«Lyon, ce 30 septembre 1815.
«Vous avez la bonté de m'interroger sur mes affaires particulières.
Tout est convenu entre M. Rusand et nous. Il a été obligé de faire
encore un voyage à Paris; et nous sommes obligés de gérer en son
absence. À son retour, il nous restera à régler nos comptes, à
clore nos inventaires, à faire mille petites choses qui entrent
dans l'ensemble d'un établissement aussi compliqué. Mon père et ma
soeur ne sont éloignés ni l'un ni l'autre de transporter ailleurs
nos pénates, pourvu que nous soyons réunis; c'est tout ce qu'ils
désirent. J'avoue néanmoins que je n'envisage pas sans quelque
inquiétude un tel changement d'habitudes pour eux.
«Parmi les motifs que vous avez la bonté de me présenter pour fixer
mon séjour à Paris, je n'admets point du tout les intérêts de ce
que vous appelez mon talent. À cet égard je n'ai pas les mêmes
raisons que je trouve pour Camille Jordan. Je ne suis point un
écrivain politique. Je ne suis pas non plus un érudit ni un peintre
de moeurs. Je connais la nature de mon talent: il n'a besoin en
aucune façon du séjour de la capitale. Il existe tout entier dans
mes affections et dans mes sentiments. Paris n'est pas plus
nécessaire à mon talent qu'à moi-même. C'est vous, et non point
Paris, qui m'êtes nécessaire.»
Il n'était point facile en effet à M. Ballanche de se transplanter. Les
affaires, les intérêts de famille la santé de sa soeur, la crainte de
troubler les habitudes de son vieux père qu'il aimait tendrement, ces
mille liens l'enchaînèrent jusqu'en 1817. La tristesse, en attendant,
avait envahi son âme et ses lettres expriment un profond découragement.
Il s'exprime ainsi:
«Le 22 janvier 1816.
«Je vous remercie bien du tendre intérêt que vous avez la bonté de
me conserver. Vous me demandez compte de ma manière d'être
actuelle. Je vis au jour le jour, je laisse mon avenir se faire
tout seul. Ce n'est point par désintéressement de moi-même, c'est
par nécessité. La santé de ma soeur s'est améliorée sensiblement,
mais elle est dans un état de tristesse et de susceptibilité qui me
fait une peine infinie. J'ai tout lieu de craindre que cette crise
de tristesse et de dégoût du monde ne conduise ma pauvre soeur dans
un cloître. Si ma soeur se retire au cloître, ma place est auprès de
mon père, et mon père vient d'entrer dans sa soixante-neuvième
année. Ainsi, comme vous voyez, je ne dépends plus de moi, je ne
puis former aucun projet, mon avenir ne m'appartient plus.
«Je vous le jure dans toute la sincérité de mon âme, il ne reste en
moi de sentiment vif que l'amitié que je vous ai vouée. J'ai besoin
de savoir par vous, le plus souvent qu'il sera possible, que ce
sentiment ne fera pas encore mon malheur. J'avoue que, toutes les
fois que j'y pense, j'en éprouve une sorte de terreur dont je ne
suis pas le maître. Il me vient souvent dans l'idée que vous croyez
avoir de l'attachement pour moi, mais que vous n'en avez réellement
pas. Cette pensée est un tourment ajouté à tous mes autres
tourments. Vos lettres me font un bien infini, mais ce bien ne dure
pas. Vous êtes si bonne, et vous avez une telle bienveillance pour
les êtres souffrants, que je me range tout de suite dans la classe
de ces êtres souffrants vers lesquels vous aimez à descendre. C'est
par pitié et par condescendance que vous me témoignez de l'intérêt;
ensuite vous vous faites illusion à vous-même, parce que les bons
coeurs sont sujets à cette sorte de duperie. Pardon et mille fois
pardon, mais vous avez sollicité ma confiance; et même, il faut
bien que je vous le dise, pour être vrai jusqu'au bout: en
commençant cette lettre, je n'ai pas eu le projet de vous écrire
tant de choses.
«La vie est pleine d'amertumes; heureusement le temps coule, et les
douleurs s'en vont avec lui.
«Faites-moi toujours part de vos projets, pour que je puisse au
moins m'y associer par la pensée. Je trouverai bien le moyen de
faire une petite course pour vous entrevoir, si je ne puis vous
voir tout à mon aise; il n'y a plus pour moi que cet espoir: sans
cela je ne sais ce que je deviendrais.»
M. Ballanche n'avait raison qu'à demi lorsqu'il disait de lui-même qu'il
n'était point «un écrivain politique.» Sans doute il ne fut jamais un
publiciste: la disposition de son génie qui lui faisait tout généraliser
s'opposait à ce qu'il s'appliquât à la controverse d'un fait actuel ou à
une discussion pratique; mais il fut animé toute sa vie du plus sincère
patriotisme; il avait pour les hommes un amour immense, et la France à
ses yeux ne cessa jamais de personnifier l'humanité. Il la considérait
comme chargée par la Providence d'une mission de civilisation et de
progrès. Les problèmes de l'ordre social étaient ceux dont sa pensée se
préoccupait le plus habituellement, et dans ces années de luttes et de
discussions qui suivirent la Restauration et ouvrirent une si large
carrière au libre mouvement des intelligences, la nécessité de fonder
les institutions et le repos de la France sur l'alliance du passé et de
la société nouvelle était devenue pour lui une sorte de conviction
religieuse: cette généreuse passion du bien public et ce désir de
l'apaisement des partis inspira successivement à M. Ballanche son beau
livre des _Institutions sociales_, _le Vieillard et le Jeune Homme_, et
enfin _l'Homme sans nom_.
Au milieu de ces préoccupations générales et de ces tristesses
particulières, M. Ballanche perdit son père le 20 octobre 1816.
Il annonçait en ces termes cette mort à Mme Récamier.
«Ce 31 octobre 1816.
«Il s'est déjà passé douze jours depuis ce cruel événement. Le coup
a été terrible sans doute, mais le courage ne m'a point manqué. Le
devoir qui m'était imposé de surveiller l'effet de la douleur sur
ma pauvre soeur a fait que j'ai moins senti ma propre douleur. C'est
comme un rêve pénible, et je commence à me réveiller. Nos amis ont
été parfaits. Mon père était aimé et vénéré; on le lui a bien
montré, ou plutôt on l'a bien montré à ses enfants. L'homme le plus
modeste et le plus dépourvu d'ambition a eu le cercueil le plus
entouré d'hommages. Il avait vécu comme un homme de bien, il est
mort comme un juste. Il s'est connu jusqu'au dernier moment; ainsi
pour lui, les portes de l'éternité se sont ouvertes en même temps
que celles de la vie se fermaient. Il est entré dans l'autre monde
en continuant de prier pour ses enfants qu'il laissait dans
celui-ci. Sa mort n'a point été douloureuse, son âme s'est détachée
paisiblement.
«Je ne voulais pas vous écrire cette triste nouvelle. J'avais
chargé Dugas-Montbel de vous l'annoncer de vive voix. L'intérêt que
vous avez la bonté de me porter me faisait craindre de vous frapper
trop vivement.
«La maladie de mon père a duré cinquante jours. Pas un de ces jours
n'a été sans inquiétude; dès le premier moment, je fus frappé par
l'aspect de la mort. Je cherchais bien à me dissimuler à moi-même
le danger qui m'était évident, mais j'y réussissais peu. Je n'ai eu
réellement de l'espoir que dans les derniers jours, c'est-à-dire
lorsque la mort habitait déjà en lui. Il y a comme un dernier
épanouissement de la vie qui trompe les plus habiles.»
Après la mort de son père, M. Ballanche ne fut point libre encore de
quitter Lyon; il passa plusieurs mois auprès de sa soeur, et ne suivit
enfin le voeu de son coeur, en venant se fixer irrévocablement à Paris,
qu'après avoir assuré autant qu'il était en lui, sinon le bonheur, au
moins le repos de cette soeur. Il arriva à Paris dans le courant de l'été
de 1817.
Mme de Staël avait passé l'hiver de 1816 en Italie. Elle était vivement
inquiète de la santé de M. de Rocca, et avait été chercher pour lui un
climat plus doux que celui de la France ou de la Suisse. Sa santé à
elle-même déclinait visiblement.
Ce fut à Pise que s'accomplit le mariage de sa fille, Albertine de
Staël, avec le duc de Broglie. Elle parlait de cet événement de famille
avec une touchante émotion à l'amie dont le dévouement s'était toujours
associé à ses joies et à ses douleurs, dans une lettre datée de Pise le
17 février 1816.
«Combien je suis touchée, chère et belle, de la lettre que mon fils
m'a apportée, et plus encore de la lettre qui m'est arrivée ce
matin! Ce qui rend impossible de ne pas vous aimer, c'est cette
source d'amitié qui renaît toujours dans le désert, c'est-à-dire
quand vos amis ont plus besoin de vous que de coutume. Mon fils et
M. de Broglie sont arrivés, et c'est mardi prochain à midi que nous
faisons la double cérémonie catholique et protestante en italien et
en anglais.
«Le coeur me bat de la cérémonie: Albertine est heureuse, _lui_ s'y
attache tous les jours plus vivement, et moi j'ai pris une estime
toujours croissante pour son caractère.
«Je vous écrirai mardi en sortant de la cérémonie. Et puis-je être
émue, sans que votre image m'apparaisse? Adieu.»
Et dans une autre lettre écrite quelques jours plus tard:
«Notre mariage s'est extrêmement bien passé, chère Juliette; aucune
émotion de la vie ne peut se comparer à celle-là, surtout avec la
liturgie anglaise.
«Mais ce qui vaut mieux que des impressions, c'est qu'il n'est pas
un moment où je ne m'attache plus à M. de Broglie. Toute sa
conduite a été d'une délicatesse et d'une sensibilité véritables.
Son caractère est vertueux, et je bénis Dieu et mon père, qui m'a
obtenu de ce Dieu de toute bonté un ami pour ma fille aussi digne
d'estime et de sentiment.»
Revenue à Paris à la fin de 1816, Mme de Staël effraya ses amis par le
spectacle de son changement. Sa faiblesse était excessive; elle
n'obtenait le sommeil et on ne calmait ses douleurs que par l'opium.
Mme Récamier, profondément inquiète pour la santé de son amie, n'était
pas moins alarmée par l'état de maladie de sa cousine, Mme de Dalmassy.
Elle n'eût consenti en pareille situation à s'éloigner ni de l'une ni de
l'autre; cependant elle désirait donner à sa cousine le calme de la
campagne et la vue d'un jardin, en conservant la possibilité de voir Mme
de Staël tous les jours. C'est alors qu'on lui indiqua à Montrouge le
pavillon de La Vallière, qui appartenait à M. Amaury Duval, de
l'Académie des inscriptions, et dont le parc était encore presque
intact; elle le loua pour la saison. On conservait peu d'espérance de
sauver Mme de Staël, mais la mort la plus prévue surprend toujours.
Le 14 juillet vers midi, le duc de Laval (Adrien de Montmorency) et sa
tante, la duchesse de Luynes, arrivèrent au pavillon de La Vallière.
Cette visite, à une heure inaccoutumée, donna à Mme Récamier la pensée
qu'un malheur l'avait frappée; en effet Mme de Staël avait cessé de
vivre.
Le duc de Laval fit alors lire à l'amie qui voulait douter de son
malheur le billet par lequel M. de Schlegel avait deux heures auparavant
annoncé à M. Mathieu de Montmorency cette irréparable perte.