd'hui même que lundi sûrement j'irais vous voir où vous
seriez, et je suis ravi que ce soit au Val. Encore une fois,
pardonnez ma lettre de ce matin. Mais convenez qu'elle était bien
naturelle. Pas un mot de vous, pas un mot de ce qui m'intéressait
si vivement. Je n'ai écouté que ces sentiments d'intérêt et de
jalousie, que vous pardonnerez à l'amitié. Adieu. Mille hommages à
vos pieds, sans oublier Amélie, que je me représente partageant
votre solitude. Adieu, adieu. Persistez dans vos généreuses
résolutions et adressez-vous à celui qui seul peut les fortifier et
les récompenser.»
On peut dire hardiment que Mme Récamier a été l'amie par excellence.
Privée par la destinée des affections qui d'ordinaire remplissent et
absorbent le coeur des femmes, elle porta dans le seul sentiment qui lui
fût permis une ardeur de tendresse, une fidélité, une délicatesse sans
égales. La véracité de son caractère et en même temps sa profonde
discrétion donnaient à son commerce une sécurité pleine de charmes.
Consultée dans les affaires les plus importantes et souvent les plus
délicates, son avis était toujours empreint de modération autant que de
dignité. Son action sur les esprits fut toujours adoucissante, et le
rôle qu'elle voulut constamment remplir fut celui de calmer, au lieu
d'exciter ou d'aigrir. Quelquefois irrésolue dans les petites choses,
elle avait dans les grandes circonstances une promptitude de décision
singulière.
L'automne de 1818 et tout l'été de 1819 s'écoulèrent pour Mme Récamier
dans la gracieuse solitude de la Vallée-aux-Loups, qu'elle avait louée
de moitié avec M. de Montmorency. Je trouve, dans une lettre de la
duchesse de Broglie du 19 juillet 1819, un passage relatif à cette
association:
«Je me représente votre petit ménage du Val-de-Loup comme le plus
gracieux du monde. Mais quand on écrira la biographie de Mathieu
dans la Vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus
belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de
chapitre. _Tout est pur pour les purs_, dit saint Paul, et il a
raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des coeurs.
Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que
l'on perd toujours sa réputation par sa faute.»
M. de Chateaubriand en était réduit à vendre cette petite maison
d'Aulnay qu'à son retour de la Terre Sainte il avait pris plaisir à
bâtir, ce parc dont il avait planté tous les arbres; et, à la honte du
parti auquel son dévouement avait été si profitable, non-seulement les
royalistes ne surent pas s'entendre pour les lui conserver, mais il
avait grand'peine à trouver un acheteur. En attendant, M. de
Chateaubriand avait été heureux de voir ce riant asile, que malgré son
peu d'importance il ne lui était pas possible de garder, occupé par Mme
Récamier. Elle-même, charmée de ce lieu, formait le projet d'en devenir
propriétaire de moitié avec le vicomte de Montmorency, mais un dernier
revers de fortune devait l'atteindre cette même année.
M. Récamier, qui avait recommencé les affaires, n'y fut pas heureux, et
cette fois la fortune de sa femme, qu'elle avait engagée généreusement,
mais imprudemment, dans ces nouvelles spéculations, subit un échec de
cent mille francs. Peu de mois auparavant, confiante dans une position
qui, pour être moins considérable que celle dont M. Récamier l'avait
fait jouir dans le passé, lui semblait par là même assurée, car elle ne
la tenait que de la fortune de sa mère, elle avait acheté un hôtel de la
rue d'Anjou et s'y était établie avec son père et le vieil ami de son
père, avec M. Récamier et sa jeune nièce Amélie. Cette maison élégante
et nullement somptueuse avait un jardin; M. de Chateaubriand en parle en
ces termes dans ses Mémoires. «Dans ce jardin, il y avait un berceau de
tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un rayon de lune
lorsque j'attendais Mme Récamier: ne me semble-t-il pas que ce rayon est
à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je le retrouverais? Je
ne me souviens guère du soleil que j'ai vu briller sur bien des fronts.»
Mme Récamier n'habita que bien peu de mois cette maison, sa première
propriété personnelle, où sa pensée s'était complue et où elle avait cru
se préparer tout un long avenir d'existence calme au milieu d'heureuses
amitiés. L'impression qu'elle reçut de ce nouveau revers de fortune, à
une époque de sa vie qui n'était plus la jeunesse, fut sombre; mais elle
ne s'en laissa point abattre et prit immédiatement un parti héroïque.
Elle visitait quelquefois une très-ancienne amie, la baronne de
Bourgoing, dont le mari, après avoir été successivement ambassadeur de
France à Madrid, à Stockholm et à Dresde, était mort laissant sans
fortune, une veuve, et quatre enfants, deux fils sous les drapeaux dont
la valeur était chevaleresque, un dans la diplomatie, et une fille non
mariée qui devint, en 1825, la maréchale Macdonald. Mme de Bourgoing
s'était logée avec sa fille Ernestine dans un appartement à l'extérieur
du couvent de l'Abbaye-au-Bois. Ce fut là que Mme Récamier résolut de
chercher un asile.
Lorsqu'après avoir généreusement et bien vainement sacrifié une partie
de sa propre fortune pour prévenir une seconde catastrophe dans les
affaires de son mari, elle eut la cruelle certitude de n'y avoir pas
réussi; elle sentit qu'il fallait prendre un parti décisif et se faire
désormais une existence personnelle et séparée. En rompant avec le
monde, en acceptant résolument une vie de retraite, en s'établissant
dans une communauté religieuse, elle se trouvait autorisée à ne plus
habiter la même maison que M. Récamier. Elle devait désormais, avec les
débris de sa fortune personnelle, le faire vivre, et elle exigeait
absolument qu'il n'affrontât plus les chances des affaires qui lui
avaient été si fatales. Elle continua à se montrer pour lui l'amie la
plus fidèle et la plus sûre, elle pourvut à ses besoins avec une
prévoyante et filiale affection, et, jusqu'au dernier moment, fut
occupée à lui rendre la vie douce et agréable: résultat que facilitaient
singulièrement, d'ailleurs, l'optimisme et la bienveillance de son
caractère. C'est donc à partir du jour où elle se fixa à
l'Abbaye-au-Bois que commence pour Mme Récamier une existence toute
nouvelle, entièrement personnelle et plus exceptionnelle encore, s'il
est possible, que ne l'avait été la situation que les événements lui
avaient faite jusqu'alors.
Il n'y avait en ce moment à l'Abbaye-au-Bois de vacant qu'un petit
appartement au troisième étage, carrelé, incommode, dont l'escalier
était rude, et la distribution fabuleuse. La belle Juliette n'hésita
point à s'en arranger. Elle établit les trois vieillards dont elle était
le bon ange dans le voisinage de l'abbaye, et s'installa elle-même dans
cette cellule que tout autre eût trouvée inhabitable. Voici la
description qu'en fait M. de Chateaubriand:
«La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe,
d'un piano, du portrait de Mme de Staël et d'une vue de Coppet au
clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand,
tout essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la
cellule aux approches du soir, j'étais ravi: la plongée des
fenêtres était sur le jardin de l'abbaye, dans la corbeille
verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des
pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de l'oeil,
des clochers pointus coupaient le ciel, et l'on apercevait à
l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le
tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Quelques oiseaux se
venaient coucher dans les jalousies relevées. Je rejoignais au loin
le silence et la solitude par-dessus le tumulte et le bruit d'une
grande cité.»
L'Abbaye-au-Bois a pris, depuis trente ans, une grande notoriété, chacun
aujourd'hui sait ce que c'est; mais, en 1819, ce couvent était si peu
connu, au moins des personnes du monde, que la maréchale Moreau, voulant
aller voir son amie dans sa retraite aussitôt que Mme Récamier y fut
installée, crut devoir avancer son dîner d'une heure pour être en mesure
d'accomplir ce voyage en pays lointain.
Le _monde_ eut bien vite appris le chemin de la retraite de Mme
Récamier. Mais si le _monde_ vint l'y chercher, la courageuse recluse,
fidèle à la résolution qu'elle avait prise, se refusa constamment à
paraître dans aucune réunion du soir. Elle alla encore quelquefois, mais
rarement, au spectacle, principalement pour entendre de la musique; elle
assista à quelques-unes des dernières représentations de Talma et aux
débuts de Mlle Rachel, qui, ayant tenu à grand honneur d'être présentée
à Mme Récamier, lui inspira une très-vive admiration et un intérêt réel.
Mais, sauf ces exceptions en petit nombre, elle ne sortit plus que le
matin.
Du moment où M. de Chateaubriand s'était lié avec Mme Récamier, il prit,
je l'ai déjà dit, le premier rang dans ses affections. Personne n'a
jamais eu le goût des habitudes méthodiques et réglées au point où le
portait cet écrivain de génie chez lequel l'imagination était si
brillante et si dominante; ainsi chaque matin il adressait de bonne
heure un billet à Mme Récamier, chaque jour invariablement il arrivait
chez elle à trois heures; il y venait le plus souvent à pied, et son
exactitude était telle, qu'il prétendait que les gens réglaient leurs
montres en le voyant passer. M. de Chateaubriand, sauvage par nature et
exclusif, n'admettait à _son heure_ qu'un très-petit nombre de
personnes; c'était donc après dîner que Mme Récamier recevait, mais sa
porte était ouverte tous les soirs. Le dîner réunissait autour d'elle la
famille, c'est-à-dire avec sa nièce MM. Récamier et Bernard, leur vieil
ami M. Simonard, M. Ballanche et M. Paul David, neveu de M. Récamier,
qui dans la bonne et la mauvaise fortune ne sépara jamais son existence
de celle de son oncle et chez lequel Mme Récamier trouva le plus entier
dévouement.
Le premier dîner fut horriblement triste: toute la petite colonie, comme
autant de naufragés après cette nouvelle tempête, n'envisageait le ciel
et l'avenir qu'avec effroi. Mme Récamier, bien qu'elle ne fût pas la
moins émue, s'efforça sans beaucoup de succès de ranimer les courages.
Après le dîner, il vint un certain nombre d'amis fidèles, et la soirée
se termina comme elle se terminait chaque jour, par l'arrivée tardive de
Mathieu de Montmorency que son service auprès de _Madame_ retenait assez
tard aux Tuileries. Dès les jours suivants, l'impression lugubre de
l'arrivée au couvent s'était effacée. Mme Récamier recueillait
non-seulement l'expression de l'entière approbation de ses amis, mais
l'empressement très-vif et général des personnes les plus haut placées
dans l'opinion lui prouvait que sa conduite était comprise et appréciée.
Ce fut encore un moment heureux dans cette vie si souvent troublée.
Tous ces hommages du monde, ce concours des indifférents qui laissent
l'âme bien vide, parce qu'ils s'adressent d'ordinaire à la situation, au
rang ou à la fortune, prenaient par la circonstance la signification
d'un véritable témoignage d'estime uniquement offert à la personne et au
caractère; Mme Récamier devait en être aussi touchée que flattée; et
comme la mode se mêle à tout dans notre pays, il devint à la mode d'être
admis dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois.
Les arts ont consacré le souvenir du séjour de Mme Récamier dans la
petite chambre de cette communauté: un peintre de talent, Dejuinne, a,
très-fidèlement et d'un pinceau plein de délicatesse, reproduit
l'intérieur de cette cellule où les moindres détails portent l'empreinte
de l'habitation d'une femme élégante, avec un aspect sérieux qu'on
retrouverait difficilement ailleurs. Le spirituel écrivain dont la
critique à la fois sûre et bienveillante apprécie les productions des
arts dans le _Journal des Débats_, M. Delécluze a rendu, à son tour,
dans un dessin à l'aquarelle, avec une gracieuse exactitude, la petite
chambre de Mme Récamier.
L'établissement dans la petite chambre du troisième dura six ou sept
ans; puis, à la mort de la marquise de Montmirail, belle-mère du duc de
Doudeauville, qui habitait le grand appartement du premier, Mme
Récamier, à laquelle les religieuses de l'Abbaye-au-Bois avaient cédé la
propriété _à vie_ de cet appartement, fut logée d'une manière plus large
et plus commode, et eut enfin la possibilité de s'entourer des objets
qui retraçaient à son souvenir les amis qu'elle avait perdus. Elle plaça
dans le grand salon le tableau de Corinne, le portrait de Mme de Staël,
et plus tard le portrait de M. de Chateaubriand, par Girodet.
Les murs de la petite chambre virent donc tous les anciens amis français
et étrangers de Mme Récamier lui apporter le tribut de leur fidélité. On
y rencontra successivement la duchesse de Devonshire, son frère le comte
de Bristol, le duc d'Hamilton, qui avait accueilli la belle voyageuse
avec un chevaleresque empressement, en 1803, lorsqu'il n'était encore
que le marquis de Douglas; lady Davy et son illustre époux sir Humphry
Davy avec lesquels elle était montée au Vésuve; miss Maria Edgeworth;
Alexandre de Humboldt; sans compter tout ce que chaque année apportait
d'éléments nouveaux dans une société qui ne cessa de se recruter parmi
les personnages distingués ou célèbres de tous les partis et de tous les
rangs. M. de Kératry, M. Dubois du _Globe_, Eugène Delacroix, David
d'Angers, Augustin Périer, M. Bertin l'aîné, s'y trouvaient avec M. de
Chateaubriand et Benjamin Constant, comme nous y vîmes plus tard M.
Villemain, le comte de Montalembert, Alexis de Tocqueville, le baron
Pasquier. M. de Salvandy, Augustin Thierry, Henri Delatouche, M.
Sainte-Beuve et M. Mérimée.
Parmi les jeunes _arrivants_, introduits dans ce cercle, il en est un
auquel je dois une mention distincte, parce qu'il y conquit une place
particulière, et qu'il devint, pour ainsi dire, un membre de la famille
de Mme Récamier. L'établissement de celle-ci à l'Abbaye-au-Bois ne
datait guère que d'une année, lorsque l'illustre géomètre M. Ampère,
qu'elle voyait souvent, comme le compatriote et l'ami le plus cher de M.
Ballanche, demanda la permission d'amener son fils.
M. J.-J. Ampère avait alors vingt-et-un ans, puisqu'il est de l'âge du
siècle; il avait achevé de brillantes études, et la vocation de son
talent semblait le porter plus particulièrement vers la poésie, et vers
la poésie dramatique. Mais, dès cette époque, l'universalité de ses
aptitudes, la curiosité insatiable de sa vive intelligence, le don de
saisir vite et nettement, d'exposer avec élégance les conceptions les
plus diverses de la science soit philologique, soit historique, étaient
le privilége et le caractère le plus frappant de son esprit.
L'animation, l'entrain, l'enthousiasme de ce jeune homme qui, grâce aux
plus heureuses facultés naturelles et grâce aussi au milieu dans lequel
il avait vécu, n'était étranger à aucune des connaissances humaines; la
noblesse de ses sentiments, sa tendresse pour son père dont le génie
l'enorgueillissait à juste titre, tout cet ensemble donnait à sa
conversation un attrait singulier. Mme Récamier accueillit d'abord le
fils d'un homme supérieur, celui que M. Ballanche considérait presque
comme un fils; mais bientôt elle s'attacha d'une affection vraie à M.
J.-J. Ampère, et il prit dans son coeur et à son foyer la place d'un ami,
dont les succès et la carrière ne cessèrent d'exciter sa plus vive
sollicitude. Je suis sûre de n'être pas démentie par lui, si je rappelle
tout ce que M. Ampère a dû à ses conseils et à son amitié.
Ce fut dans cette cellule de l'Abbaye-au-Bois qu'on lut et qu'on admira,
avant que le public n'y fût initié, les premières Méditations de M. de
Lamartine; là, qu'une jeune fille d'un talent plein d'élégance, d'un
esprit fin et mordant, et dont la beauté avait alors un éclat
éblouissant, Delphine Gay, récita ses premiers vers.
Le souvenir de cette soirée m'est resté fort présent; le cercle était
nombreux: Mathieu de Montmorency, la maréchale Moreau, le prince
Tufiakin, la reine de Suède, M. de Catellan, M. de Forbin,
Parseval-Grandmaison[34], Baour-Lormian[35], MM. Ampère, de Gérando,
Ballanche, Gérard, se trouvaient avec beaucoup d'autres chez Mme
Récamier.
Parmi les sujets de conversation qu'on avait successivement parcourus,
on était arrivé à parler d'une petite pièce de vers, vrai chef-d'oeuvre
de sensibilité, alors dans la fleur de sa nouveauté, _la Pauvre Fille_,
de Soumet. Mme Récamier demanda à Delphine Gay, assise auprès de sa
mère, de vouloir bien, pour les personnes qui ne la connaissaient pas,
réciter cette pièce d'un poëte, leur ami. Elle le fit avec une grâce,
une justesse d'inflexions, un sentiment vrai et profond qui charmèrent
l'auditoire. Mme Gay ravie du succès de sa fille se pencha vers la
maîtresse de la maison et lui dit à demi-voix: «Demandez à Delphine de
vous dire quelque chose d'elle.» La jeune personne fit un signe de
refus, la mère insistait; Mme Récamier, n'ayant pas la moindre idée du
talent de Mlle Gay, craignait, en la pressant davantage, et en lui
faisant réciter ses vers en public, de l'exposer à des critiques plus ou
moins malveillantes; mais Mme Gay persistant, toutes les personnes
présentes joignirent leurs instances à celles de la maîtresse de la
maison. La jeune muse se leva; elle récita d'une façon enchanteresse les
vers sur les Soeurs de Sainte-Camille, que nous vîmes couronner par
l'Académie française quelque temps après. Delphine Gay était grande,
blonde, fraîche comme Hébé; sa taille élancée était alors celle d'une
nymphe; ses traits étaient forts et son profil tourna plus tard au
grand-bronze romain, mais à l'époque dont je parle, la grâce de la
jeunesse prêtait à cet ensemble un charme infini. On remarqua combien
elle s'embellissait en disant des vers, et combien il y avait d'harmonie
entre ses gestes et les inflexions de sa voix.
Voici encore une anecdote des premiers temps de l'Abbaye-au-Bois: j'ai
dit quelle était la simplicité, et je devrais dire plus exactement la
modestie de la reine de Suède, femme de Bernadotte, que sa santé
obligeait à habiter la France, et qui abandonnait sans regrets les
pompes du trône pour mener en France la vie privée la plus monotone et
la plus solitaire.
Miss Berry était à Paris; c'était une Anglaise qui avait passé la
seconde jeunesse, mais belle encore; très-spirituelle, parfaitement
amusante, bonne et naturelle, et d'un entrain à tout animer. Miss Berry
a dû la célébrité dont elle a joui en Angleterre au sentiment qu'elle
inspira, presque au sortir de l'enfance, à Horace Walpole qui avait
atteint un âge avancé. Il était dans la destinée de cet homme éminent,
et qui craignait tant le ridicule, d'exciter, quand il était jeune, une
affection passionnée chez une très-vieille femme, Mme du Deffand, et à
son tour, d'éprouver un penchant vif et romanesque pour une très-jeune
fille, alors qu'il était lui-même un vieillard. Horace Walpole légua à
miss Berry tous ses papiers et une partie de sa fortune; elle ne se
maria point, et jusqu'à plus de quatre-vingt-dix ans conserva une
existence entourée de considération et de respect.
Miss Berry venait souvent chez Mme Récamier; elle y arrive un soir, et
la trouvant seule avec sa nièce, se met à lui conter une aventure
arrivée le matin même et dont elle riait encore.
Entre quatre et cinq heures du soir, à la chute du jour (on était à la
fin de janvier), miss Berry faisait une visite à lady Charles Stuart,
femme de l'ambassadeur d'Angleterre à Paris; elles causaient au coin du
feu, sans lumières; l'ambassadrice attendait une gouvernante dont elle
avait besoin et qu'on lui avait recommandée. La porte s'ouvre, un nom
quelconque est prononcé par un domestique anglais, et une femme de
taille moyenne, un peu ronde et simplement vêtue, se glisse dans le
salon.
Lady Stuart se persuade que cette dame est la personne qu'elle attend;
elle indique de la main un fauteuil à la nouvelle arrivée, et avec toute
la politesse d'une femme comme il faut, qui sait rendre à chacun ce qui
lui est dû, adresse quelques questions à la gouvernante supposée.
La dame interrogée, qui n'était autre que la reine de Suède, s'aperçoit
d'une erreur, et pour y mettre un terme, dit tout à coup: «Il fait un
froid très-rigoureux; le roi mon mari me mande...» Et l'ambassadrice de
se confondre, et miss Berry de rire.
À l'instant où elle faisait ce récit, la porte s'ouvre (on n'annonçait
pas chez Mme Récamier), et une dame, petite, ronde, se glisse auprès
d'elle.
La rieuse et spirituelle anglaise continuait à s'amuser de son histoire
et répétait: «C'était la reine de Suède, comprenez-vous?»
Mme Récamier avait beau lui dire: «De grâce, taisez-vous, c'est encore
elle.» Miss Berry en riait plus fort: «Charmant, charmant!
s'écriait-elle, vous voulez compléter l'aventure en me faisant croire
que c'est la reine.»
Il fut extrêmement difficile de lui rendre son sérieux et de lui faire
comprendre qu'elle se trouvait de nouveau et réellement en présence de
la reine Désirée de Suède. Heureusement, cette majesté avait autant de
bonté que de modestie, elle ne se choqua point.
Avant d'aller plus loin, je demande la permission de revenir en arrière
et d'introduire dans l'intimité de Mme Récamier un ami, un parent qui
fut toujours étroitement uni d'affection avec elle et avec son mari,
quoique ses occupations multipliées, et la rigidité avec laquelle il
remplissait les devoirs de sa profession, ne lui permissent guère de se
mêler au monde.
Le docteur Récamier, cousin et compatriote du riche banquier dont il
portait le nom, après avoir fait ses études à Paris, vint, en 1801, se
fixer dans la capitale et y exercer la médecine.
La sincérité de sa foi religieuse, à une époque où les âmes étaient
encore ravagées par le doute, inspira même à ses condisciples et sur les
bancs de l'école un véritable respect. Passionné pour la science et pour
son art en particulier, il était en même temps animé du plus ardent
désir de soulager la souffrance. D'autres ont dit les progrès que cet
homme de génie fit faire à l'art de guérir, mais il doit être permis à
ceux que les liens du sang et de l'affection rapprochèrent de lui, de
parler de l'originalité de son esprit, de la douceur et de la tendresse
qu'il savait mettre dans ses rapports avec ses parents et ses amis. La
nature impétueuse, indépendante, primesautière du docteur Récamier,
vraie nature de montagnard, dont l'écorce était parfois rude, renfermait
des trésors de dévouement et de fidélité, et sa cousine qui sut
apprécier de bonne heure sa supériorité, même quand elle revêtait une
autre forme que celle d'un monde frivole, avait pour lui un attachement
fondé sur la plus haute estime.
Dans l'été de 1816, Mme Récamier voulut aller voir sa cousine Mme de
Dalmassy, dans la terre que celle-ci possédait dans la Haute-Saône; elle
venait d'y arriver, lorsqu'elle reçut du docteur Récamier la lettre
suivante. Cette lettre donne une assez juste idée de la tournure
d'esprit de l'éminent praticien et de ses rapports avec sa parente.
«6 juin 1816.
«Madame,
«La promptitude de votre départ, semblable à celui du zéphyr, m'a
privé d'avoir l'honneur de vous voir; il a fallu me consoler en
attendant votre retour. Mais ce dont je ne me consolerais pas,
c'est que vous négligeassiez de profiter du voisinage de Plombières
pour en prendre les eaux, en bains surtout. Vous connaissez ma
façon de penser à cet égard, puisque je vous en ai parlé plusieurs
fois; je vous engage à lever tous les obstacles qui pourraient
contrarier ce conseil que je regarde comme d'une haute importance
pour vous.
«Profitez de votre séjour à la campagne pour faire de l'exercice au
grand air: c'est là que le corps se revivifie et reprend les forces
que lui enlève le séjour de la ville; c'est aussi là que la
contemplation de la nature ramène l'esprit à la douce et
satisfaisante philosophie qui en fait aimer et admirer l'auteur.
«Si, comme je vous le conseille de nouveau, vous allez à
Plombières, vous aurez occasion d'y réfléchir sur un des phénomènes
les plus singuliers et les plus extraordinaires de notre globe, je
parle de la température des sources d'eaux chaudes qui s'y
trouvent. Si vos méditations sur les merveilles de la nature vous
laissent quelques instants pour méditer les phénomènes moraux, je
vous prie d'essayer de deviner quelles peuvent être les bases les
plus délicates, les plus flatteuses et les plus solides des
sentiments d'un homme pour une femme; et lorsque vous aurez résolu
le problème, je vous serai obligé de vouloir bien y rapporter les
sentiments d'estime, d'admiration et de respect avec lesquels j'ai
l'honneur d'être, Madame, votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
«RÉCAMIER.»
Le conseil du docteur fut suivi; Mme Récamier se rendit à Plombières
avec sa nièce.
Elle y était depuis une quinzaine de jours, objet de l'empressement et
des hommages de tous les baigneurs français ou étrangers, lorsqu'un
matin on lui remet la carte d'un Allemand qui, en se présentant chez
elle à une heure où elle ne recevait pas, avait vivement insisté pour
que Mme Récamier daignât, en l'admettant à la voir, lui accorder un
honneur qu'il ambitionnait au plus haut titre.
Mme Récamier était assez accoutumée à l'empressement d'une curieuse
admiration pour que la démarche et l'insistance de cet étranger lui
parussent naturelles; elle indique une heure dans la matinée du
lendemain, et voit entrer un jeune homme de fort bonne mine qui, après,
l'avoir saluée, s'assied et la contemple en silence.
Cette muette admiration, flatteuse mais embarrassante, menaçait de se
prolonger; Mme Récamier se hasarde à demander au jeune Allemand si parmi
ses compatriotes il s'en est trouvé qui l'eût connue et qu'elle eût
elle-même rencontré, et si c'est à cette circonstance qu'elle doit le
désir qu'il a manifesté de la voir.
«Non, Madame, répond le candide jeune homme, jamais on ne m'avait parlé
de vous, mais en apprenant qu'une personne qui porte un nom célèbre
était à Plombières, je n'aurais, pour rien au monde, voulu retourner en
Allemagne sans avoir contemplé une femme qui tient de près à l'illustre
docteur Récamier et qui porte son nom.»
Ce petit échec d'amour-propre, cette admiration qui, dans sa personne,
cherchait autre chose qu'elle-même, amusa beaucoup Mme Récamier, qui
contait fort gaiement sa mésaventure.
Dès l'instant que M. de Chateaubriand eut été introduit dans la société
de Mme Récamier, l'apparition de ce _roi de l'intelligence_, ainsi que
le qualifiait M. Ballanche dans les inquiétudes de son amitié, eut pour
résultat de lui donner sur ce théâtre intime la place prépondérante que
son génie lui assurait partout. Avec le besoin de dévouement qui
remplissait l'âme de Mme Récamier, dévouement qu'elle portait dans
toutes ses affections et dont elle avait donné des preuves si touchantes
à Mme de Staël, on comprendra facilement qu'à dater de cette époque, et
toutes les fois que M. de Chateaubriand quitta Paris, l'intérêt de la
vie dut se concentrer pour la belle recluse de l'Abbaye-au-Bois dans la
correspondance de l'ami qui, par son caractère agité, la disposition
mélancolique de son imagination et les vicissitudes de son existence,
excitait sans cesse chez elle l'inquiétude et la perplexité. Il est
certain que l'enthousiaste amitié que Mme Récamier voua à M. de
Chateaubriand mit souvent beaucoup de trouble dans son âme. Ses efforts
constants, sa préoccupation journalière, avaient pour but de calmer,
d'apaiser, d'endormir en quelque sorte l'irritation, les orages, les
susceptibilités d'une nature noble, généreuse, mais personnelle, et que
l'admiration du public avait trop occupée d'elle-même.
Mais l'amie dont la tendresse avait assumé ce rôle bienfaisant ne le
remplissait qu'aux dépens de son propre repos et, sous ce rapport, les
prévisions de Mathieu de Montmorency et de M. Ballanche furent trop
justifiées.
La persistance, la fidélité d'une affection si profonde et si pure
finirent par dominer M. de Chateaubriand; en lisant les lettres qu'il
adressa à Mme Récamier, on sera frappé combien le langage va s'en
modifiant: le respect, la vénération, on peut le dire, pénètrent son
coeur à mesure que l'affection y jette de plus profondes racines; la
préoccupation personnelle cède petit à petit, et on sent qu'il dit vrai
lorsqu'il lui écrit ces mots: «Vous avez transformé ma nature.»
Une révolution s'était donc opérée dans les sentiments de Mme Récamier.
L'intérêt nouveau qui la dominait devait la pousser à prendre une part
plus vive que par le passé à la marche des événements. La phase où nous
entrons imprimera désormais plus d'unité à ces souvenirs.