Ici commence une phase nouvelle de la vie de Mme Récamier, et se placent
quelques années d'une existence aussi animée que brillante. Elle
revenait à Paris après une absence de trois ans, n'ayant rien perdu de
l'éclat et, pour ainsi dire, de la fleur de sa beauté. La joie sans
mélange que lui causait ce retour la rendait radieuse; elle joignait à
ce prestige toujours si puissant l'auréole de la persécution et du
dévouement; et si dans une société ordonnée où les rangs s'étaient de
plus en plus marqués, elle n'eut plus, comme dans sa première jeunesse
et au sortir de la révolution, des triomphes de foule et des succès de
place publique, l'élite de la société européenne lui décerna l'empire
incontesté de la mode et de la beauté.
C'est le moment où j'ai vu Mme Récamier mener le plus la vie du monde
avec tout ce que cette vie offre de séduction, d'agrément et de bruit.
La situation financière de M. Récamier n'était pas sans doute ce qu'elle
avait été avant la catastrophe qui l'avait frappé; néanmoins, tout en
poursuivant la liquidation de sa première maison, il avait renoué
beaucoup d'affaires, et la confiance d'aucun de ses anciens
correspondants ne lui avait fait défaut. Mme Récamier était d'ailleurs
en possession de la fortune de sa mère qui s'élevait à quatre cent mille
francs. Elle avait des chevaux, objet pour elle de première nécessité,
attendu qu'elle ne savait pas marcher à pied dans la rue; elle reprit
une loge à l'Opéra, et recevait ce jour-là après le spectacle.
Mme Récamier retrouvait à Paris, avec tous les succès du monde, toutes
les jouissances de l'amitié. Mme de Staël y avait attendu le retour de
son amie; Mathieu de Montmorency, comblé de joie par le rétablissement
de la monarchie et de la maison de Bourbon objet de son culte et de ses
regrets, était attaché comme chevalier d'honneur à Mme la duchesse
d'Angoulême, ce type auguste du malheur et de la bonté; il devait à ce
retour des princes légitimes le bonheur de revoir à Paris les deux amies
qui lui étaient le plus chères.
La même circonstance ramenait en France une autre femme, amie d'enfance
de Mme Récamier, dont la proscription et l'exil l'avaient séparée depuis
dix ans: Mme Moreau, veuve de l'illustre et malheureux général, rentrée
en France avec la fille, dont après son procès, Moreau, par sa lettre de
Chiclane, lui annonçait la naissance. Après la mort du général Moreau,
frappé hélas! d'un boulet français dans les rangs de l'armée russe,
l'empereur Alexandre avait accordé à sa veuve une pension de cent mille
francs. Au retour des Bourbons en France, Louis XVIII, voulant donner un
témoignage de son respect pour la mémoire du général républicain, fit
offrir à Mme Moreau le titre de duchesse; elle le refusa et ne voulut
accepter que la dignité qui aurait appartenu au guerrier, s'il eût été
vivant. On lui conféra donc le titre de _maréchale de France_. C'est, je
crois, la seule fois que ce titre ait été donné à une femme.
On voyait alors à la fois, dans le salon de Mme Récamier, trois
générations de Montmorency-Laval: le vieux duc encore vivant, Adrien de
Montmorency, prince de Laval, son fils, et Henri de Montmorency son
petit-fils, aimable, bon et loyal jeune homme qui faisait son entrée
dans le monde, et qui eût noblement porté un grand nom si la mort n'eût
tranché trop tôt le fil de sa vie. Présenté à Mme Récamier, il ne tarda
pas à éprouver pour elle un sentiment d'admiration passionnée. Adrien de
Montmorency disait avec grâce, en badinant sur cette impression à
laquelle n'échappait aucune des générations de sa race: «Ils n'en
mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.»
Le marquis de Boisgelin venait très-habituellement chez Mme Récamier,
ainsi que sa fille Mme de Béranger dont le mari avait péri dans la
campagne de Russie; elle devint, peu de temps après, Mme Alexis de
Noailles. On y voyait aussi la marquise de Catellan, la même qui dans un
mouvement généreux était venue rejoindre à Châlons une amie frappée par
l'exil; la marquise d'Aguesseau et sa fille Mme Octave de Ségur; Mme de
Boigne et son père le marquis d'Osmond qui fut nommé ambassadeur de
France à Turin; la duchesse des Cars, sa fille, la charmante marquise de
Podenas et le frère de celle-ci, Sigismond de Nadaillac; MM. de
Chauvelin, de Broglie, Armand et Paul de Bourgoing. Au milieu de tous
les noms de l'ancienne monarchie, restés fidèles à la maison de Bourbon
ou ayant servi l'empire, ceux qui dataient de la révolution se
trouvaient en assez grand nombre: au premier rang, la princesse royale
de Suède, Mme Bernadotte, qui était revenue habiter Paris après avoir
fait un essai du climat de son futur royaume, dont sa santé n'avait pu
supporter la rigueur. Elle portait en France le titre de comtesse de
Gothland; Mme Récamier avait pour elle une véritable amitié; c'était une
personne bonne, sûre, modeste, uniquement sensible aux affections
domestiques, que la nature n'avait point faite pour le rang suprême: car
elle n'avait aucune ambition, et détestait la gêne et l'étiquette.
J'aurai plus d'une fois occasion de parler d'elle. Nommons encore
Sébastiani; la maréchale Marmont, duchesse de Raguse; Mme Regnault de
Saint-Jean-d'Angély; j'en passe beaucoup d'autres.
En aucun temps, sous aucun régime, je n'ai vu Mme Récamier cesser de
rechercher avec empressement les vaincus de toutes les opinions: aussi
son salon a-t-il toujours été un terrain neutre sur lequel les hommes
des nuances les plus opposées se sont rencontrés pacifiquement.
La société fut extrêmement animée toute cette année à Paris. Le
sentiment national souffrait sans doute de la présence des étrangers
dans la capitale de la France, mais on se consolait, en pensant que nos
troupes avaient bivouaqué dans les palais de tous les rois du continent.
D'ailleurs, la lassitude de la guerre, de la conscription et du régime
impérial était telle, il faut bien le dire, que la chute de ce pouvoir
illimité donnait au pays entier le sentiment de la délivrance. Le
prestige de nos armes était encore alors si grand pour les étrangers
vainqueurs, qu'ils semblaient étonnés eux-mêmes de leur victoire, et,
dans l'attitude de leurs soldats comme dans celle de leurs souverains,
il y avait, vis-à-vis de la nation française, une nuance très-sensible
de déférence et de respect; elle disparut à la seconde invasion. Nous
gardions encore en 1814 toutes les conquêtes des arts; nous les perdîmes
après les Cent-Jours.
Ce fut chez Mme de Staël que Mme Récamier rencontra, pour la première
fois, le duc de Wellington.
Ici je retrouve, non point un fragment achevé du manuscrit de Mme
Récamier, mais un sommaire de ce qu'elle voulait écrire sur ses rapports
avec le général anglais. Je crois devoir l'insérer, sauf à compléter par
quelques explications les circonstances indiquées dans ces notes.