«Enthousiasme de Mme de Staël pour le duc de Wellington.--Je le
vois chez elle pour la première fois.--Conversation pendant le
dîner.--Une visite qu'il me fait le lendemain. Mme de Staël le
rencontre chez moi. Conversation sur lui après son départ.--Les
visites de lord Wellington se multiplient.--Son opinion sur la
popularité. Je le présente à la reine Hortense.--Soirée chez la
duchesse de Luynes. Conversation avec le duc de Wellington devant
une glace sans tain.--M. de Talleyrand et la duchesse de Courlande.
Empressement de M. de Talleyrand pour moi. Éloignement que j'ai
toujours eu pour lui. Mme de Boigne m'arrête au moment où je
sortais suivie du duc de Wellington.--Continuation de ses visites.
Mme de Staël désire que je prenne de l'influence sur lui. Il
m'écrit de petits billets insignifiants qui se ressemblent
tous.--Je lui prête les lettres de Mlle de Lespinasse qui venaient
de paraître. Son opinion sur ces lettres.--Il quitte Paris.--Je le
revois après la bataille de Waterloo. Il arrive chez moi le
lendemain de son retour. Je ne l'attendais pas: trouble que me
cause cette visite.--Il revient le soir et trouve ma porte fermée.
Je refuse aussi de le recevoir le lendemain.--Il écrit à Mme de
Staël pour se plaindre de moi. Je ne le revois plus.--Sa situation
et ses succès dans la société de Paris. On le dit très-occupé d'une
jeune Anglaise, femme d'un de ses aides de camp.--Retour de Mme de
Staël à Paris. Dîner chez la reine de Suède avec elle et le duc de
Wellington que je revois alors. Sa froideur pour moi, son
occupation de la jeune Anglaise. Je suis placée à dîner entre lui
et le duc de Broglie. Il est maussade au commencement du dîner,
mais il s'anime et finit par être très-aimable. Je m'aperçois de la
contrariété qu'éprouve la jeune Anglaise placée en face de nous. Je
cesse de causer avec lui et m'occupe uniquement du duc de
Broglie.--Je ne vois plus le duc de Wellington que très-rarement.
Il me fait une visite à l'Abbaye-aux-Bois à son dernier voyage à
Paris.»
Mme Récamier avait été certainement flattée de l'hommage que lord
Wellington lui rendait; mais toute la gloire militaire et toute
l'importance politique du noble duc ne le lui faisaient trouver ni
animé, ni amusant, et, quoi qu'en pût dire Mme de Staël, elle ne chercha
point à exercer un empire que le général anglais eût sans doute
facilement subi.
Lorsqu'au lendemain de la bataille de Waterloo, le duc de Wellington se
présenta chez Mme Récamier, elle convient elle-même que cette visite
inattendue la troubla. Ce trouble était l'effet d'un sentiment
patriotique d'autant plus honorable que la personne qui l'éprouvait,
proscrite par Bonaparte, était en droit de se réjouir de la défaite de
celui qui avait été son persécuteur. Le duc de Wellington se méprit sur
l'émotion de Mme Récamier; il crut qu'elle était causée par
l'enthousiasme, et c'est alors qu'il lui dit, en parlant de Napoléon:
«Je l'ai bien battu.»
Ce propos, dans la bouche d'un homme tel que lord Wellington, révolta
Mme Récamier, et elle lui fit fermer sa porte. Les fanfaronnades
n'étaient point, il faut le reconnaître, dans l'humeur et dans les
habitudes du duc de Wellington; mais à ce moment de sa carrière, il
n'échappa pas à l'enivrement du succès. On peut se rappeler qu'après la
bataille de Waterloo, il se fit ouvrir à l'Opéra la loge royale dans
laquelle il aurait, avec ses aides de camp, assisté au spectacle, si les
murmures du parterre indigné ne l'eussent averti de l'inconvenance qu'il
commettait.
Je trouve parmi les billets, qualifiés, à bon droit, d'_insignifiants_,
du vainqueur de Waterloo, celui-ci où il est en effet question des
lettres de Mlle de Lespinasse:
Paris, le 20 octobre 1814.
«J'étais tout hier à la chasse, Madame, et je n'ai reçu votre
billet et les livres qu'à la nuit, quand c'était trop tard pour
vous répondre. J'espérais que mon jugement serait guidé par le
vôtre dans ma lecture des lettres de Mlle Espinasse, et je
désespère de pouvoir le former moi-même. Je vous suis bien obligé
pour la pamphlete de Mme de Staël.
«Votre très-obéissant et fidel serviteur
«WELLINGTON».
Le style et l'orthographe ne prouvent pas dans ce héros une grande
habitude de la langue française: quant à ce qu'il appelle _la pamphlete_
de Mme de Staël, ce ne peut être que son ouvrage sur l'Allemagne qui
parut en effet en 1814.
Ce fut pendant les premiers mois de la Restauration, que Mme Récamier,
d'après le désir que lui avait exprimé la reine Hortense d'être mise en
rapport avec le généralissime de l'armée anglaise, lui présenta le duc
de Wellington. L'impératrice Joséphine, non plus que sa fille, n'avait
point quitté Paris après la chute de Napoléon; elle reçut même
l'empereur Alexandre à la Malmaison. Elle était morte le 27 mai 1814
avant le retour de Mme Récamier à Paris. Quant à la reine Hortense, elle
avait accepté du roi Louis XVIII l'érection en duché de sa terre de
Saint-Leu, et elle en portait le titre. Mme Récamier avait connu la
duchesse de Saint-Leu avant son élévation au trône; c'était une personne
inoffensive, bonne et généreuse pour ceux qui l'entouraient, dont les
goûts étaient aimables, les manières élégantes, et qui eut toujours plus
d'ambition qu'elle n'en avoua. Dans le courant de ce même été, la
duchesse de Saint-Leu désira réunir chez elle à la campagne Mme de
Staël, Mme Récamier et le prince Auguste de Prusse.
J'ai sous les yeux le billet par lequel Mme de Staël s'entend avec son
amie sur ce projet. Le voici:
«La reine de Hollande nous invite à déjeuner pour demain, chère
amie; voulez-vous que nous y allions tête à tête? Mais il faudrait
partir à dix heures.--Je serai chez vous ce soir à onze heures. Au
reste, je pense que peut-être un autre jour vous conviendrait
mieux, parce qu'elle nous inviterait à dîner, ce qui serait plus
commode.
«À ce soir. Je vous ai attendue hier jusqu'à minuit.»
Ce fut en effet un dîner. Mme de Staël et Mme Récamier se rendirent
ensemble à Saint-Leu, le prince Auguste les y rejoignit et on y trouva
de plus M. de Latour-Maubourg, M. de Lascour et la duchesse de Frioul.
La duchesse de Saint-Leu proposa avant le dîner une promenade à ses
hôtes en voiture découverte. Un point de vue de la vallée rappelant à
Mme de Staël un paysage d'Italie, elle exprima avec sa vivacité
accoutumée son admiration pour la nature et le soleil du midi.
«Avez-vous donc été en Italie?» lui demanda la reine Hortense. «Et
Corinne, Corinne!» s'écrièrent tout d'une voix les personnes présentes.
La duchesse de Saint-Leu rougit en s'apercevant de sa distraction et la
conversation prit un autre tour.
Après le dîner on fit de la musique: la reine chanta une romance qu'elle
avait composée pour son frère Eugène. Puis on parla de l'empereur
Napoléon. Mme de Staël interrogeait assez volontiers et parfois d'une
façon intempestive. Elle adressa à la reine Hortense quelques questions
de ce genre qui la déconcertèrent visiblement.
Mme de Staël, dont la santé était déjà fort ébranlée, alla passer
l'automne à Coppet. Elle avait en 1811 contracté un mariage secret avec
un jeune officier de vingt-sept ans, remarquablement beau, du caractère
le plus noble, et qui (lorsqu'elle le connut à Genève) semblait mourant
des suites de cinq blessures qu'il avait reçues. M. de Rocca, c'est le
nom du jeune homme auquel elle s'était unie, l'avait accompagnée dans le
long voyage que fit entreprendre à Mme de Staël le besoin d'échapper aux
persécutions impériales, et lorsque la chute de Bonaparte lui permit de
rentrer en France, elle y revint avec ses enfants et avec M. de Rocca;
il se mourait de la poitrine. On ne pouvait voir sans attendrissement ce
jeune homme qu'il fallait soutenir et presque porter dans les visites
qu'il faisait avec Mme de Staël; il était pourtant destiné à lui
survivre une année.
Depuis sa rentrée en France, Mme Récamier entretenait une correspondance
suivie avec la reine de Naples (Caroline Murat). Au mois d'octobre de
cette année 1814, les souverains qui formaient la Sainte-Alliance se
réunirent en congrès à Vienne, pour y régler le sort du monde et y
convenir des bases du nouvel équilibre de l'Europe. Murat n'était pas
sans inquiétude sur les résolutions qui pourraient être prises au
congrès relativement au royaume de Naples, et il désira, non sans
raison, que dans cette réunion de souverains où ses droits à la couronne
seraient attaqués, ces mêmes droits fussent exposés et défendus. La
reine de Naples écrivit à Mme Récamier pour lui demander de la diriger
dans le choix d'un publiciste qu'on chargerait de la rédaction d'un
mémoire étendu, destiné à éclairer le congrès et à disposer les
souverains en faveur du roi Joachim.
Cet écrivain de talent dont la reine de Naples réclamait les services,
Mme Récamier le trouvait dans sa société la plus habituelle; parmi les
personnes qu'elle voyait sans cesse: elle pensa tout de suite à Benjamin
Constant et le proposa. Lorsqu'elle fut assurée que ce choix était
accepté par la cour de Naples, elle indiqua à M. de Constant un
rendez-vous, afin de lui expliquer ce qu'on demandait de lui, et de lui
remettre les documents qui devaient le guider dans son travail.
Mme Récamier connaissait Benjamin Constant depuis plus de dix ans, et je
trouve dans une lettre qu'il lui adressait le 18 février 1810 un passage
qui exprime bien la nature du rapport qui existait entre eux avant la
première restauration.
«Je suis venu passer quelque temps au milieu des neiges et de ma
famille. Dans le temps où nous vivons on ne saurait trop
s'enterrer. D'ailleurs tous mes voeux tendent au repos et les
devoirs le donnent. Je travaille comme vous à devenir dévot, et je
me crois plus avancé: il y a moins de gens qui aient intérêt à
s'opposer à mes progrès dans ce genre.
«Dans les derniers temps de mon séjour à Paris, vous me traitiez
bien en étranger. C'est mal, car je suis de vos amis le plus
désintéressé peut-être, ce n'est pas un mérite, mais aussi celui
qui aurait le plus vif désir de vous voir heureuse, et qui vous
suit des yeux avec le plus d'émotion, quand vous planez, comme vous
le faites encore, entre le ciel et la terre. Je crois que le ciel
l'emportera, et n'ayant malheureusement rien à gagner à ce que vous
soyez mondaine, je suis pour le ciel. Adieu, madame, mille voeux et
mille hommages.
«BENJAMIN CONSTANT.»
Dans l'entretien que Mme Récamier assigna à Benjamin Constant et dont le
trône de Murat était le sujet, elle eut envie de plaire et n'y réussit
que trop.
Benjamin Constant était une créature très-mobile, très-inégale, chez
laquelle une rare et brillante intelligence n'avait pas rendu les
notions morales plus nettes ni plus puissantes. Les passions dans
lesquelles il avait usé sa vie avaient beaucoup plus enflammé sa tête
que touché son coeur, mais il y avait contracté le besoin et l'habitude
des agitations; il les cherchait partout, même dans le jeu.
Après une conversation de deux heures, il sortit de chez Mme Récamier la
tête follement montée. Tout l'hiver s'écoula pour Benjamin Constant dans
le trouble de ce sentiment insensé, car il n'eut jamais la moindre
espérance, et Mme Récamier, qui rendait une entière justice à la
supériorité de son esprit, avait l'aversion de son scepticisme.
Les intérêts de Joachim et de Mme Murat, dont Mme Récamier s'occupait
avec une active reconnaissance, exigeaient qu'elle conférât souvent avec
l'écrivain chargé de faire valoir leur cause, et il est certain que
Benjamin Constant se servait de ce prétexte pour obtenir de la voir plus
souvent.
Lorsque la rédaction du mémoire fut terminée, le gouvernement napolitain
fit offrir à Benjamin Constant vingt mille francs et une décoration; en
même temps on lui proposait de se rendre à Vienne pour y défendre les
intérêts et les droits qu'il avait exposés avec tant de talent, mais
cette mission devait rester secrète. Benjamin Constant à son tour
demandait, par l'entremise de Mme Récamier, à être envoyé avec un
caractère ostensible. Cette prétention ne pouvait être admise, et voici
la lettre par laquelle la reine de Naples expliquait les raisons de son
refus.