«Naples ce 22 novembre 1813.
«Je me hâte de répondre à la lettre que j'ai reçue de vous hier,
Madame, et je suis enchanté de voir que vous vous décidiez enfin à
voir Naples. Soyez sûre que c'est la raison qui vous a inspiré
cette pensée. J'ai fait part sur-le-champ au roi de votre
détermination. Les ordres doivent être déjà donnés sur la route
pour que vous y trouviez les escortes, si vous en aviez besoin;
mais on assure que les chemins sont très-sûrs en ce moment.
«Ma lettre, que je fais partir par l'estafette, vous arrivera
demain mardi: je vous attends ici jeudi, à l'hôtel de la
Grande-Bretagne, chez Magati.
«Songez, Madame, que le roi étant prévenu de votre arrivée
prochaine, il y aurait mauvaise grâce à reculer, et, d'ailleurs, on
dit que le roi part dans les premiers jours de décembre.
«J'eusse été capable de retarder mon départ pour vous voir, mais
mon projet n'a jamais été de partir avant le 6 ou le 8 décembre. Je
vous engage, pour éviter l'ennui des auberges, à passer une nuit.
Alors il faudrait partir de Rome à sept heures du matin.
«Si j'osais, je vous prierais d'envoyer votre laquais porter une
petite note ci-incluse, à mon logement à Rome, place des
Saints-Apôtres. Je remercie beaucoup votre aimable secrétaire.
Sera-t-il du voyage?
«Veuillez agréer, Madame, l'hommage de mon dévouement et de mon
attachement: l'un et l'autre sont bien sincères.
«ROHAN-CHABOT.»
«Il suffirait, en cas que vous eussiez besoin d'escorte, que vous
vous nommassiez. Le général Miollis pourrait vous donner un ordre
pour les gendarmes sur le territoire romain.»
Assurée par ce message de trouver à Naples une bienveillance empressée,
Mme Récamier se décida à quitter Rome dans les premiers jours de
décembre 1813. Comme les routes à cette époque étaient infestées de
brigands, elle accepta de voyager de conserve avec un Anglais, célèbre
collecteur d'antiquités, le chevalier Coghill[30]. L'Anglais était dans
sa voiture avec ses gens. Mme Récamier dans la sienne avec sa nièce et
sa femme de chambre; on voyageait en poste, mais on devait se rendre à
Naples en deux jours. Au second relais, à la poste de Velletri, on
trouva les chevaux nécessaires aux deux voitures tout harnachés, tout
sellés, les postillons le fouet à la main; on relaya avec une
promptitude féerique. Même chose se produisit aux postes suivantes; les
voyageurs ne comprenaient rien à ce miracle. À un des relais pourtant on
leur parla du _courrier_ qui les précédait et qui faisait préparer leurs
chevaux. Il devint évident qu'on profitait depuis le matin d'une erreur,
et Mme Récamier s'amusa du mauvais tour qu'on jouait au voyageur victime
du malentendu dont elle profitait.
Grâce à la façon dont on avait été servi et mené, on arriva de fort
bonne heure à Terracine où l'on devait souper et coucher. Mme Récamier
venait de refaire sa toilette en attendant que le repas fût servi,
lorsqu'un grand bruit de grelots, de chevaux, et le claquement du fouet
de plusieurs postillons attira la voyageuse à la fenêtre. C'étaient deux
voitures avec le même nombre de chevaux que celles de la petite caravane
anglo-française: ce ne pouvait être que les voyageurs auxquels on avait
avec persistance enlevé les relais préparés; puis un bruit de pas se
fait entendre dans l'escalier, et une voix d'homme haute et irritée se
fait entendre: «Où sont-ils ces insolents qui m'ont volé mes chevaux sur
toute la route?» À cette voix, que Mme Récamier reconnut à merveille,
elle sortit de sa chambre, et répondit avec un éclat de rire: «Les
voici, et c'est moi, monsieur le duc.»
Fouché, duc d'Otrante, car c'était lui, recula un peu honteux de sa
fureur, en apercevant Mme Récamier; quant à elle, sans paraître se
douter de l'embarras qu'il éprouvait, elle lui proposa d'entrer chez
elle. Fouché se rendait à Naples en toute hâte, chargé d'une mission de
l'empereur: il s'agissait de maintenir le roi Murat dans la fidélité à
son beau-frère. La terre commençait à manquer sous les pas du
conquérant; Joachim était vivement pressé par l'Angleterre d'entrer dans
la coalition, et ne résistait plus qu'à demi et par un sentiment
d'honneur; il était donc très-important pour Bonaparte de ne pas perdre
cet allié, et Fouché avait raison d'être pressé. Il eut avec Mme
Récamier une demi-heure de conversation assez vive, et lui demanda avec
humeur ce qu'elle allait faire à Naples: il voulut lui donner quelques
conseils de prudence. «Oui, Madame, lui disait-il, rappelez-vous qu'il
faut être doux quand on est faible.--Et qu'il faut être juste quand on
est fort,» lui fut-il répondu. L'ancien ministre de la police impériale
poursuivit sa route, et les autres voyageurs arrivèrent tranquillement à
Naples le lendemain.
À peine Mme Récamier était-elle installée à Chiaja, chez Magati, dans
l'appartement que M. de Rohan lui avait retenu, qu'un page de la reine
venait lui apporter les plus gracieuses félicitations sur son heureuse
arrivée, s'informer de sa santé, et lui exprimer, au nom des deux
souverains, le désir de la voir le plus tôt possible. Le page était
accompagné d'une immense et magnifique corbeille de fruits et de fleurs:
cette façon de souhaiter aux gens la bienvenue parut à la petite
compagne de Mme Récamier la plus charmante du monde, et ne permettait
guère qu'on tardât à en exprimer sa reconnaissance.
Le lendemain, Mme Récamier se rendait au palais et était reçue par le
roi et la reine avec tous les témoignages d'un vif empressement et d'une
affectueuse bienveillance.
Mme Murat, lorsqu'elle avait envie de plaire, était douée de tout ce
qu'il fallait pour y réussir. Sa capacité pour le gouvernement et pour
les affaires était réelle, et elle en donna des preuves dans toutes les
occasions où elle fut chargée de la régence; elle avait de la décision,
un esprit prompt et une volonté ferme. Susceptible d'affections vraies,
son âme n'était pas dépourvue de grandeur, et plus qu'aucune des femmes
de sa famille, elle eut le respect des convenances et le sentiment de la
dignité extérieure.
Mme Murat avait, pour les personnes qui lui plaisaient des attentions
extrêmement délicates; elle semblait en deviner les goûts, les
habitudes, tant elle mettait de soin à les satisfaire avec promptitude
et à s'y conformer. Cette disposition charmante, dans les rapports
d'égal à égal, empruntait du rang suprême bien plus de prix encore et de
grâce.
Ce qui est certain, c'est qu'elle combla Mme Récamier, et que celle-ci
n'eut qu'à se défendre des témoignages de confiance et d'amitié qu'on
lui donnait. Loges à tous les théâtres, hommages de toutes sortes,
préférences marquées en toute occasion, fêtes, et mieux encore, intimité
de tous les moments si elle l'eût acceptée, soins minutieux de sa santé,
rien ne manquait, je le répète, à ce royal empressement. Mme Récamier en
souffrait toutes les fois qu'elle en voyait souffrir la jalousie ou
l'amour-propre des personnes de la cour qu'on lui sacrifiait. Ainsi la
reine la faisait toujours passer devant toutes les dames. Un jour, à
Portici, on se rendait du salon dans une galerie; la reine ayant ouvert
la marche, Mme Récamier voulut réparer, en cette occasion, les blessures
que tant de petites humiliations précédentes avaient faites: elle se
retira en arrière pour laisser passer ces dames devant elle. Celles-ci
se disposaient à le faire assez arrogamment, quand Mme Murat, se
retournant et s'apercevant du manége, lança à ces malheureuses dames un
regard foudroyant et leur dit d'une voix brève: «et Mme Récamier!»
Le nom et le rang de M. de Rohan-Chabot l'avaient fait accueillir à la
cour de Naples avec beaucoup de distinction; ses agréments personnels
lui valurent d'être particulièrement remarqué par la reine; mais il ne
profita de cet avantage que dans une mesure très-innocente: la piété qui
a couronné la fin de sa vie était déjà chez lui vive et sincère.
J'ai parlé de Portici; on y revint dîner après une matinée passée à
Pompéï. Le roi sachant combien Mme Récamier aimait les arts, et
l'intérêt qu'avaient à ses yeux les monuments de l'antiquité, voulut lui
donner le divertissement d'une fouille. M. de Clarac et Mazois
l'architecte reçurent l'ordre de la préparer, et, au jour désigné,
Joachim, la reine et toute la cour se rendirent à Pompéï. Les
ambassadeurs des diverses puissances, quelques étrangers de distinction,
au nombre desquels se trouvaient Mme Récamier et M. de Rohan, avaient
été convoqués à cette fête, que le roi mit beaucoup de galanterie à
dédier à sa belle compatriote. Un déjeuner très-élégant fut servi dans
les ruines; on parcourut, sous la direction de M. de Clarac, les
principaux monuments de Pompéï, et la fouille donna quelques beaux
objets en bronze. Ce bruit, ce mouvement, ces pompes d'une cour moderne
au milieu d'une ville d'un âge si différent du nôtre, et qui semble
attendre ses habitants, formaient un contraste unique au monde, et
laissèrent aux assistants une impression qui n'a pu s'effacer de leur
souvenir.
Mme Récamier était arrivée à Naples dans les circonstances les plus
graves pour le sort de ce beau royaume et pour l'avenir du souverain que
les hasards de la fortune avaient placé à sa tête.
Murat avait été longtemps, en effet, un fidèle allié de la France et un
vassal soumis de Napoléon; il fit la campagne de Russie et y combattit
avec sa brillante valeur, partagea les dangers de la retraite jusqu'à
Wilna, et là, quittant l'armée, revint à Naples mécontent et humilié. Il
avait noué alors quelques négociations avec l'Autriche; néanmoins il
prit encore part à la campagne de 1813, et ne revint à Naples qu'après
la bataille de Leipzig.
Il en coûtait à Joachim et à sa femme de se séparer de la France, mais
les événements de la guerre ne leur laissaient presque plus d'autre
choix. Murat fit plusieurs tentatives pour exhorter son beau-frère à une
paix possible encore et honorable; mais Napoléon traitait avec une
inconcevable hauteur les rois qu'il avait faits: il ne daigna même pas
répondre aux lettres du roi de Naples. Pendant ce temps, l'Angleterre et
l'Autriche redoublaient leurs instances pour faire entrer Murat dans la
coalition. Il n'était pas difficile de lui démontrer que c'était là le
seul moyen d'éviter d'être entraîné dans la chute imminente de Napoléon;
il ne l'était pas davantage de lui prouver que l'intérêt de ses sujets
devait passer avant ceux de l'empereur, et que ses devoirs de roi
devaient l'emporter sur ses devoirs de citoyen français. C'était au
moment où l'esprit de Murat balançait, agité par la lutte de tant de
devoirs et d'intérêts opposés, que Mme Récamier, exilée, fut accueillie
par lui avec un empressement et une bienveillance infinie.
Mme Murat avait confié à Mme Récamier les incertitudes cruelles dont
l'âme de Murat était déchirée. L'opinion publique à Naples, et dans le
reste du royaume, se prononçait hautement pour que Joachim se déclarât
indépendant de la France; le peuple voulait la paix à tout prix.
Mis en demeure par les alliés de se décider promptement, Murat signa, le
11 janvier 1814, le traité qui l'associait à la coalition. Au moment de
rendre cette transaction publique, Murat, extrêmement ému, vint chez la
reine sa femme; il y trouva Mme Récamier: il s'approcha d'elle, et
espérant sans doute qu'elle lui conseillerait le parti qu'il venait de
prendre, il lui demanda ce qu'à son avis il devrait faire: «Vous êtes
Français, sire, lui répondit-elle, c'est à la France qu'il faut être
fidèle.» Murat pâlit, et ouvrant violemment la fenêtre d'un grand balcon
qui donnait sur la mer: «Je suis donc un traître», dit-il, et en même
temps il montra de la main à Mme Récamier la flotte anglaise entrant à
toutes voiles dans le port de Naples; puis se jetant sur un canapé et
fondant en larmes, il couvrit sa figure de ses mains. La reine plus
ferme, quoique peut-être non moins émue, et craignant que le trouble de
Joachim ne fût aperçu, alla elle-même lui préparer un verre d'eau et de
fleur d'oranger, en le suppliant de se calmer.
Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine montèrent
en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par
d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Théâtre, ils se
montrèrent dans leur loge, accompagnés de l'ambassadeur extraordinaire
d'Autriche, négociateur du traité, et du commandant des forces
anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes marques de
sympathie. Le surlendemain, Murat quittait Naples pour aller se mettre à
la tête de ses troupes, laissant à sa femme la régence du royaume.
Je reviens sur quelques détails. Le comte de Neipperg, chargé d'une
mission extraordinaire de l'Autriche, se trouvait alors à Naples. Ce
personnage, qui devait, si peu de mois après, jouer un rôle inattendu,
était déjà borgne et cachait l'oeil qu'il avait perdu sous un bandeau
noir; ce qui ne l'empêchait pourtant ni d'être agréable, ni même de
plaire. Sa conversation était aimable et avait de l'attrait; ses
manières étaient nobles; il aimait passionnément la musique, et était
lui-même un musicien consommé. Il venait beaucoup chez Mme Récamier, et
elle dut à son obligeance d'être tirée de l'inquiétude qu'elle éprouvait
sur le voyage de Mme de Staël dont depuis plusieurs mois elle n'avait
aucune nouvelle.