LA MÊME.

«Dampierre, ce 18 juillet 1813.

«Vous aurez vu, ma belle, par la dernière lettre que je vous ai

écrite de Lyon, l'horrible malheur qui m'était réservé. J'ai perdu

celle que j'aimais de toute l'étendue de mes forces, de toute mon

âme enfin, le 6 juillet dernier. Il n'est pas possible de peindre

le chagrin que j'ai. Vous avez jugé vous-même comme elle était

attachante, comme elle méritait que je l'appelasse _ma charmante_,

comme elle m'aimait, comme elle était spirituelle, aimable! Qu'il

est cruel de ne plus parler d'une si brillante personne qu'au

passé! Je ne puis me faire à cette idée; c'est un arrêt solennel

que je ne puis croire prononcé. Je la vois, je la soigne toujours;

je trouve que ma raison me fait bien souffrir en me faisant sortir

de cette illusion.

«Combien vous, qui avez de graves et aimables qualités, vous

l'auriez encore plus appréciée que vous ne faites, si elle n'eût

pas été si malade et si, de voir souvent une personne distinguée

comme vous, pour qui elle voulait se montrer tout entière, ne l'eût

pas fatiguée, au point qu'elle me disait: «Je la trouve charmante,

je la verrais souvent; mais je l'ennuierais, je souffre trop.»

«Quel état et quelle maladie, chère belle! Elle a souffert presque

tout son exil, et les trois dernières années ont été les plus

douloureuses.

«Elle était, quelques jours avant le dernier, d'un changement à

faire peur, décrépite et l'oeil hagard. Une fois qu'elle m'a été

enlevée, c'était un ange, sa figure revenue et superbe. Je suis

restée près d'une heure à la contempler, à baiser ses mains;

j'étais absorbée au point que je n'ai pas pensé à la faire modeler,

j'en suis au désespoir. Je n'ai d'elle qu'un portrait du temps

qu'elle était enfant, peu ressemblant. Pensez à moi, et aimez-moi

comme je vous aime.»

M. Ballanche vint dans les premiers jours de juillet passer une semaine

à Rome pour y voir Mme Récamier. Il fit la route par le courrier, sans

s'arrêter ni jour ni nuit, dans la crainte de perdre quelques-uns des

moments dont il disposait. La joie de voir arriver ce parfait ami fut

grande, et le soir même, après dîner, Mme Récamier voulut lui faire les

honneurs de Rome. On était assez nombreux et on partit en trois

voitures: il s'agissait de faire une promenade au Colisée et à

Saint-Pierre. La soirée était resplendissante; chacun selon son humeur

exprimait ou contenait ses impressions. Canova s'enveloppait de son

mieux dans un grand manteau dont il avait relevé le collet, et tremblant

que le serein ne lui fît mal, trouvait que les dames françaises avaient

de singulières fantaisies de se promener ainsi à l'air du soir. Pour M.

Ballanche, heureux de retrouver la personne qui disposait de sa vie,

exalté par l'aspect des lieux et par les graves souvenirs qui s'y

rattachent, il se promenait à grands pas sans mot dire, les mains

derrière le dos. (Cette attitude lui était familière). Tout à coup Mme

Récamier s'aperçoit qu'il a la tête nue: «Monsieur Ballanche, lui

dit-elle, et votre chapeau?--Ah! répondit-il, il est resté à

Alexandrie.» Il y avait en effet oublié son chapeau et n'avait pas

depuis songé à le remplacer, tellement sa pensée s'abaissait peu à ces

détails de la vie extérieure.

Rappelé par ses devoirs auprès de son père, M. Ballanche vit bien

rapidement et avec désespoir s'écouler le temps de son séjour à Rome. Il

écrivait de la route.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 43 / 142 题