M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Lundi soir, à minuit.

«J'ai ouvert avec une grande émotion ce billet qui vaut mieux que

cet incroyable silence, cette froideur subite que je ne savais ni

qualifier ni expliquer. Pourquoi vous dire tout ce que j'en ai

éprouvé? Il me semble que ce n'était pas un mauvais sentiment qui

me faisait craindre de provoquer moi-même une explication et me

plaindre le premier. Mais quel droit n'avais-je pas cependant de

détester les premiers fruits de ces choses mauvaises que je ne veux

pas caractériser, soit coquetterie ou sentiment? Avec quelle

promptitude elles vous donnent, j'ose le dire, un véritable tort

envers un ami vrai et sincère! Ces regards d'hier au soir ont

sûrement été involontaires, ils ont échappé à un vif intérêt

d'inquiétude, à une profonde occupation de ce qui vous intéresse.

Pardon de ces regards, de ces paroles qu'il y a de la bonté à vous

à vouloir bien craindre, et dont je me dis quelquefois que je n'ai

nullement le droit. Mais je me trompe, j'ai la conscience d'avoir

tous les droits, au nom du plus pur des sentiments, au nom d'une

amitié qui voudrait être aussi constante que vive, et qui ne désire

que votre bonheur sur cette terre et au delà. Peut-être cette

affection pure et inaltérable vaut-elle bien toutes ces illusions

passagères qui vous fascinent en ce moment.

«J'accepte toutes les promesses que vous daignez me faire, si vous

voulez réellement les exécuter; mais je ne sais pas même ajourner

mon amitié: que dites-vous de l'avoir déjà perdue?

«Il m'en coûterait, si vous le vouliez absolument, plus que je ne

pourrais vous le dire. Mais ce sentiment, qui a plus qu'aucun autre

le privilége de quelque chose de constant et d'invariable, ne doit

pas connaître ces suspensions, ces variations trop communes dans

certaines occupations fugitives.

«J'étais tout peiné, tout honteux aujourd'hui, et vis-à-vis des

autres et vis-à-vis de moi-même, de ce changement subit dans vos

manières. Ah! Madame, quel rapide progrès a fait en quelques

semaines ce mal qui vous fait craindre vos plus fidèles amis! Cette

pensée ne vous fait-elle pas frémir? Ah! recourez, il en est

toujours temps, à Celui qui donne la force, quand on le veut bien,

de tout guérir, de tout réparer. Dieu et un coeur généreux peuvent

tout ensemble. Je le supplie du fond de mon âme, et par l'hommage

de tous mes voeux, de vous soutenir, de vous éclairer, de vous

empêcher, par un secours puissant, d'enlacer de vos propres mains

un lien malheureux qui en ferait d'autres encore que vous.»

Il ne faudrait point voir dans le langage attristé et presque sévère des

deux amis dont le coeur était si profondément dévoué, une simple jalousie

d'affection; leur inquiétude était plus noble et plus désintéressée.

Ce qu'ils redoutaient l'un et l'autre, c'était que le repos de Mme

Récamier ne fût troublé par le contact d'une existence sans cesse

agitée; ils s'effrayaient des inégalités de caractère d'un homme que les

succès mêmes de son talent n'avaient jamais défendu de la plus

incroyable mélancolie. Objet d'une sorte d'idolâtrie pour ses

contemporains, et plus particulièrement encore gâté par l'enthousiasme

des femmes, M. de Chateaubriand, souverain par le génie, avait subi les

inconvénients de tous les pouvoirs absolus: on l'avait enivré de

lui-même.

Mais ces nuages ne devaient point durer: la parfaite droiture de l'âme

de Mme Récamier, les trésors de sympathie et de dévouement dont le ciel

l'avait douée, rétablirent la bonne harmonie; j'en trouve le témoignage

dans cette lettre écrite quelques semaines après celle que nous avons

citée plus haut.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 58 / 142 题