LA REINE CAROLINE (MURAT) À MADAME RÉCAMIER.

«On ne peut faire tout ce que vous désirez pour l'auteur du

manuscrit. Si je pouvais causer un quart d'heure avec vous, je vous

en aurais bientôt convaincue. Mais si vous voulez y réfléchir

seulement un instant, vous avez trop d'esprit, trop de sens, votre

tête est trop parfaitement organisée pour ne pas sentir toute

l'importance des raisons qui s'y opposent. D'abord le danger de

mécontenter les ministres chargés de cette affaire; de plus, la

nation tout entière qui regarderait comme un affront pour elle

qu'un étranger fût chargé de ses intérêts; enfin jusqu'au roi de

France qui pourrait dire qu'on offre un refuge, un asile, un point

de ralliement à tout ce qui a été grand patriote, et en prendre

prétexte pour tourmenter; et cela dans un moment où il nous faut

absolument du calme.

«J'espère cependant que Benjamin Constant sera content des

propositions[31] qui lui seront faites et qu'il ira là-bas, qu'il

soutiendra nos intérêts, et que nous vous devrons l'attachement à

notre cause d'un homme dont les talents nous seront très-utiles.»

Cependant Bonaparte avait quitté l'île d'Elbe, et la nouvelle de son

débarquement à Cannes répandait la consternation dans Paris. J'ai encore

le souvenir vif et présent du trouble que cet événement, qui remettait

en question le sort de la France, causa parmi les amis de Mme Récamier,

et de la matinée où Mme de Staël venant lui dire adieu et l'exhortant à

partir comme elle, à ne point affronter leur commun persécuteur,

rencontrait chez elle la maréchale Moreau qui, elle aussi, s'enfuyait en

Angleterre, la duchesse de Mouchy, la duchesse de Raguse, etc., etc.

Dans l'émotion d'un pareil moment, la plupart de ces adieux se faisaient

dans l'antichambre.

Il est certain, que pour tous ceux qui n'étaient point amis du

despotisme militaire, la nouvelle du débarquement à Cannes fut reçue

comme l'annonce d'un grand danger pour le pays et pour la liberté.

Benjamin Constant, dont les principes politiques avaient toujours été

opposés au gouvernement despotique (son attitude dans le tribunat en

témoigne assez; son beau livre de l'_Esprit de conquête_ en témoigne

plus encore), Benjamin Constant dont les amis les plus chers avaient été

persécutés par Napoléon, devait voir avec aversion le retour de l'ordre

de choses qu'il avait toujours combattu. Il fit paraître le 19 mars,

dans le _Journal des Débats_, son fameux article, protestation éloquente

du droit contre la force, dont la dernière phrase a été si souvent

citée: «Parisiens! non, tel ne sera pas notre langage, tel ne sera pas

du moins le mien. J'ai vu que la liberté était possible sous la

monarchie, j'ai vu le roi se rallier à la nation. Je n'irai pas,

misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir

l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanes pour racheter

une vie honteuse.»

On a beaucoup dit, on a répété, on a imprimé que le désir de plaire à

Mme Récamier avait été le seul motif qui fit écrire à Benjamin Constant

cet article; on se trompe et on le calomnie.

Benjamin Constant avait été fidèle aux principes de sa vie entière en

exprimant sa répugnance pour la tyrannie; ce qu'il faut regretter, c'est

la faiblesse qui l'empêcha de quitter Paris, ou qui l'y fit revenir au

bout de quelques heures. C'est en consentant à voir Napoléon, c'est en

s'exposant à la séduction du génie par lequel il se laissa fasciner,

c'est en se laissant nommer au conseil d'État pendant les cent jours,

que Benjamin Constant donna la triste mesure de sa faiblesse.

«Depuis ce moment, a dit M. de Chateaubriand, Benjamin Constant porta au

coeur une plaie secrète; il n'aborda plus avec assurance la pensée de la

postérité; sa vie attristée et défleurie n'a pas peu contribué à sa

mort. Dieu nous garde de triompher des misères dont les natures élevées

ne sont point exemptes! Les faiblesses d'un homme supérieur sont ces

victimes noires que l'antiquité sacrifiait aux dieux infernaux, et

pourtant ils ne se laissent jamais désarmer.»

Seule peut-être de tous les exilés, Mme Récamier ne voulut point quitter

Paris: elle ne croyait pas devoir se condamner elle-même à se séparer

une seconde fois de son pays et de ses amis.

Elle reçut presque en même temps le billet qu'on va lire, et une lettre

de Naples.

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

«23 mars 1815.

«J'espère que vous êtes tranquille, que vous ne quittez pas Paris

où vous avez des amis, et que vous vous reposez sur moi du soin de

vos intérêts. Je suis persuadée que je n'aurai même pas l'occasion

de vous prouver combien je serais bien aise de vous être utile.

C'est bien ce que je désire; mais dans toute circonstance, comptez

sur moi et croyez que je serai heureuse de vous prouver les

sentiments que je vous ai voués.

«HORTENSE.»

LA REINE DE NAPLES À Mme RÉCAMIER.

«Naples 1815, mars.

«Ma chère Juliette, voici encore une occasion de vous écrire

particulièrement, quoique je sache que vous avez peu de temps, et

que, brillante et recherchée, c'est faire crier tout Paris que de

vous dérober quelques moments en vous forçant à lire et à répondre

à mes longues lettres. J'ai besoin de compter à jamais sur votre

amitié. Je désire aussi que votre petite Amélie se souvienne de

moi; parlez-lui en quelquefois, afin que si jamais je la revois, je

ne sois pas pour elle une étrangère.

«Je serais très-heureuse de posséder ici votre aimable amie[32]: à

ce titre elle aura déjà droit à mon affection, et son esprit et son

mérite lui assurent mon estime et ma considération. Pour vous, mon

aimable Juliette, si quelques circonstances que je ne désire

certainement pas, mais qui peuvent peut-être arriver, vous

engageaient à voyager, venez ici, vous y trouverez dans tous les

temps une amie bien sincère et bien affectionnée. On dit ici

beaucoup de choses: mandez-moi ce qui est, parlez-moi longuement de

tout. Nous sommes ici très-calmes, très-tranquilles, et il serait à

désirer que tout le monde le fût autant.

«Je rouvre ma lettre. Je viens de recevoir des nouvelles bien

alarmantes. On dit Paris tout en révolution, le roi perdu, etc.,

etc, enfin tout sens dessus dessous. N'oubliez pas que vous, votre

famille, votre amie, avez ici des amis qui seront heureux de vous

recevoir. Vous y trouverez amitié, service et protection. Dites à

M. de Rohan qu'il sera reçu et traité ici avec sa famille, comme il

l'a été quand il était seul.

«Nous sommes extrêmement tranquilles ici. L'état de la France et de

tous les autres pays où sont rentrés les anciens souverains nous a

fait grand bien. Le peuple nous aimait et nous aime franchement. Il

a de plus les exemples des malheurs, des vengeances et des autres

infortunes qu'entraîne un changement. Ils redoutent plus que jamais

tout ce qui pourrait tendre à leur rendre Ferdinand. D'ailleurs, il

faut le dire, les souverains actuels s'occupent du bien de leurs

sujets; ils ont de bonnes troupes et un bon chef qu'il ne serait

pas facile de déplacer; tout nous fait donc présager un avenir

tranquille, et j'en suis d'autant plus heureuse, qu'il m'offre la

certitude de pouvoir vous offrir un port assuré contre les orages

de la vie. Il me serait doux de faire quelque chose qui puisse vous

prouver, ainsi qu'à vos amis, l'étendue et la force de mon

attachement.

«CAROLINE.»

Le succès fatal et passager qui, après le débarquement de Napoléon à

Cannes, l'amena sans obstacle et presqu'en triomphe au palais des

Tuileries, changea les dispositions de Murat. Il était depuis la paix

avec son armée dans les Légations romaines, il en sortit pour faire une

diversion en faveur de son beau-frère dont il embrassait de nouveau le

parti. Sans cette résolution qui fut sa perte, il est bien présumable

que Joachim serait resté roi de Naples comme Bernadotte est mort roi de

Suède. Quoi qu'il en soit, les Autrichiens effrayés offrirent à Murat

des conditions qu'il refusa; le baron de Frimont prit alors l'offensive,

repoussa les troupes napolitaines et les mena tambour battant jusqu'à

Macerata. Les Napolitains se débandèrent, Murat rentra seul et désespéré

dans Naples. Le lendemain un bateau le mena vers l'île d'Ischia; rejoint

en mer par quelques officiers de son état-major, il fit voile avec eux

pour la France. Il abordait au Golfe Juan le 25 mai 1815, à dix heures

du soir.

Napoléon, non-seulement ne voulut pas le voir et ne le laissa pas venir

à Paris, mais il le relégua dans une maison de campagne auprès de Toulon

en une sorte de captivité.

Après la bataille de Waterloo, et lorsque Napoléon eut pour la seconde

fois perdu l'empire dans cette rapide et brillante aventure des cent

jours qui coûta si cher à la France, Murat, passé d'abord en Corse avec

des contrebandiers, y réunit quelques serviteurs et tenta avec eux un

débarquement sur la côte de Naples. Jeté dans le golfe de

Sainte-Euphémie par l'orage qui avait dispersé sa flottille le 8 octobre

1815, il essaya de soulever la population; mais trahi, entouré et pris,

Murat fut conduit au château de Pizzo.

Une commission militaire le condamna à mort; et le 13 du même mois, cet

homme d'une valeur héroïque terminait en soldat, et avec un noble

courage, une destinée dont les circonstances extraordinaires semblent

empruntées à quelque récit d'invention.

Mme Murat, qui était restée à Naples avec ses enfants lors du départ de

son mari, montra une fermeté d'âme admirable. Les Autrichiens allaient

paraître, on attendait la frégate qui ramenait de Sicile le roi

Ferdinand; un intervalle entre les deux autorités pouvait livrer la

ville à toutes les horreurs du désordre: la régente persista à y

demeurer, et l'aspect du palais illuminé maintint le peuple dans le

calme.

Au milieu de la nuit, Mme Murat rejoignit par une issue secrète la

frégate qui devait l'emporter loin de ce beau royaume. Elle croisa dans

le golfe le bâtiment qui portait Ferdinand.

Quelques années plus tard, Mme Récamier alla visiter à Trieste cette

reine exilée dont le souvenir ne s'était point effacé de son coeur. Mais

ne devançons pas les temps.

La Providence a infligé aux gens de notre génération le spectacle des

plus tristes et des plus fréquentes révolutions. À chacun de ces

changements nous avons été témoins de la violence des partis, de

l'ardeur des réactions et de l'âpreté avec laquelle l'opinion

triomphante cherche à flétrir les vaincus. Il n'en fut pas autrement en

1815, malgré la mansuétude et la magnanimité des princes de la maison de

Bourbon.

Mme Récamier resta fidèle à la modération de son caractère; elle ne

souffrit pas plus alors qu'elle ne le permit à aucune époque de nos

troubles civils, que son salon eût une couleur exclusive. Royaliste,

mais amie de la liberté, elle continua à recevoir tous ceux auxquels les

portes de sa maison avaient été une fois ouvertes. Il lui arrivait alors

ce qui arrive à tous les esprits impartiaux: chacune des opinions

exagérées lui disait alternativement, en lui parlant du parti opposé,

_vos amis les libéraux_ ou _vos amis les ultra_.

Benjamin Constant lui écrivait le 19 juin 1815:

«Les nouvelles paraissent être affreuses pour nous, excellentes

pour vos amis; d'après vos principes, c'est le cas d'une visite à

la reine Hortense. C'est encore plus le cas d'être bonne pour moi,

car je vais être dans une fâcheuse position, si tant est qu'une

position soit mauvaise quand elle n'influe pas sur le coeur. Faites

donc votre métier de noblesse et de générosité envers moi.»

Il est certain que la disgrâce et le malheur avaient pour Mme Récamier

la même sorte d'attrait que la faveur et la fortune en ont d'ordinaire

pour les âmes vulgaires, et chez elle cette disposition ne se démentit

en aucune circonstance.

Avec les souverains alliés, revenus pour la seconde fois dans notre

pauvre pays, était arrivée à Paris une femme qui jouissait à cette

époque d'une faveur marquée auprès de l'empereur Alexandre. La baronne

de Krüdner, dont la jeunesse avait été très-romanesque, mais qui n'était

plus alors dominée que par un mysticisme aussi exalté que sincère,

s'était trouvée à une époque antérieure en relation avec Mme Récamier;

elle désira la revoir en 1815, et celle-ci, dont la curiosité n'était

pas moindre, se rendit avec empressement à ce désir. Mme de Krüdner

habitait un hôtel du faubourg Saint-Honoré, voisin de l'Élysée

qu'occupait l'empereur de Russie. Chaque jour Alexandre, en traversant

le jardin, se rendait incognito chez elle et échangeait avec elle des

théories et des pensées où l'illuminisme religieux tenait plus de place

encore que la politique; ces tête-à-tête se terminaient toujours par la

prière.

Mme de Krüdner avait été fort jolie. Elle n'était plus jeune, mais elle

conservait de l'élégance; la bonne grâce de sa personne la sauvait du

ridicule que son rôle d'_inspirée_ eût facilement pu lui donner. Sa

bonté était réelle, sa charité et son désintéressement sans bornes.

Le crédit qu'on savait qu'elle exerçait sur l'esprit de l'empereur de

Russie ajoutait à la curiosité qu'on avait de voir et d'entendre cette

manière de prophétesse. Tous les soirs son salon s'ouvrait à la foule

des adeptes, des curieux et des courtisans. Rien n'était plus singulier

que ces réunions qui débutaient par la prière et s'achevaient dans le

mouvement et les conversations mondaines.

L'action de Mme de Krüdner était conciliante et secourable. Elle prit en

grande compassion Benjamin Constant qu'elle avait connu en Suisse et

qu'elle retrouvait à Paris accablé sous le poids d'une réprobation

universelle. Un soir, à l'une des réunions les plus nombreuses de ce

bizarre sanctuaire, la prière était déjà commencée (c'était Mme de

Krüdner qui habituellement l'improvisait et elle ne le faisait pas sans

éloquence), tous les assistants étaient à genoux, Benjamin Constant

comme les autres. Le bruit d'une personne qui survenait lui fait lever

la tête, et il reconnaît Mme la duchesse de Bourbon accompagnée de sa

suite. Les regards de la princesse tombent sur le publiciste, et le

voilà qui, par embarras de l'attitude et du lieu où il est surpris,

inquiet de l'impression que la duchesse de Bourbon ne pouvait manquer

d'en recevoir, se prosterne bien davantage, de sorte que son front

touchait quasi la terre; en même temps il se disait: À coup sur, la

princesse doit penser et se dire: Que fait là cet hypocrite?

Benjamin Constant vint chez Mme Récamier en sortant de la réunion, et ce

fut lui qui raconta très-gaîment son aventure. Un des défauts de ce rare

esprit était de se moquer de tout et de lui-même.

Mme Récamier alla souvent chez Mme de Krüdner, et quelquefois son

arrivée y donna des distractions à l'assemblée; Benjamin Constant fut

chargé un jour de lui écrire ceci:

«Jeudi,

«Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que Mme de

Krüdner vient de me donner. Elle vous supplie de venir la moins

belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde,

et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes les

attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre charme,

mais ne le rehaussez pas.»

Mme de Krüdner tenait beaucoup pourtant à la présence de Mme Récamier,

et une autre fois elle lui adressait ce billet:

«1815. Mardi soir.

«Chère amie, comme il ne viendra peut-être personne ce soir à la

prière, puisqu'il pleut, remettriez-vous à demain de venir? Je

crois que cela vous arrangera aussi à cause du temps. J'aurai le

bonheur, j'espère, cher ange, de vous embrasser demain et de causer

avec vous.

«Agréez mes hommages.

«B. DE KRÜDNER.»

En quittant Paris, Mme de Krüdner se rendit en Suisse; elle écrivit de

Berne à la femme dont elle avait toujours apprécié la grâce et la bonté.

Je donne ici sa lettre. Le jargon mystique dans lequel elle est écrite,

s'il a tous les caractères de la sincérité, est au moins piquant dans la

bouche de l'auteur de _Valérie_:

«Berne, le 12 novembre 1815.

«Qu'il me tarde, chère et aimable amie, d'avoir de vos nouvelles,

et que je suis occupée de vous et de votre bonheur qui ne sera

assuré que quand vous serez entièrement à Dieu.

«C'est ce que je lui demande quand, prosternée devant le Dieu de

miséricorde, je l'invoque pour vous; il a touché votre coeur par sa

grâce; et ce coeur, que toutes les illusions et tous les biens de la

terre n'ont pu satisfaire, a entendu l'appel. Non, vous ne

balancerez pas, chère amie. Les troubles que vous éprouvez souvent,

le néant du monde, le besoin de quelque chose de grand, d'immense

et d'éternel qui venait tour à tour vous faire peur, vous réclamer

et vous agiter, tout cela me disait que vous vous prononceriez tout

à fait.

«Je vous exhorte à être fidèle à ces grands mouvements que vous

éprouviez, à ne pas vous laisser distraire; une amertume affreuse

serait la suite de cette infidélité à la grâce. Demandez, aux pieds

de Christ, la foi de l'amour divin, demandez et vous obtiendrez, et

une sainte terreur vous dira combien la vie est grande, et combien

est immense cet amour du Sauveur qui mourut pour nous arracher à la

juste punition du péché que chacun de nous a méritée. Ah!

puissions-nous voir notre Dieu qui se fit homme pour mourir pour

nous, puissions-nous le voir avec un coeur brisé, et pleurer au pied

de cette croix de ne l'avoir pas aimé. Loin de nous rejeter, ses

bras s'ouvriront pour nous recevoir; il nous pardonnera, et nous

connaîtrons enfin cette paix que le monde ne donne pas.

«Que fait ce pauvre Benjamin? En quittant Paris, je lui écrivis

encore quelques lignes et lui envoyai quelques mots pour vous,

chère amie; les avez-vous reçus? Comment va-t-il? Ayez beaucoup de

charité pour un malade bien à plaindre, et priez pour lui. Notre

voyage a été heureux. Dieu merci. La Suisse me repose, elle est si

belle et si calme au milieu des troubles de cette Europe si

bouleversée. J'ai le bonheur d'être avec mon fils à Berne, et nous

faisons les plus belles promenades du monde en nous disant des

choses bien tendres, car nous nous aimons beaucoup. Dieu l'a

tellement guidé et protégé, qu'il a fait les plus belles affaires

et les plus difficiles pour les autres, à merveille. Il est rare

d'avoir à son âge tout ce qui distingue et tout ce qui convient aux

autres, dans une place qui n'était pas facile; enfin je n'ai qu'à

remercier le Seigneur. Je ne désespère pas de vous voir au milieu

des Alpes qui valent mieux que tous les salons du monde. Je suis

charmée d'apprendre par Mme de Lezay que vous la voyez. C'est un

ange, elle vous aime beaucoup et pourra vous être utile, car elle a

fait de grands pas dans la plus grande des carrières.

«Écrivez-moi à Bâle, chère amie, tout simplement mon adresse, puis,

à remettre chez M. Kellner. Dites-moi bien tout, pensez que je vous

aime si tendrement. Voyez-vous M. Delbel[33]? c'est un homme bien

excellent. Je désire beaucoup que Benjamin le voie. Je vous

recommande ma pauvre Polonaise, Mme de Lezay la connaît. Ma fille

et moi vous prions d'agréer nos tendres hommages.

«Toute à vous,

«B. DE KRÜDNER.

«Encore une fois, chère amie, je recommande à votre âme charitable

notre pauvre B., c'est un devoir sacré.»

M. Ballanche, retenu à Lyon par les devoirs de se piété filiale et par

les intérêts de son imprimerie, vint dans le courant de l'été passer

quelques semaines à Paris. Son désir le plus vif, son aspiration de tous

les moments tendaient à le fixer dans la ville habitée par Mme Récamier.

Il fut présenté par elle à toutes les personnes qui formaient sa

société. L'apparition de ce philosophe alors inconnu, de cet écrivain

dont la renommée n'avait point encore publié le nom, et dont l'extérieur

un peu étrange, l'absence d'empressement et le peu de facilité à se

faire valoir ne révélaient pas d'abord la supériorité, causa au premier

aspect une certaine surprise dans ce monde élégant, éclairé, mais

frivole. Toutefois il y fut mis promptement à la place qui lui

appartenait, et il repartit résolu de hâter la conclusion du traité par

lequel, son père et lui ayant cédé leur imprimerie à M. Rusand, il

serait libre de s'établir dans la capitale.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 50 / 142 题