«Je vous dis adieu, mon ange tutélaire, avec toute la tendresse de
mon âme. Je vous recommande Auguste. Qu'il vous voie et qu'il me
revoie. C'est sur vous que je compte pour adoucir sa vie maintenant
et pour le réunir à moi quand il le faudra. Vous êtes une créature
céleste; si j'avais vécu près de vous, j'aurais été trop heureuse.
Le sort m'entraîne. Adieu.»
On se rappelle peut-être qu'en insistant pour faire quitter Châlons à
son amie, Mme de Staël mettait au nombre des avantages qu'elle
rencontrerait à Lyon, celui de la société d'un préfet _homme de bonne
compagnie_: mais ce préfet, jusque-là en effet, homme du monde, d'esprit
et de manières agréables, reçu, ainsi que sa femme, fréquemment et
presque intimement chez Mme Récamier, se trouva être du nombre des
fonctionnaires qui _s'éloignaient_ d'une exilée. Une seule visite fut
échangée entre la préfecture et la nouvelle venue, et le préfet, dans
son zèle officiel, voulut en profiter pour donner à cette dernière des
conseils qu'elle ne lui demandait pas et qu'elle aurait eu le droit de
qualifier d'un autre nom. Presque en même temps eut lieu un autre
désagrément du même genre, mais moins sérieux.
Il y avait peu de semaines que Mme Récamier était à Lyon, lorsque M.
Eugène (depuis duc) d'Harcourt, homme d'un esprit aussi aimable que son
caractère est indépendant, vint à traverser cette ville et s'y arrêta
quelques jours, pour donner à une personne exilée, avec laquelle il
était en relation, un témoignage de sa sympathie. Il se trouvait
précisément chez Mme Récamier, où venait aussi d'arriver Mme Delphin, au
moment où elle recevait la visite d'un Lyonnais, sorte de bel esprit
fort prétentieux, très-démonstratif, à la fois ridicule et familier.
M. G. de B. avait été accueilli à Paris par M. Récamier avec la
bienveillance cordiale qu'il témoignait à tous ses compatriotes. L'exil
de Mme Récamier n'était point arrivé à sa connaissance, et il venait
d'apprendre, en traversant la place de Bellecour, que cette femme
célèbre était à Lyon et logée à l'hôtel de l'Europe. Sans perdre une
minute, il y accourt et se fait annoncer. Après mille compliments, et
force protestations de reconnaissance pour M. Récamier, cet importun
personnage raconte qu'il donne le surlendemain une fête à la campagne,
et supplie la belle Parisienne de lui accorder l'insigne faveur d'y
assister. Mme Récamier résiste, objecte sa santé, la présence de M.
d'Harcourt venu pour elle à Lyon, le tout en vain: le maudit homme n'en
démordait point, et on n'en fut délivré qu'après qu'il eut arraché à Mme
Récamier, à sa belle-soeur et à M. d'Harcourt la promesse que, le
surlendemain, ils honoreraient sa fête champêtre de leur présence. M. G.
de B., charmé du lustre que ne pourra manquer de donner à sa fête la
présence d'une femme célèbre et d'un grand seigneur, annonce dans toute
la ville cette bonne fortune, jusqu'à ce qu'enfin on l'avertît de l'exil
de Mme Récamier. Son désespoir alors ne connut pas de bornes et il
résolut de la recevoir de telle sorte qu'elle ne ferait pas un long
séjour chez lui.
Au jour dit, Mme Récamier se met en route avec les deux personnes
comprises dans la malencontreuse invitation. Quoique fort ennuyées de la
perspective d'une corvée champêtre et littéraire, aucune d'elles ne
croyait possible de manquer de parole à un homme si empressé, si
obligeant et d'avance si profondément pénétré de gratitude pour la
faveur qu'il avait sollicitée. On arrive; la grille du parc était
ouverte, il y avait nombreuse compagnie de gens entièrement étrangers
aux arrivants; ils s'informent du maître et de la maîtresse de la
maison, on leur répond qu'ils sont dans le jardin; ils s'y rendent pour
les chercher et les saluer, et aperçoivent enfin M. G. de B. dans une
sorte de salle de verdure, grimpé sur la balustrade d'un jeu de bague
dont il comptait les coups.
Sans daigner descendre en apercevant les trois invités dont la présence
avait été sollicitée par lui avec tant d'opiniâtreté, il leur fait de la
tête un petit salut protecteur, et continue de marquer les points. Un
semblable accueil n'était point celui auquel étaient accoutumés de tels
hôtes; ils échangèrent entre eux un regard de stupéfaction et
remontèrent en voiture pour revenir à Lyon. L'aventure qui, au premier
moment, les avait fort choqués, finit par leur sembler bouffonne. À
quelques jours de là, on eut la clef de la conduite étrange de M. G. de
B. Lui-même la donna à Mme Delphin qu'il alla voir: la candeur de sa
platitude était si complète qu'il n'en faisait même pas l'apologie. Ce
même G. de B. sollicita, au retour des Bourbons, la place de lecteur du
roi, qui lui fut accordée sous Louis XVIII. Les antichambres de tous les
régimes sont toujours peuplées des mêmes figures.
Le passage des voyageurs était fréquent à Lyon, et ce mouvement offrit
quelques distractions à Mme Récamier; c'est ainsi qu'elle eut la visite
du marquis de Catellan, comme elle avait eu celle de M. d'Harcourt. Le
duc d'Abrantès, en se rendant en Illyrie, s'arrêta aussi quelques heures
à l'hôtel de l'Europe. Talma vint, dans le courant de l'année 1812 à
1813, donner un certain nombre de représentations au Grand-Théâtre.
L'état de faiblesse de la duchesse de Chevreuse allait croissant d'une
façon effrayante; elle ne se levait plus que quelques heures chaque
jour, et d'ordinaire c'était vers le soir qu'elle se faisait habiller;
elle assista néanmoins aux représentations de Talma avec Mme de Luynes
et Mme Récamier. Cette dernière avait connu personnellement ce grand
artiste chez Mme de Staël qui, passionnée pour le théâtre, professait la
plus entière admiration pour le talent de Talma; Mme Récamier l'avait
même reçu quelquefois chez elle. Talma, étant venu lui faire une visite,
fut par elle engagé à dîner.
Qu'on ne se scandalise point de l'alliance des noms que les
circonstances me forcent à rapprocher. Précisément à l'époque où Talma
se trouvait à Lyon et y jouait au Grand-Théâtre devant un public
électrisé, l'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, prédicateur d'un grand
talent et alors en butte à la persécution, était de passage dans la même
ville. Un hasard singulier l'amena chez Mme Récamier le jour où Talma y
dînait. L'évêque de Troyes, prêtre infiniment respectable, esprit
cultivé et littéraire, avait l'usage du meilleur monde et son caractère
était doux et modéré. Familier avec les chefs-d'oeuvre de la scène, et
n'ayant de sa vie été au spectacle, l'occasion de rencontrer un
tragédien du premier ordre lui parut une heureuse fortune.
Talma, que Mme Récamier lui présenta, mit de l'empressement et une bonne
grâce respectueuse à réciter devant lui ceux de ses rôles où il avait à
exprimer un sentiment religieux. Il le fit avec l'énergie et la
supériorité de son admirable talent. L'abbé de Boulogne ravi exprimait
naïvement l'émotion qu'il éprouvait. À son tour, Talma sollicita
humblement la faveur d'entendre le prédicateur dans quelque morceau
brillant de ses sermons. L'évêque ne s'y refusa pas. Après avoir écouté
l'orateur avec un vif intérêt, Talma loua sa diction, fit quelques
observations sur ses gestes et ajouta: «C'est très-bien jusqu'ici,
Monseigneur (montrant le buste du prédicateur); mais le bas du corps ne
vaut rien. On voit bien que vous n'avez jamais songé à vos jambes.»
Depuis que la nouvelle du départ de Mme de Staël était parvenue à Mme
Récamier, et depuis qu'elle avait vu s'évanouir l'espérance toujours si
chère de rejoindre l'amie dont la disgrâce l'avait enveloppée sans que
le sort les réunît, elle éprouvait avec plus de vivacité l'amertume de
son isolement. C'est en vain que Mme Delphin, faisant appel à toute la
charité de sa belle-soeur, l'associait à ses visites aux malades et aux
prisonniers. L'âme sympathique de Mme Récamier, facilement touchée à
l'aspect de la souffrance d'autrui, oubliait un moment sa propre peine;
mais ce poids soulevé retombait en l'accablant.
La tendresse et le babil de sa petite nièce Amélie, dont elle s'occupait
avec une affection maternelle, amenaient quelquefois sur ce beau visage
un sourire qui n'y paraissait plus guère, et le bon M. Ballanche, ému de
la plus tendre pitié, lui écrivait:
«Je voudrais avoir une occasion de vous prouver à quel point je
vous suis attaché, à quel point mon âme a connu la vôtre. Je ne
sais nul être sur la terre qui vous égale; je n'en sais point, et
je connais cependant quelques êtres bien éminents. On vous connaît
mal, on ne vous connaît pas tout entière; ce qu'il y a de meilleur
en vous se devine.»
Si Mme Delphin associa sa belle-soeur à beaucoup de ses bonnes oeuvres, il
en fut, et en grand nombre, dont la générosité de Mme Récamier eut
l'initiative; je ne puis me refuser à en rappeler une dont le succès fut
trop complet pour qu'il soit permis de la passer sous silence.
Une petite Anglaise, enlevée par des saltimbanques, et qu'on employait à
faire des tours sur la place publique, fut amenée dans la cour de
l'hôtel de l'Europe où elle donna aux gens de l'auberge un échantillon
de sa souplesse; Mme Récamier, à laquelle une dame Anglaise, retenue en
France depuis la rupture de la paix d'Amiens, lady Webb, en avait parlé,
la vit, fut attendrie par sa jolie figure et sa misérable condition, fit
des démarches pour l'arracher à ce triste métier, et se chargea des
frais de son apprentissage. En quittant Lyon, elle confia la suite de
cette bonne oeuvre à Mme Delphin. Quelques années après, en 1821,
lorsqu'un dernier revers de fortune avait contraint Mme Récamier à
chercher un asile à l'Abbaye-aux-Bois, elle reçut de sa belle-soeur la
lettre que voici, et eut la joie d'apprendre que le ciel avait couronné,
dans sa pauvre protégée, la constance de son charitable intérêt.
Lyon, 16 juillet 1821.
«Vous apprendrez avec plaisir, ma bonne soeur, par la lettre que je
joins à la présente que Dieu a béni tout ce que vous avez fait pour
la jeune Anglaise que vous avait recommandée milady Webb: les
excellents principes que lui a inculqués la maîtresse chez laquelle
vous avez payé son apprentissage, l'ont amenée à un tel degré de
vertu qu'elle à été trouvée digne d'être admise dans la communauté
des soeurs du refuge de Saint-Michel. C'est à vous, après Dieu, à
qui elle doit le bonheur d'avoir embrassé la religion catholique,
et, par suite, d'être entrée dans un saint état, qui fait présager
pour elle le bonheur des élus! Elle ne cessera, m'a-t-elle dit, de
prier le Seigneur pour qu'il répande sur vous toutes ses grâces,
pour vous récompenser du bien que vous lui avez procuré.
«Je suis privée depuis longtemps du plaisir de recevoir de vos
nouvelles, j'aime à croire que votre santé est telle que je le
désire; je serais charmée d'en avoir la confirmation. Si vous ne
pouvez écrire, j'engage Amélie, que j'embrasse du meilleur de mon
coeur, à y suppléer.
«M. Frayssinous, à son retour des eaux de Vichy, a passé par notre
ville; j'ai eu l'avantage de me trouver dans une maison où il vint
faire une visite. Je me rappelais qu'Amélie m'avait écrit qu'il
habitait l'Abbaye-aux-Bois, ce qui m'autorisa à lui parler de vous.
On aurait fort désiré le garder quelques jours ici dans l'espoir de
l'entendre prêcher, mais il a répondu qu'il était attendu à Paris.
«Je vous renouvelle, mon aimable soeur, l'assurance de mon
inviolable attachement.
«Veuve DELPHIN, née RÉCAMIER.»
À la fin de janvier 1813, M. Mathieu de Montmorency, que préoccupait la
position de son amie, mais qui n'était point libre de voyager comme il
le voulait, put enfin venir à Lyon. Il comprit que Mme Récamier avait
besoin de changer de lieu, et l'encouragea dans la pensée d'un voyage
d'Italie dont le projet plaisait à son imagination.
Le voyage fut résolu, et, dans les premiers jours du carême, Mme
Récamier partit avec sa nièce et sa femme de chambre. M. de Montmorency
l'accompagna jusqu'à Chambéry: elle voyageait à petites journées, dans
une voiture à elle, avec des chevaux de voiturin. Cette façon d'aller,
inusitée à présent, a bien son charme dans un pays où chaque étape offre
un objet de nature à exciter vivement l'intérêt et la curiosité. La
voiture renfermait une bibliothèque bien choisie, et comme Mme Récamier
a toujours aimé la régularité et la méthode dans la distribution de son
temps, elle s'était fait une sorte de règlement de vie que facilitait la
ponctualité des repos obligés pour les chevaux. M. Ballanche s'était
occupé du choix des livres, et avait joint l'_Histoire des Croisades_,
qui venait de paraître, au _Génie du Christianisme_. On se nourrissait,
d'ailleurs, des poëtes italiens. La petite caravane atteignit ainsi
heureusement Turin, où Mme Récamier accepta pour quelques jours chez M.
Auguste Pasquier, administrateur des droits réunis, et frère cadet du
baron Pasquier, alors préfet de police, une bienveillante hospitalité
dans un doux intérieur de famille.
M. Pasquier ne trouva point prudent pour sa belle compatriote de
continuer sa route vers Rome, comme elle l'avait commencée, en compagnie
d'un enfant et d'une femme de chambre: il insista fortement pour qu'elle
consentît à associer à son voyage un compagnon, homme sûr et d'un âge
déjà respectable. C'était un Allemand très-instruit, très-modeste,
botaniste distingué, qui venait de terminer l'éducation d'un jeune homme
de grande maison, et qui, libre désormais, voulait visiter Rome et
Naples. L'association avec cet excellent homme ne laissa à Mme Récamier
et à sa petite compagne qu'un souvenir tout à fait agréable. M.
Marschall était extrêmement réservé, et le plus souvent se tenait sur le
siége de la voiture. On se mettait en route à six heures et demie du
matin; vers onze heures ou midi on s'arrêtait pour déjeuner et pour
faire manger les chevaux; on repartait vers trois heures, et l'on
marchait jusqu'à huit, qu'on atteignait la couchée.
Fréquemment à l'heure où le soleil s'était abaissé à l'horizon de telle
sorte qu'on ne souffrît plus de la chaleur, Mme Récamier montait auprès
du discret Allemand pour causer avec lui et pour jouir de la belle
nature des pays qu'on traversait. Bien souvent, après avoir échangé
quelques paroles gracieuses avec ce compagnon de voyage dont la
discrétion, le respect et l'humeur toujours égale la touchaient fort,
Mme Récamier saisie par le sentiment de sa situation, par le souvenir
des amis éloignés, de la famille absente, perdue en quelque façon dans
un pays étranger avec un enfant de sept à huit ans, sous la protection
de cet inconnu, excellent sans doute, mais sans liens avec son passé
comme avec son avenir, Mme Récamier tombait dans de longs et tristes
silences. Un soir, entre autres, c'était au pied des murailles de la
ville fortifiée d'Alexandrie, par un clair de lune splendide, on dut
attendre le visa des passe-ports et l'abaissement du pont-levis plus
d'une heure. La douceur de l'air, la transparence de la lumière, le
silence des campagnes, la beauté de la nuit avaient plongé Mme Récamier
dans une rêverie profonde, et ses compagnons de voyage s'aperçurent tout
à coup que son visage était baigné de larmes. La petite Amélie essaya
par ses caresses de consoler un chagrin dont elle ne comprenait pas la
cause; pour M. Marschall, témoin respectueux de cette profonde
mélancolie, jamais il ne la troubla, même par un mot de sympathie
inopportun. Ce silence plein de délicatesse était une des choses dont la
belle exilée lui avait conservé le plus de reconnaissance.
Après avoir successivement traversé Parme, Plaisance, Modène, Bologne,
Mme Récamier s'arrêta huit jours à Florence et arriva enfin à Rome dans
la semaine de la passion.
Ce fut à Rome qu'elle se sépara du bon M. Marschall auquel elle garda
toujours un souvenir de gratitude, et qu'elle revit à Paris, avec un
vrai plaisir, en 1814.
Descendue chez Serni, place d'Espagne, Mme Récamier, avant de s'établir
dans son appartement, voulut prendre possession de la ville éternelle en
visitant immédiatement Saint-Pierre et le Colisée.
Rome était veuve de son pontife, et cette capitale du monde chrétien
n'était alors que le chef-lieu du département du Tibre. M. de Tournon,
absent lors de l'arrivée de Mme Récamier, en était préfet; M. de Norvins
était chargé de la police, et le général Miollis commandait les troupes
françaises.--La douleur de la captivité du pape était générale et
profonde dans la population romaine; l'aversion pour la domination
française perçait en toute occasion et animait au même degré le peuple
et l'aristocratie. Au milieu des circonstances si graves qui agitaient
l'Europe, le nombre des étrangers était presque nul dans cette ville qui
a le privilège d'attirer à elle les pèlerins et les curieux de l'univers
entier. Ce deuil et cette tristesse donnaient encore peut-être quelque
chose de plus saisissant à l'aspect de Rome.
Mme Récamier avait une lettre de crédit et de recommandation pour le
vieux Torlonia, lequel était depuis longtemps en rapport d'affaires avec
M. Récamier; il mit un extrême empressement à lui offrir ses services et
à lui présenter sa femme.
Ce Torlonia, banquier le matin et dans son comptoir, duc de Bracciano le
soir et dans son salon, qui a fait de ses fils des princes, et des
grandes dames de toutes ses filles, était un personnage singulier. Doué
d'une remarquable intelligence en affaires, avare comme un juif et
somptueux comme le plus magnifique grand seigneur, il faisait, cette
année-là même, arranger et meubler son beau palais du Corso; Canova
exécutait pour lui le groupe d'Hercule et Lycas; et en même temps,
non-seulement il faisait mille ladreries, mais il les racontait comme
des traits d'esprit. Mme Torlonia, la duchesse de Bracciano, avait été
admirablement belle; quoiqu'elle ne fût plus jeune en 1813, elle avait
encore de la beauté. Elle était bonne, et comme les Italiennes de ce
temps-là, faisait un étrange amalgame de galanterie et de dévotion. Un
jour d'épanchement, elle racontait avec quel soin elle avait évité que
le repos de son mari ne fût troublé par son fait, et elle ajoutait: «Oh!
c'est lui qui sera bien étonné au jugement dernier!»
L'établissement de Mme Récamier chez Serni ne fut que passager; au bout
d'un mois elle loua le premier étage du palais _Fiano_ dans le Corso, et
son salon y devint le centre du peu de Français et d'étrangers que Rome
renfermait alors. De ce nombre était un M. d'Ormesson, Français doux et
aimable, dont la société était sûre et ne manquait pas d'agrément. Le
comte, alors baron de Forbin, artiste, homme de lettres, chambellan,
homme à bonnes fortunes, très-bon gentilhomme, et de l'esprit le plus
brillant, s'y trouvait en même temps. Sa conversation était étincelante
de verve comique; il contait bien et mimait ses histoires de la plus
piquante façon.
M. de Forbin avait été fort occupé de la princesse Pauline Borghèse,
soeur de l'empereur, et voyageait en Italie un peu par ordre, pour expier
ce qu'il y avait eu de trop affiché dans cette liaison. Son ami et son
émule le peintre Granet était avec lui à Rome, et rien ne les a honorés
davantage l'un et l'autre que l'amitié qui les unit jusqu'à la mort.
M. de Norvins venait aussi presque journellement chez Mme Récamier,
quoique fonctionnaire; mais chargé de la police, il trouvait dans le
seul salon de Rome qui fût ouvert, et chez une exilée, un intérêt de
société auquel il était sensible, car il était homme d'esprit, et un
intérêt de métier.
L'absence du souverain pontife ne permettait point que les cérémonies de
la semaine sainte fussent accomplies à la chapelle Sixtine; ce fut dans
la chapelle du chapitre de Saint-Pierre que le vendredi saint on exécuta
le fameux _Miserere_ d'Allegri.
On sait le prodigieux effet de cette musique, à la nuit tombante, et
quel était le timbre de ces voix d'homme aiguës auxquelles on a depuis,
renoncé, mais dont la qualité avait quelque chose de surnaturel. Mme
Récamier, émue et comme transportée, entend auprès d'elle les sanglots
qu'arrachait à un homme placé à très-peu de distance une impression
musicale encore plus vive que celle qu'elle éprouvait: sa surprise ne
fut pas médiocre en reconnaissant, dans ce mélomane si profondément
attendri par la musique religieuse, le chef de la police française.
Une des premières visites de Mme Récamier à Rome avait été pour
l'atelier de Canova; elle ne lui était pas particulièrement recommandée,
mais tout étranger était admis à visiter les _studi_ de l'illustre
sculpteur. Après qu'elle eut parcouru toutes les salles où se trouvaient
exposés, soit les plâtres des statues dont l'artiste ne possédait plus
les originaux, soit les marbres qu'il venait d'achever, ou les ouvrages
au point que les praticiens dégrossissaient, et qu'elle eut admiré à
loisir les productions de ce gracieux ciseau, elle arriva à l'atelier
réservé au travail personnel de Canova. Désireuse de lui témoigner sa
très-sincère admiration, l'étrangère lui fit passer son nom. À l'instant
même Canova sortit de son atelier. Il était en costume de travail et
tenait à la main son bonnet de papier; il insista pour que Mme Récamier
pénétrât dans le mystérieux réduit; il mit à cette proposition une
simplicité et une bonne grâce auxquelles la mignardise de son accent
vénitien très-prononcé allait bien. Là se trouvaient deux personnes, son
frère, et l'abbé Cancellieri, antiquaire distingué, ami intime des deux
frères.
Entre l'artiste éminent, admirateur passionné de la beauté, et Mme
Récamier qui comprenait et sentait si vivement les arts et qui eut
toujours le culte du talent, il devait s'établir une rapide sympathie:
dès le même soir, Canova en compagnie de son frère l'abbé, vint rendre à
l'étrangère la visite qu'il en avait reçue, et à partir de ce jour ne
manqua plus de venir passer sa soirée chez elle. Il arrivait de bonne
heure et se retirait toujours un peu avant dix heures. Mme Récamier
allait très-fréquemment le voir travailler; il aimait à parler de son
art et des compositions qu'il projetait. Chaque matin un billet de
Canova, écrit de ce style caressant et un peu excessif, familier à la
langue italienne, venait apporter le bonjour et le tribut de ses
sentiments.
Les soins que Canova prenait de sa santé étaient minutieux et
multipliés; ses journées étaient réglées aussi méthodiquement que celles
d'un religieux. Il les commençait en assistant à la messe de son frère
l'abbé. Ce frère ne le quittait pas plus que son ombre; rien n'était
plus touchant que le rapport de tendresse, de déférence et de protection
qui les unissait. L'abbé était beaucoup plus jeune et seulement frère de
mère du célèbre sculpteur; il avait été élevé par lui. C'était un esprit
fin et doux, défiant comme tous les Italiens, et d'un caractère
très-timoré; il avait beaucoup d'instruction et servait de secrétaire et
de lecteur à son frère aîné. Il faisait un sonnet par jour, et, pendant
tout le séjour de Mme Récamier à Rome, le sonnet quotidien fut dédié à
_la belissima Zulieta_.
L'existence de Canova était simple et large: il habitait au second étage
du Corso un bel appartement, confortablement meublé, dont les murailles
étaient ornées de très-belles gravures, reproduction de chefs-d'oeuvre.
Ses gens ne portaient point de livrée; sa voiture n'avait point de
recherche; sa table était abondante et bien servie, et il exerçait avec
enjouement et cordialité une hospitalité étendue; mais là n'était point
son luxe: il le réservait pour ses rapports avec les artistes et les
hommes de lettres auxquels il était toujours prêt à donner de généreux
secours, et avec ses ouvriers qu'il payait magnifiquement. Canova avait
de très-beaux traits, sa figure était noble et grave, ses manières
simples et affectueuses; il avait non-seulement de la bonté, mais de la
bonhomie et de la gaieté, ce qui n'excluait chez lui ni la finesse, ni
même une innocente ruse. Il ne parlait pas facilement le français et
s'exprimait de préférence dans sa propre langue. Canova eut pour Mme
Récamier une amitié tendre et sincère; il avait besoin d'affections, il
aimait les habitudes et la paix, et dut apprécier vivement le charme de
la société d'une femme dont la douceur et l'égalité d'humeur étaient
inaltérables, dont l'esprit avait du mouvement, qui savait louer et
admirer avec enthousiasme.
Les nouvelles que Mme Récamier recevait de Lyon confirmaient toutes les
craintes qu'elle avait eues en quittant la duchesse de Chevreuse. Mme de
Luynes, dans ces douloureux moments, sentait plus encore le vide de
l'absence de celle qui, pendant une année, avait été pour elle et pour
sa belle-fille une si douce compagnie. Elle écrivait à Mme Récamier:
LA DUCHESSE DE LUYNES À Mme RÉCAMIER.
«Lyon, ce 10 juin 1813.
«Combien j'aurais besoin, ma belle, de vous voir et de vous parler
de mes chagrins! Depuis six semaines, la maladie de ma pauvre
charmante a fait les progrès les plus alarmants. Dans l'intervalle,
elle a voulu impérativement faire ce maudit voyage de Grenoble; on
a donc cédé à sa volonté. La route, quoique avec deux repos, l'a
fort fatiguée. Nous y avons loué deux appartements, nous nous y
sommes établies, elle y a reçu cette compagnie qu'elle aime, qui
était à ses ordres et lui montrait amitié et intérêt: elle se
levait à sept heures pour la recevoir à huit, jusqu'à neuf heures
et demie. Elle était extrêmement faible, les crachements de sang
sont survenus, nous n'avions de ressources ni en médecin ni en
apothicaire; elle a voulu s'en aller et se remettre sous la
direction de M. Socquet.
«Nous sommes revenues ici le 5 mai. J'ai eu le bonheur de trouver
un logement près de la maison où nous étions. Mais ma pauvre malade
est plus souffrante que jamais; tout lui déplaît; il faut lui
pardonner, car elle est bien à plaindre: elle crache le pus et a un
commencement d'enflure aux pieds et aux mains. Elle voit son état
sous les couleurs les plus noires; je crains qu'elle n'ait raison:
je suis bien malheureuse. Elle a désiré voir ma fille[28], je l'ai
mandée, elle sera ici à la fin de la semaine prochaine; elle la
distraira peut-être, je ne puis en venir à bout. Ce qui me fait
plaisir, c'est que ces Lyonnais dont elle a dit tant de mal
viennent la voir tous les jours de huit heures jusqu'à neuf.
«En vous écrivant je regarde de temps en temps votre petit
buste[29] qui m'a suivie et me suivra j'espère partout: je l'aime,
je ne puis dire qu'il me console de votre absence, mais il me fait
du bien. J'éprouverais un grand bonheur à vous embrasser, à vous
parler de ma peine; vous vous entendez si bien à charmer que je
serais soulagée en vous voyant. En attendant, je vous embrasse, ma
belle, de tout mon coeur.»