«Au Val, 14 juillet 1823, 6e anniversaire de la mort de Mme de
Staël; été où j'ai joui de toute la liberté que me donnaient ma
sortie du ministère et le voyage de Madame.
«_Elle_ écrivait de Suède à son amie intime qui est aussi la
mienne, en parlant de moi:
«Il n'y a point d'absence pour les êtres religieux, parce qu'ils se
retrouvent dans le sentiment de la prière.»
«_Elle_ a dit à sa fille:
«Le mystère de l'existence, c'est le rapport de nos fautes avec nos
peines. Je n'ai jamais eu un tort, qu'il n'ait été la cause d'un
malheur.»
«_Elle_ a écrit dans son dernier ouvrage:
«La prière est la vie de l'âme...»
«_Elle_ a écrit dans les _Dix années d'exil_, en parlant de moi:
«Je ne lève jamais les yeux au ciel sans penser à mon ami, et j'ose
croire aussi que dans ses prières il me répond.»
«Durant les longues insomnies de sa dernière maladie, elle répétait
sans cesse l'_Oraison dominicale_ pour se calmer; elle avait appris
à goûter l'_Imitation de Jésus-Christ_.
«Mme Necker a dit dans son intéressante notice:
«Le juge suprême évaluera tout. Il sera clément envers le génie.»
C'est auprès du lit de douleur de Mme de Staël, et bien peu de mois
avant la mort de cette femme illustre, que M. de Chateaubriand rencontra
Mme Récamier; mais ce ne fut qu'en 1818, au retour des eaux
d'Aix-La-Chapelle, où Mme Récamier avait retrouvé le prince Auguste de
Prusse, que M. de Chateaubriand commença à venir assidûment chez elle.
L'admiration enthousiaste que lui inspirait le talent de l'écrivain, le
prestige d'une gloire éclatante et pure, ajoutaient à la séduction que
la grâce et la distinction des manières de M. de Chateaubriand ont
constamment et partout exercée: il eut bientôt conquis la première place
dans le coeur, ou tout au moins dans l'imagination de Mme Récamier. Les
amis plus anciens, plus dévoués, plus désintéressés, comme M. de
Montmorency et M. Ballanche, ne virent pas sans ombrage l'ascendant
d'une affection dont la prudente amitié de Mathieu redoutait les orages
et les inégalités. M. Ballanche en vrai poëte, en homme que la Muse
seule pouvait distraire ou consoler, voulait que Mme Récamier entreprît
un travail littéraire. Il proposa une traduction de Pétrarque, et ce
travail fut commencé.
Les fragments de cette traduction, qui occupa plusieurs soirées de l'été
de 1819, se trouvent dans les papiers de Mme Récamier, écrits par
elle-même pour la plupart et quelques-uns de la main de l'auteur de la
_Palingénésie sociale_.
Quoiqu'il n'eût point quitté Paris, M. Ballanche écrivait à cette époque
presque chaque matin à Mme Récamier, chez laquelle il dînait tous les
jours, et près de laquelle s'écoulaient toutes ses soirées. Je donne ici
quelques-uns des billets écrits à cette date; ils feront mieux pénétrer
que tout ce que je pourrais dire dans l'intimité des personnages que
j'essaie de peindre.