«Lundi.
«Je ne sais, mais il me semble que je dois paraître en ce moment
comme un homme préoccupé d'une idée fixe. Mes lettres vous disent
toujours la même chose. J'ai, il faut l'avouer, bien de la peine à
vous inspirer, au point où je l'ai moi-même, le sentiment de votre
supériorité. Cependant il est très-vif en moi, et surtout
très-vrai. Il est des femmes qui ont une grande puissance
d'imagination, d'autres une grande finesse de tact, d'autres un
esprit très-délicat; mais de toutes les femmes qui ont écrit, nulle
n'a réuni à la fois toutes ces qualités diverses. Tantôt c'est la
raison qui manque, tantôt c'est l'étendue et la profondeur du sens
moral; en vous la rêverie, la grâce, le goût, seraient toujours
d'accord: je suis séduit d'avance par une harmonie si parfaite. Je
voudrais que mille autres connussent ce qu'il m'est si facile de
deviner. Il vous sera donné de faire comprendre ce qu'est en soi la
beauté; on saura que c'est une chose toute morale: il ne sera plus
permis de douter que c'est un reflet de l'âme. Voilà ce qui
explique ce qu'il y a d'immortel dans la beauté. Si Platon vous eût
connue, il n'aurait pas eu besoin d'une métaphysique si subtile
pour exprimer ses idées à ce sujet; vous lui auriez rendu sensible
une vérité qui fut toujours mystérieuse pour lui. Ce rare génie
aurait eu un titre de plus à l'admiration des hommes.»
À la même époque, dans les mêmes circonstances et sous l'empire des
mêmes inquiétudes, M. de Montmorency écrivait à Mme Récamier: