Paris, ce 15 août 1810.
«Ce qui me convient le mieux, Madame, c'est de pouvoir vous être
utile. Vous m'avez obligé en acceptant ma calèche; et vous
m'obligez encore en la gardant tant que vous compterez vous en
servir. Je n'en ai aucun besoin dans ce moment-ci, et je ne prévois
pas qu'avant la fin de septembre je sois dans le cas d'en faire
usage.
«Ce qui me dérange beaucoup plus, c'est la prolongation de votre
absence, et, à cet égard, je vous en veux de nous avoir manqué de
parole.
«Lorsque Mme de Boigne vous parle de Russes, ce n'est que du prince
Tufiakin et de moi. Nous avons fait ensemble des courses à
Beauregard. Le jeune Divoff est sur le point d'en faire une à
Saint-Pétersbourg. Il espère être de retour dans trois mois. Je le
chargerai de vos compliments pour Mme Tolstoï, qu'il verra
probablement, car il compte pousser jusqu'à Moscou.
«Adieu, Madame, revenez-nous bientôt, Paris est très-maussade sans
vous.
«Recevez l'expression de mes sincères et invariables sentiments.
«C. NESSELRODE.»
Mme de Staël raconte ainsi, dans les _Dix années d'exil_, cette dernière
réunion de ses amis autour d'elle sur la terre française:
«Ne pouvant plus rester dans le château de Chaumont, dont les
maîtres étaient revenus d'Amérique, j'allai m'établir dans une
terre appelée Fossé, qu'un ami généreux me prêta. Cette terre était
l'habitation d'un militaire vendéen[17] qui ne soignait pas
beaucoup sa demeure, mais dont la loyale bonté rendait tout facile
et l'esprit original tout amusant. À peine arrivés, un musicien
italien, que j'avais avec moi pour donner des leçons à ma fille, se
mit à jouer de la guitare; ma fille accompagnait sur la harpe la
douce voix de ma belle amie Mme Récamier; les paysans se
rassemblaient autour des fenêtres, étonnés de voir cette colonie de
troubadours, qui venaient animer la solitude de leur maître. C'est
là que j'ai passé mes derniers jours de France avec quelques amis
dont le souvenir vit dans mon coeur. Cette réunion si intime, ce
séjour si solitaire, cette occupation si douce des beaux-arts, ne
faisaient de mal à personne. Nous chantions souvent un charmant air
qu'a composé la reine de Hollande et dont le refrain est: _Fais ce
que dois, advienne que pourra_. Après dîner, nous avions imaginé de
nous placer tous autour d'une table verte et de nous écrire au lieu
de causer ensemble. Ces tête-à-tête variés et multipliés nous
amusaient tellement que nous étions impatients de sortir de table
où nous parlions, pour venir nous écrire. Quand il arrivait par
hasard des étrangers, nous ne pouvions supporter d'interrompre nos
habitudes, et _notre petite poste_, c'est ainsi que nous
l'appelions, allait toujours son train.
«Un jour, un gentilhomme des environs, qui n'avait de sa vie pensé
qu'à la chasse, vint pour emmener mes fils dans ses bois; il resta
quelque temps assis à notre table active et silencieuse; Mme
Récamier écrivit de sa jolie main un petit billet à ce gros
chasseur pour qu'il ne fût pas trop étranger au cercle dans lequel
il se trouvait. Il s'excusa de le recevoir, en assurant qu'à la
lumière il ne pouvait pas lire l'écriture. Nous rîmes un peu du
revers qu'éprouvait la bienfaisante coquetterie de notre belle
amie, et nous pensâmes qu'un billet de sa main n'aurait pas
toujours eu le même sort. Notre vie se passait ainsi, sans que le
temps, si j'en puis juger par moi, fût un fardeau pour personne.»
Dans les fragments conservés de cette _petite poste_ de Fossé, je trouve
ce mot de Mme de Staël à Mme Récamier:
«Chère Juliette, ce séjour va finir; je ne conçois ni la campagne
ni la vie intérieure sans vous. Je sais que certains sentiments ont
l'air de m'être plus nécessaires, mais je sais aussi que tout
s'écroule quand vous partez. Vous étiez le centre doux et
tranquille de notre intérieur ici et rien ne tiendra plus ensemble.
Dieu veuille que cet été se renouvelle!»
Après ces heureuses semaines qui avaient une fois encore réuni autour de
Mme de Staël Adrien et Mathieu de Montmorency, le comte Elzéar de
Sabran, M. de Barante, le comte de Balk, Benjamin Constant et Mme
Récamier, celle-ci retourna à Paris où elle devait, ainsi qu'on le verra
par une lettre de M. de Montmorency, s'occuper de presser l'approbation
de la censure pour le tome troisième _de l'Allemagne_, dont l'impression
était achevée comme celle des deux premiers volumes, déjà revêtus du
visa des censeurs.
Mme de Staël alla passer quelques jours à la Forest, dans une terre de
Mathieu, à peu de distance de Blois. Ce fut au retour de cette excursion
qu'elle apprit que l'édition de son ouvrage sur _l'Allemagne_ était, par
l'ordre de la police, mise au pilon, et qu'elle reçut du duc de Rovigo
l'injonction de retourner immédiatement à Coppet jusqu'à son départ
annoncé pour l'Amérique.