«Ce 10 juillet 1813.
«Il ne faut pas que je me laisse gagner par l'ennui; je suis seul,
le poids de la solitude me pèse horriblement. Permettez, Madame,
que je me soulage de ce poids en m'entretenant un instant avec
vous. Je n'ai rien pour ces sortes d'intervalles: je n'ai aucun
goût à la lecture; la vue d'une belle nature et d'un monument est
pour moi un mouvement machinal de mes yeux et une fatigue pour ma
pensée; je ne m'y _prends_ point. Je voudrais pouvoir ôter de ma
vie ces moments de vide et de délaissement. Je suis entre Rome et
Lyon, il me semble que je suis tout à fait hors de mon existence.
«Je ne trouve rien en moi, non-seulement qui puisse me suffire,
mais même qui puisse m'aider à passer le temps. Pauvre et triste
nature que je suis! ils sont passés ces jours de Rome, ils ne
reviendront plus! que ne puis-je les recommencer. Au moins si je
vous savais dans un lieu de repos, vous prenant aux choses de la
vie, souriant aux distractions! mais j'ai trop lieu de croire que
vous sentez aussi un poids qui vous fatigue. Je vous vois sur la
triste terrasse du triste palais que vous habitez, véritable lieu
d'exil.»
Le chagrin que M. Ballanche éprouvait à laisser Mme Récamier seule en
pays étranger lui faisait voir sous des couleurs beaucoup trop
mélancoliques l'existence qu'elle s'y était créée. Extrêmement sensible
aux jouissances et aux distractions des arts, elle-même convenait que
pendant la durée de son exil, le temps qu'elle avait passé en Italie
était celui où elle avait le moins douloureusement senti la peine d'être
arrachée à toutes ses habitudes.
Au reste, ces jours de Rome que M. Ballanche regrettait tant de voir
disparus, se renouvelèrent pour lui. Onze ans plus tard, libre de tout
lien, il visita l'Italie, il habita Rome avec celle à laquelle il
s'était uniquement dévoué. Si dans ce second voyage, la vue des beautés
de la nature continua à le laisser presque toujours indifférent, si les
chefs-d'oeuvre des arts ne donnèrent que d'incomplètes jouissances à une
imagination peu frappée des objets extérieurs, l'aspect des monuments de
la Rome antique lui révélèrent tout un côté mystérieux de l'histoire. Ce
fut à Naples en 1824 qu'à travers les difficultés d'une langue qu'il ne
se donna jamais la peine d'apprendre à fond, M. Ballanche pénétra le
génie de Vico si semblable au sien. De cette intime alliance entre la
grandeur des souvenirs et la philosophie italique, naquit la Formule
générale de l'Histoire romaine, une de ses conceptions les plus
originales et les plus fécondes.
Je n'ai point encore parlé d'un Français fixé à Rome depuis un grand
nombre d'années, et que Mme Récamier y vit très-habituellement. M.
d'Agincourt était venu en Italie en 1779 avec l'intention d'y passer
quelques semaines, et il n'en était plus sorti. Antiquaire passionné, il
employa les quarante années de son séjour à Rome à composer le grand
ouvrage sur l'_Histoire de l'art par les monuments_, qui a rendu son nom
célèbre et le place en tête de ceux dont s'honore l'archéologie du moyen
âge.
Il habitait à la Trinité-du-Mont une petite maison qui porte le nom de
Salvator Rosa. Cette modeste demeure que précédait une espèce de jardin
où les fragments de colonnes, de chapiteaux et de bas-reliefs se
mêlaient aux fleurs, et que couronnaient les pampres et les grappes
d'une vigne magnifique, offrait un coup d'oeil particulièrement riant et
pittoresque. M. d'Agincourt avait la tournure et les manières d'un
gentilhomme de l'ancienne cour, une politesse parfaite, une galanterie
toute chevaleresque et une bienveillance expansive. Son grand âge (il
avait quatre-vingt-trois ans) l'empêchait dès lors de faire aucune
visite, et c'était Mme Récamier qui allait souvent le voir chez lui.
Cet aimable vieillard aimait fort à conter, et le faisait bien: le
hasard de la destinée avait permis que Mme Récamier eût connu, à son
entrée dans le monde, un assez grand nombre des contemporains de M.
d'Agincourt, comme M. de Narbonne, le duc de Guines, la marquise de
Coigny, et ne fut ainsi étrangère à presque aucun des souvenirs ou des
noms que, dans ses récits, le spirituel antiquaire rappelait le plus
volontiers. Aussi ne la voyait-il jamais partir qu'avec un grand regret;
souvent dans la conversation il lui arrivait de lui dire: «Vous vous
rappelez telle personne,» et puis par une prompte réflexion il ajoutait:
«J'oublie toujours que vous êtes trop jeune, vous n'étiez pas née au
temps dont je parle.» Au reste, cette pure et douce existence allait
bientôt s'éteindre: M. d'Agincourt ne survécut que de quelques mois au
départ de la personne qui avait charmé ses derniers jours.
Cependant la saison s'avançait; les chaleurs et les fièvres allaient
faire déserter Rome, et Mme Récamier hésitait sur le lieu où elle irait
avec sa nièce chercher un abri. Canova lui offrit de partager
l'appartement qu'il habitait à Albano _alla locanda di Emiliano_. Cette
proposition faite avec un vif désir de la voir accepter le fut en effet,
et Mme Récamier devint pendant deux mois l'hôte de Canova, à la
condition que toutes les fois que l'illustre sculpteur et son frère
viendraient à la campagne, ils n'auraient point d'autre ménage que celui
de la dame française. Canova en effet n'abandonnait jamais ses travaux
et son atelier; il allait hors de Rome, pendant les grandes chaleurs, de
temps à autre, chercher du repos, de la fraîcheur, pour se retremper
plutôt que pour y faire un séjour prolongé, et il avait choisi Albano
comme l'habitation la plus saine.
Son établissement y était des plus modestes: _la locanda di Emiliano_
était une auberge située sur la place du Marché, en face de la rue assez
rapide qui monte à l'église. Canova se réserva la partie de
l'appartement qui donnait sur la place, et fit prendre à Mme Récamier
celle dont les fenêtres s'ouvraient sur la campagne. L'appartement était
au second étage; la villa de Pompée étendait à gauche ses magnifiques
ombrages, la mer bornait l'horizon, et dans la vaste plaine qui se
déroulait sous le grand balcon de la chambre habitée par Mme Récamier,
mille accidents de terrain, de végétation, de lumière, variaient, selon
l'heure et le temps, une des plus belles vues du monde. Cette pièce, qui
servait de salon, avait des rideaux de calicot blanc, et les murs en
étaient ornés de gravures coloriées des peintures d'Herculanum.
Le souvenir de ce séjour d'Albano s'est conservé dans le tableau d'un
peintre romain, M. J.-B. Bassi, tableau que Canova envoya à Mme Récamier
en 1816. L'artiste a rendu naïvement, et la vue magnifique dont on
jouissait de cette chambre et l'extrême simplicité de l'ameublement. Mme
Récamier est représentée assise près de la fenêtre, et plongée dans la
lecture d'un livre qu'elle tient ouvert sur ses genoux.
Chaque matin, de très-bonne heure, Mme Récamier et sa petite compagne
parcouraient ensemble les belles allées qui bordent le lac d'Albano,
auxquelles on donne le nom de _galeries_. Ces ombrages merveilleux,
l'aspect du lac et de ses rives s'éclairant à la lumière du matin,
avaient une incomparable beauté. Dans ces heureux pays où la lumière a
tant de magie, on peut contempler indéfiniment et sans se lasser le même
point de vue: la lumière suffit à varier incessamment le spectacle et à
le rendre toujours nouveau et toujours beau. Canova et l'abbé venaient
de temps en temps respirer, pendant trois ou quatre jours, l'air salubre
et parfumé de ces bois.
Dans cette vie douce et monotone, Mme Récamier, comme à Châlons, s'était
mise en relation avec l'organiste, et chaque dimanche touchait les
orgues à la grand'messe et à vêpres. Un dimanche du mois de septembre,
la _signora francese_, car c'était sous cette dénomination que la belle
exilée était connue à Albano, revenait chez elle après vêpres et
descendait avec la jeune Amélie la rue qui conduit de l'église à la
place. Une foule nombreuse d'hommes en grands chapeaux et en manteaux
stationnait dans cette rue devant une porte basse. La foule paraissait
morne et consternée; aux questions de la dame étrangère il fut répondu
qu'on venait d'amener et de déposer dans la salle basse et grillée qui
servait de prison, un pêcheur de la côte, accusé de correspondance avec
les Anglais, et qui devait être fusillé le lendemain au point du jour.
Au même moment, le confesseur du prisonnier, prêtre d'Albano que Mme
Récamier connaissait, sortit du cachot: il était extrêmement ému, et
apercevant la dame française dont les aumônes avaient plus d'une fois
passé par ses mains, il imagina qu'elle pourrait avoir quelque crédit
sur les autorités _françaises_ de qui dépendait le sort du condamné. Il
s'avança vers elle: le peuple, qui sans doute eut la même pensée que
lui, s'ouvrit sur le passage de la prison et avant d'avoir échangé dix
paroles avec le confesseur, Mme Récamier, sans se rendre compte de la
manière dont elle était entrée, se trouva avec le prêtre dans le cachot
du prisonnier.
Le malheureux avait les fers aux pieds et aux mains; il paraissait
jeune, grand, vigoureux; sa tête était nue, ses yeux étaient égarés par
la peur; il tremblait, ses dents claquaient, la sueur ruisselait de son
front, tout décelait son agonie. En voyant l'état d'inexprimable
angoisse de cet infortuné, Mme Récamier fut saisie d'une telle pitié que
se penchant vers lui, elle le prit et le serra dans ses bras. Le
confesseur lui expliquait que la _signora_ était française, qu'elle
était bonne et généreuse, qu'elle avait compassion de lui, qu'elle
demanderait sa grâce. Au mot de grâce le condamné parut reprendre
quelque peu sa raison: _Pietà! pietà!_ s'écriait-il. Le prêtre lui fit
promettre de se calmer, de prier Dieu, de prendre un peu de nourriture,
pendant que sa protectrice irait à Rome solliciter un sursis.
L'exécution étant fixée au lendemain matin, il n'y avait pas un moment à
perdre. Mme Récamier retourna chez elle, demanda des chevaux de poste,
et partit une heure après, résolue à faire tout ce qui serait en son
pouvoir pour sauver le malheureux que la Providence n'avait pas
vainement, du moins l'espérait-elle, mis sous ses yeux dans cet affreux
état. Elle vit les autorités françaises de Rome et les trouva
inflexibles; elle intercéda pour le pauvre pêcheur, mais ce fut en vain.
Le général Miollis fut poli et affectueux; mais il ne pouvait rien. M.
de Norvins se montra dur et presque menaçant: il répondit aux pressantes
prières de Mme Récamier, en l'engageant à ne pas oublier dans quelle
situation elle se trouvait elle-même, et en lui rappelant que ce n'était
pas à une _exilée_ à se mêler de retarder la justice du gouvernement de
l'empereur. Le lendemain, elle revint à Albano dans la matinée,
désespérée de l'insuccès de ses démarches, et l'imagination toujours
poursuivie par la figure de l'infortuné qu'elle avait vu en proie à
toutes les terreurs de la mort. Dans la journée, le confesseur du
malheureux pêcheur vint la voir; il lui apportait la bénédiction du
supplicié.
L'espoir de la grâce l'avait soutenu jusqu'au moment où on lui avait
bandé les yeux pour le fusiller; il avait dormi dans la nuit; le matin
avant de monter sur la charrette, car on l'avait exécuté sur la côte, il
avait pris quelque nourriture et ses yeux se tournaient sans cesse du
côté de Rome, où il croyait toujours voir apparaître la _signora
francese _apportant sa grâce. Ce récit, sans diminuer les regrets de Mme
Récamier, calma pourtant son imagination par la certitude que si son
intervention n'avait pas sauvé le prisonnier, elle avait du moins adouci
ses derniers moments.
Au mois d'octobre, Mme Récamier retourna à Rome. L'hiver n'amena pas
beaucoup de voyageurs: les événements de la guerre, les revers de nos
armées, l'ébranlement de la toute-puissance de Bonaparte sous l'effort
de l'Europe coalisée, tenaient les coeurs dans une anxiété perpétuelle.
Victime du pouvoir arbitraire de Napoléon, Mme Récamier avait le droit
de désirer sa chute; elle aurait pu considérer comme le signal de
l'affranchissement du monde l'événement qui seul devait lui rouvrir les
portes de la France; mais l'intérêt personnel ne la rendait insensible,
ni à la gloire de nos armes, ni aux revers de nos soldats, et jamais
elle ne permit qu'on prononçât devant elle un mot qui pût blesser le
sentiment national.
M. Lullin de Chateauvieux fit un séjour passager à Rome. Genevois, homme
d'un esprit vif, comique et brillant, lié intimement avec Mme de Staël,
chez laquelle Mme Récamier l'avait connu à Coppet, sa présence fut
très-agréable à celle-ci, et pour lui-même, et à cause des personnes
qu'il lui rappelait et dont elle pouvait lui parler. En effet, une des
privations dont Mme Récamier souffrait le plus, c'était la difficulté
des correspondances avec Mme de Staël et avec ses autres amis.
M. de Montlosier, lui aussi, traversa Rome en se rendant à Naples, et
s'y arrêta quelques jours. Il s'en allait visiter le Vésuve et l'Etna,
et n'était alors occupé qu'à étudier les volcans: esprit remarquable,
mais extravagant, sincère, mais excessif et mobile. Il était depuis
longues années en relation avec Mme Récamier, et elle le retrouva plus
tard à Paris.
Le prince de Rohan-Chabot arriva à Rome vers le commencement de l'hiver,
et fut bientôt au nombre des visiteurs les plus assidus de sa belle
compatriote. M. de Chabot était chambellan de l'empereur, et c'était
encore un des grands seigneurs ralliés par prudence au gouvernement de
Bonaparte. Il était dans toute la fleur de la jeunesse, et avait, en
dépit d'une nuance de fatuité assez prononcée, la plus charmante, la
plus délicate, je dirais presque la plus virginale figure qui se pût
voir. La tournure de M. de Chabot était parfaitement élégante: sa belle
chevelure était frisée avec beaucoup d'art et de goût; il mettait une
extrême recherche dans sa toilette; il était pâle, sa voix avait une
grande douceur. Ses manières étaient très-distinguées, mais hautaines.
Il avait peu d'esprit, mais quoique dépourvu d'instruction, il avait le
don des langues: il en saisissait vite, et presque musicalement, non
point le génie, mais l'accent.
On engageait fort Mme Récamier à compléter son voyage d'Italie par un
séjour à Naples; elle en avait bien le désir, mais elle hésitait encore,
et se demandait quel accueil elle recevrait des souverains de ce beau
pays, le roi Joachim et la reine Caroline, (M. et Mme Murat) qu'elle
avait connus avant leur élévation au trône et chez lesquels elle
arriverait exilée. Tandis qu'elle était dans cette incertitude, elle
reçut de M. de Rohan-Chabot, qui l'avait précédée à Naples, la lettre
suivante: