«Lundi soir, à minuit.
«J'ai ouvert avec une grande émotion ce billet qui vaut mieux que
cet incroyable silence, cette froideur subite que je ne savais ni
qualifier ni expliquer. Pourquoi vous dire tout ce que j'en ai
éprouvé? Il me semble que ce n'était pas un mauvais sentiment qui
me faisait craindre de provoquer moi-même une explication et me
plaindre le premier. Mais quel droit n'avais-je pas cependant de
détester les premiers fruits de ces choses mauvaises que je ne veux
pas caractériser, soit coquetterie ou sentiment? Avec quelle
promptitude elles vous donnent, j'ose le dire, un véritable tort
envers un ami vrai et sincère! Ces regards d'hier au soir ont
sûrement été involontaires, ils ont échappé à un vif intérêt
d'inquiétude, à une profonde occupation de ce qui vous intéresse.
Pardon de ces regards, de ces paroles qu'il y a de la bonté à vous
à vouloir bien craindre, et dont je me dis quelquefois que je n'ai
nullement le droit. Mais je me trompe, j'ai la conscience d'avoir
tous les droits, au nom du plus pur des sentiments, au nom d'une
amitié qui voudrait être aussi constante que vive, et qui ne désire
que votre bonheur sur cette terre et au delà. Peut-être cette
affection pure et inaltérable vaut-elle bien toutes ces illusions
passagères qui vous fascinent en ce moment.
«J'accepte toutes les promesses que vous daignez me faire, si vous
voulez réellement les exécuter; mais je ne sais pas même ajourner
mon amitié: que dites-vous de l'avoir déjà perdue?
«Il m'en coûterait, si vous le vouliez absolument, plus que je ne
pourrais vous le dire. Mais ce sentiment, qui a plus qu'aucun autre
le privilége de quelque chose de constant et d'invariable, ne doit
pas connaître ces suspensions, ces variations trop communes dans
certaines occupations fugitives.
«J'étais tout peiné, tout honteux aujourd'hui, et vis-à-vis des
autres et vis-à-vis de moi-même, de ce changement subit dans vos
manières. Ah! Madame, quel rapide progrès a fait en quelques
semaines ce mal qui vous fait craindre vos plus fidèles amis! Cette
pensée ne vous fait-elle pas frémir? Ah! recourez, il en est
toujours temps, à Celui qui donne la force, quand on le veut bien,
de tout guérir, de tout réparer. Dieu et un coeur généreux peuvent
tout ensemble. Je le supplie du fond de mon âme, et par l'hommage
de tous mes voeux, de vous soutenir, de vous éclairer, de vous
empêcher, par un secours puissant, d'enlacer de vos propres mains
un lien malheureux qui en ferait d'autres encore que vous.»
Il ne faudrait point voir dans le langage attristé et presque sévère des
deux amis dont le coeur était si profondément dévoué, une simple jalousie
d'affection; leur inquiétude était plus noble et plus désintéressée.
Ce qu'ils redoutaient l'un et l'autre, c'était que le repos de Mme
Récamier ne fût troublé par le contact d'une existence sans cesse
agitée; ils s'effrayaient des inégalités de caractère d'un homme que les
succès mêmes de son talent n'avaient jamais défendu de la plus
incroyable mélancolie. Objet d'une sorte d'idolâtrie pour ses
contemporains, et plus particulièrement encore gâté par l'enthousiasme
des femmes, M. de Chateaubriand, souverain par le génie, avait subi les
inconvénients de tous les pouvoirs absolus: on l'avait enivré de
lui-même.
Mais ces nuages ne devaient point durer: la parfaite droiture de l'âme
de Mme Récamier, les trésors de sympathie et de dévouement dont le ciel
l'avait douée, rétablirent la bonne harmonie; j'en trouve le témoignage
dans cette lettre écrite quelques semaines après celle que nous avons
citée plus haut.