M. de Neipperg lui annonçait ainsi l'arrivée de son amie à Vienne.

LE COMTE DE NEIPPERG À Mme RÉCAMIER.

«Naples, ce 3 janvier 1814.

«Le général, comte de Neipperg, en présentant ses hommages

respectueux à Mme Récamier, ose lui demander la permission de se

présenter chez elle; il a reçu, il y a peu de temps, des nouvelles

de Mme de Staël et de sa famille; il pense qu'elles pourront

intéresser Mme Récamier, et il s'empresse de les lui communiquer,

sachant combien Mme de Staël lui porte d'affection.»

Le ministre de France, M. Durand de Mareuil, venait également chez Mme

Récamier toutes les fois qu'elle recevait; ces deux diplomates

s'observaient avec beaucoup d'attention et peu de bienveillance. Un

soir, c'était quelques jours avant la signature du traité avec

l'Autriche, Mme Récamier proposa de faire, comme chez Mme de Staël en

Touraine, _une petite poste_. Chacun se mit autour de la table pour

écrire, et M. l'ambassadeur de France commit dans le jeu, en

interceptant un billet, une indiscrétion qui eût pu devenir aisément une

grosse affaire.

Pendant l'absence de Joachim et la régence de Mme Murat, un matin que la

reine était un peu souffrante et gardait le lit, Mme Récamier arriva

pour la voir, au moment où le ministre de la justice, debout auprès de

son lit, lui faisait signer des papiers relatifs à son département. Mme

Récamier s'assit à quelque distance, et la reine continua à expédier les

affaires. Prête à apposer sa signature sur un acte, Mme Murat s'arrêta

et dit: «Vous seriez bien malheureuse à ma place, chère Madame Récamier,

car voilà que je vais signer un arrêt de mort.--Ah! Madame, répliqua

celle-ci en se levant, vous ne le signerez pas; et puisque la Providence

m'a conduite auprès de vous en ce moment, elle voulait sauver ce

malheureux.»

La reine sourit, et se tournant vers le ministre: «Mme Récamier, lui

dit-elle, ne veut pas que ce malheureux périsse; peut-on lui accorder sa

grâce?» Après un court débat, le parti de la clémence remporta, et la

grâce fut accordée.

Cette circonstance, que Mme Récamier considéra comme une des plus

heureuses de sa vie, lui laissa un souvenir bien doux: c'était le

dédommagement du crève-coeur éprouvé à Albano. Ce fut ainsi, qu'en toute

occasion et à tous les moments de ce séjour à Naples, la reine donna à

sa compatriote exilée les marques de la plus haute estime et de la plus

affectueuse confiance; au reste, celle-ci les paya d'un bien

reconnaissant attachement.

Les cérémonies de la semaine sainte rappelèrent les voyageurs à Rome où

Mme Récamier retrouva avec grande joie ses amis les _Canova_.--Deux ou

trois jours après le retour de l'étrangère, les deux frères dont

l'accueil avait été très-affectueux, très-empressé, mais empreint d'un

certain air de mystère, l'engagèrent à se rendre à l'atelier pour y voir

les travaux exécutés pendant son absence.

Mme Récamier fut exacte au rendez-vous; l'atelier présentait peu de

choses nouvelles: le groupe d'Hercule et Lycas était près d'être

terminé, on avait mis au point certaines choses, achevé certaines

autres; cependant Canova et l'abbé conservaient leur air radieux et

mystérieux. On parvint enfin dans le cabinet particulier du sculpteur,

et là encore, rien de neuf. Quand on se fut assis, Canova, qui avait eu

grand'peine à se contenir jusque-là, tira un rideau vert qui fermait le

fond de la pièce, et découvrit deux bustes de femme modelés en terre:

l'un coiffé simplement en cheveux, et l'autre avec la tête à demi

couverte d'un voile; l'un et l'autre reproduisaient les traits de Mme

Récamier. Dans les deux bustes, le regard était levé vers le ciel.

«_Mira, se ho pensato a lei_,» dit Canova avec toute l'effusion de

l'amitié et la satisfaction de l'artiste qui croit avoir réussi.

Je ne sais pas bien ce qui se passa dans l'esprit de Mme Récamier, mais

quoique vivement touchée de la grâce que Canova avait mise à consacrer

les trois mois de son absence à s'occuper d'elle et à reproduire ses

traits, cette _surprise_ ne lui fut pas très-agréable et elle n'eut pas

le pouvoir de dissimuler assez vite et assez complétement ce qu'elle

éprouvait.

En vain, s'apercevant que le coeur de l'ami et l'amour-propre de

l'artiste étaient également froissés, essaya-t-elle de réparer la

blessure que cette première impression avait faite, Canova ne la

pardonna qu'à demi.

J'ignore ce qu'est devenu le buste coiffé en cheveux; pour celui qui

portait un voile, Canova y ajouta une couronne d'olivier; et quand un

peu plus tard, la belle Française lui demanda ce qu'il avait fait de son

buste dont il n'était plus question, il répondit: «Il ne vous avait pas

plu, j'en ai fait une Béatrice.» Telle est en effet l'origine de ce beau

buste de la Béatrice du Dante que plus tard il exécuta en marbre et dont

un exemplaire fut envoyé à Mme Récamier, après la mort de Canova, par

son frère l'abbé, avec ces lignes:

«Sovra candido vel, cinta d'oliva,

Donna m'apparve...

«Dante.

«Ritratto di Giulietta Recamier modellato di memoria da Canova nel 1813

e poi consacrato in marmo col nome di Beatrice.»

Cependant le territoire français était envahi, les nouvelles devenaient

de plus en plus sinistres pour Napoléon. Mme Murat en écrivant à Mme

Récamier, et en lui peignant ses anxiétés, témoignait un vif désir de la

revoir encore; celle-ci se résolut à retourner à Naples pour quelques

jours, mais cette fois, et pour une course aussi rapide, elle partit

sans emmener sa nièce; elle fit la route avec une famille anglaise et un

officier de la flotte qu'elle avait connus à Naples quelques semaines

auparavant, et que la curiosité avait amenés à Rome pour peu de jours.

Elle trouva sa royale amie toujours chargée du poids de la régence, et

préoccupée des plus tristes pensées. Sans doute le trône de Joachim

semblait raffermi, et l'ébranlement de l'Europe le laissait debout et

intact; mais la destinée de Napoléon était accomplie, les troupes

alliées étaient entrées à Paris, et ce grand capitaine, ce frère que Mme

Murat avait quitté tout-puissant, et pour lequel elle éprouvait, non pas

seulement de l'admiration, mais de la superstition, partait pour l'Île

d'Elbe!

Un matin la reine encore au lit décachetait et parcourait une masse de

lettres, de journaux, de brochures venus de France: parmi tous ces

papiers se trouvait l'écrit de _Bonaparte et les Bourbons_. «Ah! dit la

reine, une brochure de M. de Chateaubriand! nous la lirons ensemble.»

Mme Récamier la prit, en parcourut quelques pages, et la replaçant sur

un guéridon, répondit: «Vous la lirez seule, Madame.» Deux ou trois

jours après, Mme Récamier prit congé de la reine de Naples en lui

exprimant une sympathie aussi vraie qu'elle devait rester fidèle. Elle

reprit le chemin de Rome, et il est facile de comprendre combien elle

avait hâte de revoir sa famille et Paris, dont la chute de Bonaparte lui

rouvrait les portes.

Mme Murat voulut la faire accompagner dans sa route que la présence des

brigands rendait périlleuse; elle confia ce soin à M. Mazois, homme

résolu et dévoué, en même temps qu'architecte savant et plein de goût.

Le retour de Mme Récamier s'accomplit sans encombre; M. Mazois fut moins

heureux lorsqu'il regagna seul le royaume de Naples: il fut arrêté et

dépouillé même de ses vêtements.

La Providence réservait à Mme Récamier, prête à quitter la ville

éternelle, un de ces spectacles extraordinaires qui remplissent l'âme

d'une émotion profonde et ineffaçable. Elle eut le bonheur d'assister à

l'entrée de Pie VII dans sa capitale. Du haut de gradins placés sous les

portiques que forment à l'ouverture du _Corso_ les deux églises qui font

face à la porte du Peuple, elle vit le pontife rentrer dans Rome. Jamais

foule plus compacte, plus enivrée, plus émue, ne poussa vers le ciel les

clameurs d'un enthousiasme plus délirant. Les grands seigneurs romains

et tous les jeunes gens de bonne famille s'étaient portés au-devant du

pape jusqu'à la Storta, dernier relais avant la ville. Là, ils avaient

dételé ses chevaux; la voiture de gala du souverain pontife s'avançait

ainsi traînée, précédée de ces hommes dont les figures étaient

illuminées par la joie et animées par la marche. Pie VII se tenait à

genoux dans la voiture; sa belle tête avait une indicible expression

d'humilité; sa chevelure parfaitement noire, malgré son âge, frappait

ceux qui le voyaient pour la première fois. Ce triomphateur était comme

anéanti sous l'émotion qu'il éprouvait; et tandis que sa main bénissait

le peuple agenouillé, il prosternait son front devant le Dieu maître du

monde et des hommes, qui donnait dans sa personne un si éclatant exemple

des vicissitudes dont il se sert pour élever ou pour punir. C'était bien

l'entrée du souverain, c'était bien plus encore le triomphe du martyr.

Pendant que le cortège fendait lentement la foule qui se reformait

toujours sur ses pas, Mme Récamier et sa nièce quittant l'estrade et

montant en voiture gagnèrent Saint-Pierre par des rues détournées. Des

gradins avaient aussi été préparés autour de la Confession. Après une

longue attente, elles virent enfin le saint vieillard traverser l'église

et se prosterner devant l'autel; le _Te Deum_ retentissait sous ces

immenses voûtes, et les larmes inondaient tous les visages.

Mme Récamier ne voulut point quitter Rome sans aller visiter le général

Miollis. Quand elle était arrivée dans le chef-lieu du département du

Tibre, le général y commandait les forces françaises. Il maintenait dans

la garnison une discipline exacte, et sa mansuétude et son

désintéressement dans ce poste militaire, s'ils n'avaient pas suffi à

réconcilier les habitants avec la domination française, la leur

rendaient pourtant moins odieuse. Il avait été fort attentif pour Mme

Récamier, et n'avait pas redouté, comme certains fonctionnaires civils,

de témoigner une bienveillance aimable à une femme exilée.

Les positions étaient bien changées: on trouva le général Miollis

absolument seul, avec un vieux soldat qui lui servait de domestique,

dans la _villa_ qu'il avait acquise et qui porte encore son nom. Il ne

se disposait point à regagner la France, et parut extrêmement touché et

presque surpris de la visite de Mme Récamier: il lui dit que c'était la

seule qu'il eût reçue depuis qu'il avait quitté le commandement de Rome.

Peu de jours après, la voyageuse et sa petite compagne se mirent

joyeusement en route pour la France. Elles passèrent à

Pont-de-Beauvoisin le jour de la Fête-Dieu. La veille on avait encore

couché en terre étrangère, on y avait entendu la messe, et dans

l'après-midi, en touchant le sol de la patrie, on rencontrait les

processions: Mme Récamier tout émue dit à sa nièce que c'était là un bon

augure.

Mme de Staël, revenue à Paris avant son amie, lui adressait, le 20 mai

1814, ce billet que Mme Récamier recevait à Lyon:

Paris, le 20 mai 1814.

«Je suis honteuse d'être à Paris sans vous, cher ange de ma vie. Je

vous demande vos projets; voulez-vous que j'aille au-devant de vous

à Coppet où je veux passer quatre mois?

«Après tant de souffrances, ma plus douce perspective, c'est vous,

et mon coeur vous est à jamais dévoué.

«J'attends un mot de vous pour savoir ce que je ferai; je vous ai

écrit à Rome et à Naples.

«Je vous serre contre mon coeur.»

Mme Récamier s'arrêta quelques jours à Lyon pour y prendre un peu de

repos, surtout pour y voir sa belle-soeur et jouir encore de l'intimité

d'une personne pour laquelle elle avait une si tendre vénération. Elle

retrouvait d'ailleurs, dans cette ville, M. Ballanche et Camille Jordan.

Elle se fit mettre par eux au courant, non point seulement des

événements qui changeaient la face de l'Europe, les gazettes et les

lettres l'en avaient instruite, mais du mouvement de l'opinion. Alexis

de Noailles était à Lyon avec le titre de commissaire royal. Il vint

voir Mme Récamier, et l'ayant accompagnée dans une fête donnée au palais

Saint-Pierre en l'honneur du retour des Bourbons, le commissaire royal

et la belle exilée y furent l'objet d'une sorte d'ovation.

Le 1er juin, Mme Récamier arrivait enfin à Paris, après un exil de près

de trois ans qui n'avait jamais été révoqué.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 46 / 142 题