«Montmirail, ce 13 décembre 1811.
«J'ai reçu, en même temps que votre lettre, une autre lettre de
notre amie, du 30, qui me mandait ses derniers retards assez
motivés, mais au milieu desquels perçait un reste d'incertitude.
«Ces cruelles angoisses me pèsent extrêmement, et je voudrais, pour
toute chose au monde, la savoir déterminée. Cette pauvre lettre
avait de grosses taches, qui ressemblaient tant à des larmes! Elle
en aura versé en me parlant d'une résolution beaucoup trop absolue,
de ne vouloir pas me revoir, quand même elle ne partirait pas. Elle
me parle avec une bonté et une générosité singulières contre les
scrupules de fierté qui m'empêcheraient de demander Dampierre[23],
même par ma fille. Outre que ce ne serait pas bien utile, vous
connaissez là-dessus mon goût et ma résolution. Pauvre amie! Comme
je lui voudrais la force de caractère que vous montrez en ce
moment, et qu'elle fût aussi tout près, comme vous, de la source
unique des véritables consolations. Ah! vous finirez par y arriver
tout à fait, et vous nous aiderez à obtenir qu'elle vous suive!
«Il est bien entendu, entre nous deux, que la première lettre qui
apprendrait son départ définitif pour _Genève_[24] serait
sur-le-champ communiquée à l'autre. Adieu, aimable amie; c'est dans
les premiers jours de janvier que je vous ferai ma visite.»
Mme Récamier vit venir à Châlons son père, puis M. Récamier et M.
Simonard. Sa cousine, Mme de Dalmassy, partagea pendant un mois sa
solitude. Auguste de Staël, à deux reprises, lui apporta des nouvelles
de sa mère; mais elles n'étaient point de nature à calmer les
inquiétudes que les amis de Mme de Staël éprouvaient pour elle. Son
abattement était extrême, et il semblait que la puissance de son
imagination ne servît qu'à donner plus d'intensité aux souffrances que
lui faisaient endurer son propre exil et la pensée des persécutions
qu'elle avait attirées sur ses amis.
M. de Montmorency vint, dans le courant de janvier 1812, voir enfin Mme
Récamier, puis il partit pour Toulouse, où il avait des amis et des
parents et où il était autorisé à se rendre. Comme il devait s'arrêter
quelques jours à Lyon, pour y voir Camille Jordan et visiter les
établissements de charité, Mme Récamier l'avait chargé d'une lettre pour
celle des soeurs de son mari avec laquelle elle était le plus étroitement
unie d'amitié, Mme Delphin, qui habitait cette ville.
En réponse à cette lettre, elle reçut de sa belle-soeur le billet
suivant:
Mme DELPHIN À Mme RÉCAMIER.
«Lyon, 5 février 1812.
«Je ne saurais vous rendre, mon aimable soeur, tout le plaisir que
j'ai éprouvé en recevant de vos nouvelles par vous-même. M. de
Montmorency m'a assuré que vous jouissiez de la meilleure santé,
que vous supportiez votre exil avec une philosophie toute
chrétienne, et que vous receviez, dans le pays que vous habitez,
l'accueil le plus flatteur de tout ce qui est capable d'apprécier
le mérite. Il m'a ajouté qu'il y avait tout lieu d'espérer que les
voeux de votre famille et de vos amis sur votre retour seraient
bientôt remplis; je le désire ardemment, ma bonne soeur, pour vous
et pour le bonheur de mon frère, à qui votre absence est bien
pénible.
«Je vous remercie de m'avoir procuré l'avantage de connaître M. de
Montmorency, dont j'avais ouï parler plusieurs fois avec éloge: sa
physionomie annonce tout ce qu'il est. Il m'a fait part de vos
bontés pour ma petite-nièce, des soins que vous prenez pour former
son coeur à la vertu. J'aime à croire qu'elle répondra à tout ce que
vous faites pour elle, et qu'elle vous donnera un jour les
consolations que vous méritez à tant de titres.
«Mon mari et mes enfants ont partagé le plaisir que j'ai eu à
m'entretenir de vous; ils vous font mille compliments. Agréez,
chère soeur, l'assurance de mon sincère attachement.
«DELPHIN, née RÉCAMIER.»
Huit mois s'écoulèrent ainsi péniblement à Châlons. Mme de Staël
insistait auprès de son amie pour la décider à quitter ce triste séjour;
elle lui écrivait:
«Je souhaite extrêmement, à présent, que vous veniez à Lyon: si
j'ai mon passage sur la frégate, je puis me déchirer encore une
fois le coeur en vous embrassant là. Vous serez sur la route
d'Italie, vous aurez quelques-unes des distractions qu'il ne faut
pas dédaigner, car elles font du bien aux nerfs. Hélas! généreuse
victime, je sais ce que vous souffrez; croyez-m'en sur les
dédommagements possibles dans cette situation. Le préfet de Lyon
est assez bon et d'assez bonne compagnie: je vous en prie, venez à
Lyon. Ne vous embarrassez pas des petits obstacles de famille: vous
êtes sans parents, comme vous êtes sans égale. Sortez d'un lieu où
tout est remarqué, parce qu'il n'y a personne.»
Sans espérer trouver ailleurs un grand soulagement à sa position, Mme
Récamier se décida à partir pour Lyon au mois de juin 1812.
Le séjour de Lyon offrait réellement à Mme Récamier plus de ressources
qu'elle n'en aurait pu trouver dans aucune autre ville. La famille de
son mari y était nombreuse et honorée, et dans cette famille, qui
l'accueillit avec empressement, se trouvait une personne d'un mérite
supérieur. Mme Delphin, soeur cadette de M. Récamier, dont nous venons de
citer un billet, présentait en effet un type admirable de la charité et
de la vertu héroïque comme on la pratiquait au temps de saint Vincent de
Paul. Jamais coeur ne fut plus ouvert à l'amour des pauvres; sa vie
entière leur était consacrée. Prisonniers, filles perdues, enfants
abandonnés, malades, créatures souffrantes, quelle que fût la nature ou
la cause de leurs douleurs, c'étaient là les objets de sa prédilection.
Ce qu'elle savait trouver de temps, de ressources, d'argent pour
soulager _ses chers malheureux_ ne peut se comprendre, et je n'ai jamais
oublié l'inflexion de voix avec laquelle cette sainte personne, en
répondant au dernier mendiant qui implorait sa charité, l'appelait: _Mon
pauvre ami_.
Mme Delphin connaissait déjà depuis plusieurs années sa jeune et
brillante belle-soeur qui n'avait jamais, dans aucun de ses voyages à
Coppet ou à Aix, négligé de s'arrêter à Lyon pour la voir. Elle la
traitait comme sa fille, et trouvait en elle la plus respectueuse
tendresse. Mme Delphin avait d'ailleurs beaucoup de gaieté et d'imprévu
dans l'esprit, et comme son frère un tour original à rendre ses pensées.
Ses manières étaient simples; elle possédait cette sorte de tact qui
distingue particulièrement les soeurs de charité et qui fait qu'elles
sont sans embarras et à leur place dans les palais comme chez les
pauvres. La Providence avait uni Mme Delphin à un homme qui n'était pas
moins qu'elle-même selon le coeur de Dieu, et leur maison, étrangère à
toute espèce de luxe, était éminemment hospitalière.
Mme Récamier retrouvait encore à Lyon et dans l'auberge même où elle
était descendue (l'hôtel de l'Europe) une soeur d'exil, l'élégante
duchesse de Chevreuse, accompagnée de sa belle-mère, la duchesse de
Luynes, dont la tendresse passionnée n'avait pu consentir à s'en laisser
séparer.
La duchesse de Chevreuse, comme on l'a déjà vu, victime des ménagements
que la conservation d'une immense fortune imposait à la famille de son
mari, avait été contrainte d'accepter une place de dame du palais de
l'impératrice. Son beau-père le duc de Luynes s'était, par les mêmes
raisons, laissé faire sénateur. Mais la brillante duchesse, en
paraissant, bien malgré elle, à la nouvelle cour, y porta tout le dédain
et toute la hauteur de l'ancien régime.
Sa personne avait plus d'élégance et de séduction que ses traits de
régulière beauté; elle était faite à ravir, et douée du don de plaire à
un degré singulier, qui lui assura sur son mari, sur sa belle-mère et
sur sa belle-soeur, Mme Mathieu de Montmorency, un empire que ses
caprices ne pouvaient lasser. L'empereur ne fut point insensible,
dit-on, aux agréments de la duchesse de Chevreuse, et ne trouva en elle
que froideur et dureté. Au moment de l'arrestation de la famille royale
d'Espagne et lors de l'arrivée de ces princes à Fontainebleau,
l'empereur eut l'idée d'attacher la duchesse de Chevreuse au service de
la reine espagnole. En apprenant à quel poste on la destinait, elle
répondit qu'elle pouvait bien être prisonnière, mais qu'elle ne serait
jamais geôlière. Cette fière réponse lui valut son exil.
Lorsque Mme Récamier retrouva, en 1812, Mme de Chevreuse à Lyon, cet
exil durait déjà depuis près de quatre ans; et la victime de cette
persécution si prolongée avait successivement traîné en Normandie, en
Dauphiné, en Touraine, le poids d'un malheur qui la tuait. Il lui
paraissait en effet plus facile de renoncer à la vie qu'à Paris.
L'état de maladie de Mme de Chevreuse n'était que trop réel, et ne
laissait dès lors que peu d'espérance aux médecins. Pour les
indifférents qui la voyaient en passant, la consomption qui la minait,
sans altérer encore visiblement les grâces de sa personne, semblait
plutôt un effet de l'ennui qu'une maladie véritable; pour sa belle-mère,
qui veillait sur elle avec une tendresse idolâtre, malgré l'inquiétude
que lui causait la faiblesse toujours croissante de celle qu'elle
appelait _ma charmante_, l'espérance et l'illusion se prolongèrent
presque jusqu'au dernier moment.
Au milieu d'un certain nombre de billets échangés entre deux exilées
qu'abritait le même toit, j'en choisis deux adressés à Mme Récamier par
la duchesse de Chevreuse; ils peuvent faire comprendre la sorte de grâce
qui distinguait son esprit.
LA DUCHESSE DE CHEVREUSE À Mme RÉCAMIER.
1812.
«Je vous remercie de tout mon coeur de votre aimable attention. Je
suis restée un quart d'heure durant à regarder ma jolie corbeille;
ce n'est pas pour rien que j'aimais tant les lis, puisque vous
deviez un jour m'en donner une couronne, et cela augmentera ma
passion. J'ai bien reconnu ces vers italiens que vous me disiez une
fois au spectacle, et je les ai vus là avec bien du plaisir. En
tout, ce petit présent est plein de grâce comme tout ce que vous
faites, et j'en suis ravie.
«Louise dit que vous souffrez; je voudrais bien vous guérir et que
vous ne souffriez plus du tout. J'irais de bon coeur pour cela vous
chercher, comme faisaient ces princesses, une plante tout au haut
d'un mont, quand même il faudrait me lever au milieu de ma fièvre.
Faites-moi le plaisir de croire que je vous aime; jamais je n'ai
rien demandé avec plus de désir de l'obtenir.
«Adieu, Madame, dormez bien et que je vous voie bientôt, je vous en
prie. Ma belle-mère trouve sa tasse charmante; l'anglais ne lui a
pas été peu sensible, c'est moi qui le lui ai dit.»