M. SCHLEGEL À M. DE MONTMORENCY.

«Monsieur, je suis chargé de vous apprendre une funeste nouvelle.

Votre illustre et immortelle amie s'est endormie pour toujours ce

matin à cinq heures. Si vous venez chez nous, vous verrez une

maison remplie de deuil et de désolation.

«SCHLEGEL.»

Mathieu de Montmorency avait fait passer ce billet à son cousin Adrien

et y avait ajouté ces mots:

«Reçu sur les neuf heures ce fatal 14 juillet. Cher ami! quelle

nouvelle! Hier à onze heures j'ai quitté sa maison et sa pauvre

fille; on espérait une nuit tranquille. Je suis bouleversé! J'ai

absolument besoin de solitude, je ne veux voir que toi, et te

parler de Mme Récamier.

«Viens et rapporte-moi cela.»

Je n'essaierai pas de peindre la douleur de Mme Récamier; dans ce coeur

capable d'affections si profondes, la mort ne pouvait affaiblir la

vivacité du dévouement; l'amie enlevée à sa tendresse devenait pour elle

l'objet d'un culte. La mort la consacrait par une sorte d'apothéose, et

la pensée de Mme Récamier ne cessait de s'attacher à tout ce qui pouvait

faire vivre et perpétuer la mémoire qui lui était chère. C'est ainsi

qu'elle inspira au prince Auguste de Prusse l'idée de consacrer par le

tableau de Corinne, dont nous vous avons déjà parlé, une des créations

de Mme de Staël.

Le prince héréditaire de Saxe-Weimar, que Mme Récamier avait rencontré à

Ems, étant venu à Paris en 1845, vint la chercher à l'Abbaye-au-Bois,

et, ne l'ayant pas rencontrée, prêt à retourner en Allemagne, lui fit

demander à lui adresser ses adieux. Le comte de Grave, attaché par le

roi Louis-Philippe à la personne du prince pendant son séjour à Paris,

écrivait, au nom de Son Altesse Royale, le billet suivant à Mme

Récamier:

«Élysée-Bourbon, 21 mai 1845.

«Madame,

«S. A. R. le prince héréditaire de Saxe voudrait, avant de quitter

Paris, vous faire ses adieux; vous voyez que le souvenir de vos

bontés et de votre gracieuse réception à Ems a fait sur son esprit

l'impression la plus durable. Le prince, qui assistera aujourd'hui

à une séance de la chambre des pairs, compte profiter de ce bon

voisinage pour se rendre chez vous vers cinq heures. Je m'empresse

de vous en prévenir _cette fois_, en vous priant d'agréer avec

votre bienveillance ordinaire, Madame, l'expression bien sincère de

mon plus respectueux hommage.

«Le comte DE GRAVE.»

Les souvenirs du séjour de Mme de Staël à Weimar sont encore vivants

dans la noble famille du grand-duc, et le jeune prince, fidèle aux

traditions de sa maison, avait été heureux de connaître l'amie de la

femme illustre à laquelle sa grand'mère avait inspiré une reconnaissance

respectueuse. Il s'entretint avec Mme Récamier, comme il l'avait déjà

fait à Ems, de ces souvenirs et voulut bien prendre avec elle un

engagement qu'il a daigné tenir avec fidélité, celui d'envoyer à Mme

Récamier, lorsqu'il serait rentré à Weimar, une copie de la

correspondance de la grande-duchesse, sa grand'mère, la même qui fut

l'amie de Schiller, de Goethe et de Herder, avec Mme de Staël.

Voici la lettre dont Son Altesse Royale accompagnait l'envoi de cette

correspondance:

LE GRAND-DUC HÉRÉDITAIRE DE SAXE-WEIMAR À Mme RÉCAMIER.

«Weymar, ce 28 octobre 1846.

«Madame,

«Ce n'est pas sans une sorte d'inquiétude et d'embarras que je

prends de nouveau la liberté de vous importuner d'une lettre

accompagnant l'envoi de la correspondance de Mme de Staël. Il y a

si longtemps que je vous ai annoncé ces papiers, que je ne trouve

pas de paroles pour exprimer la confusion que me fait éprouver ce

retard. Tout en espérant en votre indulgence, Madame, je me

permettrai cependant de remarquer qu'outre le temps exigé pour une

copie très-exacte, la personne chargée de ce travail, désirant le

rendre aussi complet que possible, a tâché de ranger les lettres

d'après leurs dates. Ce soin, très-nécessaire sans doute parce

qu'elles étaient en désordre, nécessita des recherches étendues, et

c'est ainsi que plusieurs mois s'écoulèrent. Je tenais enfin ces

copies et j'allais vous les expédier, lorsqu'une indisposition

survint et me retint. Comme tout le monde a sa dose d'égoïsme, je

ne me fais pas de scrupule d'avouer franchement la mienne, en vous

disant que je ne voulais ni ne pouvais me refuser le plaisir de

vous écrire, Madame, en expédiant les lettres.

«J'éprouve une joie sincère en vous communiquant ces documents qui

vous retraceront le souvenir d'une tendre amie et d'une des gloires

de notre siècle. Quant à moi, à qui a été refusé le bonheur

d'approcher ce génie immortel, j'ai parcouru ces papiers avec un

respect que m'inspiraient à la fois ses traces et l'image de ma

grand'mère chérie que je retrouvais sans cesse. Les lettres vous

parleront de cette Allemagne que Mme de Staël a aimée et appréciée,

elles vous parleront de Weimar aussi. Le contentement qu'elle

exprime, et qu'elle paraît y avoir éprouvé, semble avoir été tout

réciproque. Si la lecture des lettres de Mme de Staël, si votre

premier séjour d'Allemagne, vous inspiraient le désir, Madame, de

revoir ce pays, veuillez ne pas oublier que si à Weimar nous sommes

fiers d'éprouver les sentiments que je viens d'exprimer, nous

serions heureux de vous en offrir le témoignage. Laissez-moi

penser, Madame, quoique bien peu connu de vous, que je puis

cependant espérer que vous croirez à toute la joie que m'a causée

la réception de votre lettre; laissez-moi du moins vous l'exprimer

en y ajoutant l'assurance de ma plus profonde reconnaissance. Je ne

puis terminer cette lettre sans vous prier de vouloir bien me

rappeler au souvenir de M. de Chateaubriand, et d'accepter les

compliments dont le chancelier de Müller m'a chargé pour vous. Mais

surtout, Madame, je désirerais demander pour moi la continuation de

vos bontés et de votre bienveillant intérêt qui m'a rendu si

heureux et, j'ose dire, si fier.

«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

«CHARLES-ALEXANDRE,

«Grand-duc héréditaire de Saxe.»

Les regrets que la mort de Mme de Staël inspira à Mathieu de Montmorency

ne furent ni moins profonds ni moins durables. J'en retrouve une trace

touchante dans les papiers que la duchesse Mathieu de Montmorency, après

la mort de son mari et dans le désespoir de cette perte, donna à Mme

Récamier.

Je reproduis ici cette note, témoignage admirable de sollicitude

religieuse et de fidélité aux affections.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 52 / 142 题