«Vendôme, le 4 juillet 1812.
«Je voulais vous écrire tous ces jours-ci, aimable amie; une course
dans les bois où j'ai passé une partie de la journée d'hier m'en a
encore empêché, et vous me pardonnerez d'avoir fait passer avant
vous Camille à qui je devais le compliment de l'amitié sur la mort
de sa belle-mère. J'ai été tout à fait touché de la petite lettre
que vous êtes bien aimable de m'avoir écrite dans un état de
souffrance dont l'écriture portait la pénible empreinte.
«Vous me demandez de vous plaindre: ce mot sorti d'une bouche telle
que la votre pourrait étonner bien des gens qui verraient
l'impression que vous produisez dans un salon et ces hommages de
tout genre qui vous suivent dans la solitude d'une province comme
dans les cercles de Paris. Ce n'est pas là ce qui me paraîtrait à
moi devoir éloigner tout sentiment de commisération; mais je
trouverais d'autres motifs de vous féliciter et de vous relever de
la tentation de l'abattement, dans la connaissance plus intime que
j'ai de votre caractère, dans une certaine bonté, une certaine
générosité qui ne peuvent pas exister sans énergie, et qui décèlent
dans l'âme des forces peut-être inconnues à vous-même; dans le
bonheur que vous avez eu, au milieu de tant d'obstacles naturels,
et naturellement invincibles, de remonter par penchant, par
conviction, à la source unique du véritable courage et du seul
bonheur possible sur la terre.
«Cependant, lorsque les forces vous manquent pour puiser jusqu'au
fond de cette source, pour utiliser tous les trésors que vous avez
en vous-même, et donner à ce que vous avez de rectitude dans
l'esprit et dans le coeur son application tout entière, en prenant
une fois pour toutes un généreux parti, dont Dieu, j'ose vous le
garantir, vous récompenserait au centuple: alors, aimable amie, je
suis tout prêt à vous accorder, non ce sentiment de pitié, dont le
nom seul me répugne à employer ainsi, mais la plus tendre, la plus
sincère, la plus profonde commisération. Je conçois, je plains, je
partage ce qu'il y a de pénible dans ce genre unique d'isolement.
«Mais l'amitié a aussi le droit de réclamer contre ce mot: on n'est
pas isolé avec son Dieu et des amis! D'ailleurs, où est la sûreté,
l'efficacité, où sont les espérances raisonnables d'un autre parti?
J'oserais défier votre propre coeur de pouvoir séparer, même pour
quelques instants, les idée de devoir et de bonheur! Il faut donc
se résigner à une position qui est le résultat de circonstances
tout à fait indépendantes de notre volonté, ou plutôt l'ouvrage
d'une volonté supérieure. Je voudrais surtout que vous eussiez
échappé au danger particulier qu'a pour vous le besoin de se
dévouer à des amis malheureux. Certes je serais moins disposé que
personne, dans l'occupation commune que j'ai d'eux, à leur disputer
la consolation de recevoir de vous des preuves d'une amitié
généreuse, mais je vous supplie de ne pas passer cette exacte
limite. Ils ne peuvent pas douter de votre intérêt, et ils
devraient être au désespoir de ce qui engagerait ou compromettrait
votre vie tout entière.
«J'ai réuni ici mes deux cousins. Adrien m'a quitté, mais va me
renvoyer incessamment son fils qu'il me confie pour quelques mois.
C'est une responsabilité d'éducation encore plus grande que celle
de votre petite Amélie. Je conserve encore pour une quinzaine au
moins ma famille la plus intime. Ensuite ils retourneront à Paris,
et moi je me promènerai dans les environs pendant quelques semaines
pour nous réunir encore dans les bois. Votre pensée me suivra
partout. Que la mienne aussi, mais surtout que la première de
toutes ne vous abandonne jamais.»
Bien peu de jours après avoir reçu cette lettre de Mathieu de
Montmorency, il parvint à Mme Récamier quelques lignes datées de Coppet.
C'en était fait! Mme de Staël avait quitté la France.