M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

Février 1813.

«Madame,

«Je ne sais si vous savez combien a été aimable la promesse que

vous avez exigée de moi, de vous écrire le soir même du jour de

votre départ. Vous avez senti combien votre absence m'allait être

pénible, après la si douce habitude que vous aviez bien voulu me

laisser contracter de vous voir tous les jours. Vous avez voulu

adoucir, autant qu'il était en vous, l'amertume que je devais en

ressentir. Vous êtes bien la plus excellente des femmes. Je dois

vous l'avouer, Madame, il m'est arrivé assez souvent de me trouver

tout étonné des bontés que vous avez eues pour moi. Je n'avais

point lieu de m'y attendre, parce que je sais combien je suis

silencieux, maussade et triste. Il faut qu'avec votre tact infini

vous ayez bien vite compris tout le bien que vous deviez me faire.

Vous qui êtes l'indulgence et la pitié en personne, vous avez vu en

moi une sorte d'exilé, et vous avez compati à cet exil du bonheur.

«Un naturel un peu timide met trop de réserve dans tous mes

discours. J'écrirai ce que je ne pouvais prendre sur moi de dire.

«Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère pour sa

soeur. J'aspire après l'instant où je pourrai vous offrir, avec ce

sentiment fraternel, l'hommage du peu que je puis. Mon dévouement

sera entier et sans réserve. Je voudrais votre bonheur aux dépens

du mien; il y a justice à cela, car vous valez mieux que moi.

«Tous les soirs je consacrerai quelques instants à _Antigone_: je

tâcherai de la faire un peu semblable à vous; ce sera un moyen de

me distraire du souvenir des soirées que j'avais coutume de passer

auprès de vous, sans me distraire de vous, ce qui me serait

impossible. Vous me permettrez aussi de vous écrire.

«Il est bien tard. Vous me renverriez si j'étais chez vous: vous

voudriez vous coucher.

«Dieu vous donne un bon sommeil!»

Dans une autre lettre, en parlant à Mme Récamier du besoin de dévouement

qui avait toujours rempli son âme, M. Ballanche lui disait:

«Vous étiez primitivement une Antigone, dont on a voulu, à toute

force, faire une Armide. On y a mal réussi: nul ne peut mentir à sa

propre nature.»

Mme Récamier, en venant à Lyon, y avait été surtout attirée par

l'espérance fortement enracinée dans son coeur de revoir Mme de Staël.

Non-seulement elle voulait la revoir, mais elle se flattait, en se

rapprochant ainsi de la Suisse, de pouvoir combiner son départ avec

celui de son amie. Ce projet que M. de Montmorency combattait vivement

ne se réalisa point. Mme de Staël ne vint pas à Lyon où son fils Auguste

fit seul une apparition. Le découragement et la tristesse de Mme

Récamier s'accroissaient à mesure qu'elle voyait sa réunion à Mme de

Staël devenir impossible; elle exprimait ses anxiétés à M. de

Montmorency dont la tendre compassion s'efforçait de ranimer son

courage, et le bon Ballanche, devenu aussi le confident des douleurs de

l'exil, s'attachait avec d'autant plus d'ardeur à celle à qui sa

générosité n'avait valu que l'isolement.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 39 / 142 题