LA MÊME.

1813.

«Ne vous tourmentez donc pas, Madame, pour cet amusement que vous

m'avez donné hier; ce serait bien joli, parce que vous êtes bonne

et complaisante, d'aller vous faire de la peine; n'ayez aucune

espèce de souci là-dessus.

«Et moi aussi je suis fâchée de vous quitter lorsque vous

commenciez à vous faire à nous. Je regrette de n'avoir pas été un

peu de vos amies à Paris, j'aurais pu alors vous être ici de

quelque ressource. Véritablement, je vous dirais, comme saint

Augustin au bon Dieu: charmante beauté, je vous ai vue trop tôt

sans vous connaître et je vous ai connue trop tard.

«Excusez ce petit transport qui me donne assez l'air d'un de vos

correspondants, et dites-vous que nous vous aimons beaucoup toutes

deux. Adieu. Madame, dormez bien ce soir.»

Moins absorbée par la situation de sa belle-fille, la duchesse de Luynes

eût été pour Mme Récamier une société aussi agréable que sûre. Elle

avait un esprit très-original et parfaitement naturel. Ses traits durs

et irréguliers étaient masculins, comme le son de sa voix. Lorsqu'elle

portait des vêtements de femme (ce qui n'arrivait pas tous les jours),

elle endossait une sorte de costume qui n'était ni celui qu'elle avait

dû porter dans sa jeunesse avant la Révolution, ni celui que la mode

avait introduit sous l'empire: il se composait d'une robe très-ample à

deux poches, et d'une espèce de bonnet monté; on ne lui vit jamais de

chapeau. Mme de Luynes se moquait fort gaiement elle-même de ce qu'elle

appelait sa _dégaine_; et néanmoins, avec ce visage, cette toilette et

cette grosse voix, il était impossible aux gens les plus ignorants de ce

qu'elle était, de ne pas reconnaître en elle, au bout de cinq minutes,

une grande dame. La sensibilité et l'élévation de son âme se montraient

de même sous la brusquerie de ses allures, comme, à travers la crudité

de son langage, perçaient l'habitude et l'élégance du grand monde. Elle

était très-instruite, savait bien l'anglais et lisait énormément. Que

dis-je? Elle imprimait; elle avait fait établir une presse au château de

Dampierre, et non-seulement elle _était_ mais elle avait la prétention

d'_être_ un bon ouvrier typographe[25].

Un jour elle se rendit avec Mme Récamier aux Halles de la Grenette, à

l'imprimerie de MM. Ballanche père et fils. Après avoir attentivement et

très-judicieusement examiné les caractères, les presses, les machines;

après avoir apprécié en personne du métier les perfectionnements que MM.

Ballanche avaient introduits dans leur établissement, elle relève tout à

coup sa robe dans ses poches, se place devant un casier, et, à

l'admiration de tous les ouvriers, la duchesse compose une planche fort

correctement, fort lestement, sans omettre même en composant un certain

balancement du corps en usage parmi les imprimeurs de son temps.

Ce séjour d'une année dans la même ville et sous le même toit, la

conformité de situation et de sentiments qu'une disgrâce commune

établissait nécessairement, tout se réunissait pour resserrer entre Mme

Récamier et la belle-mère de Mathieu de Montmorency un lien de goût et

d'affection qui, de part et d'autre, fut profond et sincère.

Lyon est par excellence la ville de la charité, mais ce grand centre de

l'industrie et du commerce n'a pas toujours offert un faisceau

intellectuel aussi distingué et aussi complet que celui qui, en 1812, se

groupait autour d'une femme à laquelle Mme Récamier se trouvait pour

ainsi dire alliée. Mme de Sermésy était nièce de M. Simonard; elle ne

pouvait manquer d'accueillir la belle Juliette avec un cordial

empressement; et c'était, en effet, dans son salon que se réunissait la

pléiade d'hommes fort diversement doués, mais presque tous éminents,

dont Lyon se glorifiait.

Mme de Sermésy était veuve, riche, et, pendant la première moitié d'une

vie heureuse, n'avait cherché, dans les arts du dessin, qu'une agréable

distraction. La mort d'une fille adorée dont il ne lui restait aucun

portrait, révéla à Mme de Sermésy son talent de sculpteur: sous

l'inspiration du désespoir et de la tendresse maternelle, elle retrouva

et modela les traits idéalisés de l'enfant qu'elle pleurait. Dès ce

moment, elle trouva dans son art une noble occupation. Je me souviens

d'avoir vu dans le cabinet d'Artaud, le conservateur du Musée de Lyon,

le modèle du tombeau élevé par Mme de Sermésy à sa fille, ainsi qu'une

collection des bustes de tous les hommes distingués que Lyon renfermait

alors. L'auteur de ces ouvrages n'avait pu gagner l'expérience d'un

artiste de profession; mais un naturel plein d'élégance et de sentiment

suppléait à ce qui lui manquait quant au métier. Plus tard, en me

sentant émue devant les ouvrages de la princesse Marie d'Orléans, je me

suis involontairement souvenue de Mme de Sermésy.

C'est au moment où cette dame venait de recevoir par la douleur la

soudaine révélation de son talent que Mme Récamier vint à Lyon.

Mme de Sermésy parlait peu, sa taille était haute et élancée, c'était

une femme bonne et généreuse, mais aux manières froides et réservées.

Révoil et Richard, les deux maîtres de l'école lyonnaise, venaient avec

assiduité chez elle; on y trouvait aussi Dugas-Montbel, le traducteur

d'Homère, Artaud, Ballanche et beaucoup d'autres dont les noms me sont

devenus étrangers.

Camille Jordan était aussi l'un des fidèles de ces réunions, et celui

assurément dont l'esprit y répandait le plus d'intérêt; mais, lié avec

Mme Récamier depuis sa première jeunesse, il était pour elle un ami tout

à fait intime, et j'ai le droit d'en parler avec plus de détail. Les

hasards de l'émigration avaient rapproché Mathieu de Montmorency et

Camille Jordan; mille rapports de sentiments et de caractères unirent

promptement ces deux nobles natures. De grandes dissemblances ne

nuisaient point au penchant qui les attirait l'un vers l'autre. Camille

Jordan, chez qui le sentiment religieux était aussi profond que sincère,

s'était malheureusement arrêté à un déisme exalté et presque mystique;

Mathieu de Montmorency voulait faire faire à son ami un pas de plus et

l'amener à la foi de la Révélation. Il en résultait entre eux

d'interminables et éloquentes discussions philosophiques qui ne

refroidissaient pas leurs sentiments. À l'époque dont je parle,

l'opposition au gouvernement impérial et l'aspiration vers le

rétablissement d'une monarchie libérale formaient entre eux un lien de

plus. Après le retour des Bourbons que tous deux avaient ardemment

souhaité, nous vîmes, hélas! cette belle amitié attiédie par l'esprit de

parti et quelquefois mêlée d'amertume.

Un mariage heureux avec une Lyonnaise riche et jolie avait depuis

quelques années fixé Camille Jordan dans sa ville natale. Il eût été

impossible d'être plus aimable. Une candeur d'enfant, de l'enthousiasme,

de la grâce, un incomparable mouvement donnaient à sa conversation un

attrait tout particulier. Éloquent et généreux, son patriotisme était

passionné. Bien que Camille Jordan eût vécu dans un monde choisi, il

n'avait pu apprendre certaines nuances de forme, mais sa distinction

naturelle était telle que ce vernis provincial avait chez lui de

l'agrément et de l'originalité. Violemment rejeté hors de la vie

politique en fructidor, il s'occupait, dans les loisirs d'une douce vie

de famille, d'une traduction de la _Messiade_ de Klopstock, à laquelle

il travailla longtemps et qu'il laissa inachevée. Lorsque la

Restauration lui rendit une action publique, Camille Jordan prit rang

parmi nos orateurs les plus distingués. Nous nous étonnions parfois

alors de tout ce que la parole de cet homme, si plein dans le commerce

privé de douceur, de grâce et de charme, prenait à la tribune d'âpreté

et d'emportement.

Tandis que Mme Récamier s'établissait à Lyon, M. de Montmorency, après

quelques mois de séjour à Toulouse et dans le midi de la France, s'était

rapproché de sa famille, en deçà du rayon des quarante lieues qu'il ne

devait pas dépasser. Il écrivait de Vendôme à son amie la lettre

suivante:

«Vendôme, le 25 juin 1812.

«Je trouve que le séjour de Lyon m'est favorable, aimable amie. Je

me hâte de vous remercier de cette lettre du 15 que j'ai reçue

avant-hier, de ce grand papier, de ces quatre pages, de cette

expansion de vos sentiments à laquelle j'attache tant d'intérêt. Ne

dites pas que vous m'écrirez exactement toutes les fois que vous

aurez à me parler de ce qui en a pour moi: cela peut-il être jamais

autrement quand vous me parlez de vous-même? Il est vrai qu'à ce

profond et constant intérêt il s'en joint en ce moment un autre que

nous avons en commun, et qui m'occupe vivement ainsi que vous. Je

suis bien touché de l'impression que vous en avez reçue. Ce que je

désire uniquement, ce que je demande souvent par mes prières les

plus intimes, c'est votre bonheur qui, moins que jamais, peut se

séparer de l'estime des autres et surtout de la vôtre propre, de ce

sentiment de paix intérieure dont vous me parlez d'une manière

touchante et reconnaissante.

«Oui, ce que vous me dites de ce sentiment qui survit à beaucoup de

véritables peines, de cette vie paisible et retirée très-propre à

l'entretenir, de vos raisonnables projets pour vous instruire dans

une science sur laquelle votre coeur seul vous a déjà tant appris,

tout cela a produit sur moi une impression très-douce. Il y aurait

aussi quelque chose de semblable dans les récits de la vie que je

mène ici au sein d'une réunion de famille très-complète pour moi et

qui commence à devenir nombreuse, depuis l'arrivée de Sosthènes qui

a été promptement suivie de celle d'Adrien et de son fils.

J'oublierais ici très-volontiers ma position, si ce n'était pas à

elle-même que se rattachent les peines et les sacrifices de

l'amitié. C'est de cet intérêt qui nous est vraiment commun que je

veux vous entretenir.

«Vous n'avez sûrement pas ignoré la dernière méchanceté atroce

qu'on _lui_ a faite. Je serais avide de détails qui vont peut-être

absolument me manquer. Ce sera un acte digne de votre générosité de

m'en donner toutes les fois que vous le pourrez. Vous me promettez

des explications sur une institution de bienfaisance qui a un

double intérêt, puisqu'elle vous en a inspiré. Donnez-moi beaucoup

de renseignements de ce genre sur Lyon: j'en avais demandé à

Camille, qui a été empêché par la terrible épreuve qu'il a subie

dans sa famille. Je jouis beaucoup d'apprendre qu'elles soient

terminées. Rien ne m'étonne de tout ce qu'une intimité plus

habituelle vous fait découvrir en lui, et du charme qu'il doit

répandre sur votre société. Parlez-lui de moi, et parlez de moi

quelquefois ensemble.

«Qu'est-ce que ce bon baron[26] pouvait donc avoir de si pressé

pour passer si peu de temps dans une ville où il avait le bonheur

de vous voir arriver? J'ai peine à me défendre de mauvaises pensées

sur l'impression, pour la première fois semblable, que nous lui

faisons vous et moi. Adieu, aimable amie; j'ai mené hier ma mère

dans ces grands bois solitaires à qui il ne manque à mes yeux que

de vous avoir reçue sous leurs ombrages. Notre amie m'y a laissé

des traces de son passage. Quand puis-je vous y espérer? Ah! vous

êtes bien sûre que votre souvenir y est déjà et qu'on y priera pour

vous. Secondez-nous de votre côté et embrassez pour moi cette

petite Amélie, que je vois d'ici toute tranquille et vous aimant

bien. Faites agréer mes hommages reconnaissants à Mme votre

belle-soeur.»

Ce fut Camille Jordan qui conduisit M. Ballanche[27] chez Mme Récamier.

Sitôt qu'elle fut arrivée à Lyon, il lui parla avec l'enthousiasme qui

lui était ordinaire de son ami Ballanche, et sollicita la permission de

le lui présenter: mais, avant de le lui amener, il lui fit lire ce qui

avait déjà paru de ses _Fragments_. Puis il lui raconta comment

Ballanche était devenu éperdument amoureux d'une fille noble et sans

fortune; comment, la gêne de la famille de la jeune personne prenant sa

source dans un procès long et ruineux, le bon Ballanche avait fait des

propositions très-élevées à la partie adverse pour en obtenir la cession

de ses prétendus droits, objets du litige, dans l'intention de rendre

ainsi à cette famille repos et fortune; comment, accueilli avec

bienveillance par le père, il avait aspiré à la main de la jeune fille

et comment ses espérances avaient été déçues.

Le désespoir de cet amour rebuté s'exhalait dans les belles et

harmonieuses pages qu'il a intitulées _Fragments_.

Ballanche ainsi annoncé fut présenté par Camille Jordan.

À partir de ce jour, son âme et sa vie furent enchaînées; dès ce moment

M. Ballanche appartint à Mme Récamier.

La laideur de M. Ballanche, résultat d'un accident qui avait défiguré

ses traits, avait quelque chose d'étrange: d'horribles douleurs de tête

qu'un charlatan avait voulu faire disparaître par un remède violent

avaient amené une carie dans les os de la mâchoire; il devint nécessaire

d'en enlever une partie, et de plus on dut faire subir à M. Ballanche

l'opération du trépan. De toutes ces souffrances il s'en était suivi une

difformité dans l'une de ses joues.

Des yeux magnifiques, un front élevé, une expression de rare douceur, et

je ne sais quoi d'inspiré à certains moments, compensaient la disgrâce

et l'irrégularité de ses traits, et rendaient impossible, malgré la

gaucherie et la timidité de toute la personne, de se méprendre sur ce

que cette fâcheuse enveloppe renfermait de belles, de nobles, de divines

facultés. David d'Angers, s'inspirant de la physionomie et saisissant

avec justesse la grandeur empreinte dans cette tête, a pu faire de M.

Ballanche (de profil, il est vrai) un très-beau médaillon d'une

ressemblance frappante.

Le lendemain de sa présentation chez Mme Récamier, M. Ballanche y revint

seul, et se trouva tête à tête avec elle. Mme Récamier brodait à un

métier de tapisserie; la conversation d'abord un peu languissante prit

bientôt un vif intérêt, car M. Ballanche, qui trouvait avec peine ses

expressions lorsqu'il s'agissait des lieux communs ou des commérages du

monde, parlait extrêmement bien, sitôt que la conversation se portait

sur l'un des sujets de philosophie, de morale, de politique ou de

littérature qui le préoccupaient.

Malheureusement les souliers de M. Ballanche avaient été passés à je ne

sais quel affreux cirage infect, dont l'odeur, d'abord très-désagréable

à Mme Récamier, finit par l'incommoder tout à fait. Surmontant, non sans

difficulté, l'embarras qu'elle éprouvait à lui parler de ce prosaïque

inconvénient, elle lui avoua timidement que l'odeur de ses souliers lui

faisait mal.

M. Ballanche s'excusa humblement en regrettant qu'elle ne l'eût pas

averti plus tôt, et sortit; au bout de deux minutes il rentrait sans

souliers, et reprenait sa place et la conversation où elle avait été

interrompue. Quelques personnes, qui survinrent, le trouvèrent dans cet

équipage et lui demandèrent ce qui lui était arrivé. «L'odeur de mes

souliers incommodait Mme Récamier, dit-il, je les ai quittés dans

l'antichambre.»

Je place ici une lettre qui fut adressée à Mme Récamier par M. Ballanche

quelques mois plus tard, le surlendemain du jour où elle quitta Lyon

pour se rendre en Italie; elle fera comprendre mieux, que tout ce que je

pourrais dire, le rapport qui s'était établi entre elle et l'auteur

d'_Antigone_.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 38 / 142 题