LIVRE II

Mme Récamier passa les six premiers mois du deuil de sa mère dans une

profonde retraite, et la vivacité de ses regrets semblait atteindre sa

santé. Elle consentit pourtant à partir, au milieu de l'été, pour

Coppet, où elle fut reçue par Mme de Staël avec une enthousiaste amitié.

Genève comptait alors un hôte illustre: le prince Auguste de Prusse,

neveu du grand Frédéric, fait prisonnier le 6 octobre 1806, au combat de

Saalfeld, où son frère aîné le prince Louis avait été tué.

Sa grande jeunesse (il n'avait que vingt-quatre ans), la noblesse de ses

traits et de sa tournure empruntaient aux malheurs de son pays et de sa

maison, au deuil héroïque du frère auprès duquel il avait vaillamment

combattu, à sa situation présente, une auréole d'intérêt et de respect.

Le prince Auguste, présenté à Mme de Staël, accepta avec reconnaissance

l'hospitalité qu'elle lui offrit au château de Coppet, et il ne tarda

pas à devenir éperdument épris de Mme Récamier.

Le prince Auguste était remarquablement beau, brave, chevaleresque; à

l'ardeur passionnée de ses sentiments se joignaient une loyauté et une

sorte de candeur toutes germaniques. Les revers et les humiliations

subis par son pays n'avaient fait que le pénétrer d'un patriotisme plus

vif. On peut dire qu'il consacra sa vie entière à la gloire de la

Prusse, et mit dans l'accomplissement de ses devoirs militaires un

dévouement et une ténacité qui ne se démentirent jamais. La passion

qu'il conçut pour l'amie de Mme de Staël était extrême; protestant et né

dans un pays où le divorce est autorisé par la loi civile et par la loi

religieuse, il se flatta que la belle Juliette consentirait à faire

rompre le mariage qui faisait obstacle à ses voeux, et il lui proposa de

l'épouser. Trois mois se passèrent dans les enchantements d'une passion

dont Mme Récamier était vivement touchée, si elle ne la partageait pas.

Tout conspirait en faveur du prince Auguste: l'imagination de Mme de

Staël, facilement séduite par tout ce qui était poétique et singulier,

faisait d'elle un auxiliaire éloquent de l'amour du prince étranger; les

lieux eux-mêmes, ces belles rives du lac de Genève toutes peuplées de

fantômes romanesques, étaient bien propres à égarer la raison.

Mme Récamier était émue, ébranlée: elle accueillit un moment la

proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la passion,

mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement pénétré des

prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse fut échangée.

La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M. Récamier était de

ceux que la religion catholique elle-même proclame nuls. Cédant à

l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette

écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture de leur union. Il lui

répondit qu'il consentirait à l'annulation de leur mariage si telle

était sa volonté, mais faisant appel à tous les sentiments du noble coeur

auquel il s'adressait, il rappelait l'affection qu'il lui avait portée

dès son enfance, il exprimait même le regret d'avoir respecté des

susceptibilités et des répugnances sans lesquelles un lien plus étroit

n'eût pas permis cette pensée de séparation; enfin il demandait que

cette rupture de leur lien, si Mme Récamier persistait dans un tel

projet, n'eût pas lieu à Paris, mais hors de France où il se rendrait

pour se concerter avec elle.

Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants Mme

Récamier immobile: elle revit en pensée ce compagnon des premières

années de sa vie dont l'indulgence, si elle ne lui avait pas donné le

bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa liberté; elle le

revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il avait pris plaisir à

la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un homme malheureux lui parut

impossible. Elle revint à Paris à la fin de l'automne ayant pris sa

résolution, mais n'exprimant pas encore ouvertement au prince Auguste

l'inutilité de ses instances. Elle compta sur le temps et l'absence pour

lui rendre moins cruelle la perte d'une espérance à l'accomplissement de

laquelle il allait travailler avec ardeur en retournant à Berlin: car la

paix lui avait rendu sa liberté, et le roi de Prusse le rappelait auprès

de lui. Mme de Staël alla passer l'hiver à Vienne.

Le prince Auguste retrouvait son pays occupé par l'armée française, son

père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la

douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de

la Prusse que par le poids des années. Le jeune prince lui-même, tout

pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en était point

distrait de sa passion pour Juliette: une correspondance suivie,

fréquente, venait rappeler à la belle Française _ses serments_ et lui

peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincérité un amour

ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des

humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa tendresse; il

sollicite l'accomplissement des promesses échangées, et demande avec

instance, avec prière, une occasion de se revoir.

Mme Récamier, peu de temps après son retour à Paris, fit parvenir son

portrait au prince Auguste.

Il lui écrit le 24 avril 1808.

«J'espère que ma lettre n° 31 vous est déjà parvenue; je n'ai pu

que vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernière

lettre m'a fait éprouver, mais elle vous donnera une idée de la

sensation que j'ai ressentie en la lisant et en recevant votre

portrait. Pendant des heures entières, je regarde ce portrait

enchanteur, et je rêve un bonheur qui doit surpasser tout ce que

l'imagination peut offrir de plus délicieux. Quel sort pourrait

être comparé à celui de l'homme que vous aimerez?

«Vous aurez vu par ma lettre précédente avec quelle impatience

j'attends votre réponse qui déterminera mon départ pour

Aix-la-Chapelle. Je ne puis assez me louer de l'accueil flatteur

avec lequel j'ai été reçu par mon parent[13], sa femme[14] et tous

les amis que j'ai retrouvés ici. Après une absence de près de deux

ans, j'ai enfin revu ma soeur[15]. Ce moment nous a rappelé de bien

tristes souvenirs. Les malheurs domestiques viennent encore

augmenter le chagrin que nous cause le malheur général. Ma soeur

vient de perdre une fille charmante: l'amitié que je lui témoigne

contribue un peu à la distraire de sa douleur; elle est une des

femmes les plus aimables que je connaisse, et je suis bien sûr

qu'elle saurait vous apprécier autant que vous le méritez. Adieu,

chère Juliette, l'espérance de vous revoir bientôt me rend

extrêmement heureux. Je vous conjure de me répondre promptement.

«AUGUSTE.»

Il était difficile et peu prudent à un prince prussien de continuer une

correspondance avec une femme, objet de la surveillance active d'une

police ombrageuse. Le prince ne parle du roi de Prusse qu'en le nommant

_mon parent_, _mon cousin_, de la reine Louise qu'en disant _la femme de

mon cousin_; le gouvernement prussien est _notre maison de commerce_.

Dans une lettre où il veut annoncer le choix du comte de Hardenberg

comme premier ministre, il dit: _Il s'est fait quelques changements

avantageux dans notre négoce; on a pris un premier commis très-bon, mais

cela ne donne que des espérances encore éloignées_.

Mais tout en se flattant de semaine en semaine, de mois en mois, qu'il

pourra, ou s'aventurer sur le sol français, ou décider Mme Récamier à

venir soit à Carlsbad, soit à Toeplitz en pays allemand, les

impossibilités succèdent pour lui aux impossibilités; le roi de Prusse

réclame la coopération active de son cousin aux affaires militaires de

son royaume. Le roi de Prusse est à Erfurt, et le prince ne peut

s'éloigner pendant son absence; le roi s'oppose à ce qu'un prince de sa

maison aille sur le territoire français courir le risque d'être traité

en prisonnier.

Le prince Auguste, bourrelé d'inquiétudes, tomba malade; une affection

grave, la rougeole, le mit dans un grand danger. Mme Récamier, de son

côté, revenue dans sa famille, pesait avec plus de sang-froid et une

raison plus libre toutes les chances, toutes les séductions, tous les

inconvénients de l'avenir qui lui était offert. Pénétrée de la plus

profonde reconnaissance pour la loyale tendresse et le dévouement du

prince Auguste, elle sentait bien, en sondant son propre coeur, qu'elle

ne répondrait qu'imparfaitement à l'ardeur des sentiments qu'elle

inspirait, et sa délicatesse se troublait à la pensée d'accepter un

aussi considérable sacrifice d'un homme auquel elle ne rendrait pas en

échange un attachement égal au sien. Ses scrupules religieux, que le

langage d'une passion profonde ne faisait point taire en présence du

prince, s'étaient fortifiés par la réflexion; l'effet de la rupture de

son mariage sur le public l'épouvantait, et l'idée de quitter à jamais

son pays ne lui causait pas moins d'effroi.

Elle écrivit donc au prince Auguste une lettre qui devait lui ôter toute

espérance. «J'ai été frappé de la foudre en recevant votre lettre,» lui

répondit-il; mais il n'accepta pas cet arrêt, ou du moins, il réclama le

droit de revoir Juliette une dernière fois.

Quatre années s'étaient écoulées ainsi, lorsqu'en 1811 il obtint enfin

de Mme Récamier un rendez-vous pour l'automne à Schaffhouse; mais des

circonstances plus fortes que la volonté humaine ne permirent point que

l'entrevue projetée se réalisât: l'exil frappa Mme Récamier à son

arrivée à Coppet. Le prince, qui l'avait vainement attendue, retourna en

Prusse, profondément blessé de ce qu'il prenait pour un manque de foi.

Il était venu en Suisse sans autorisation du roi, et écrivait à Mme de

Staël dans son indignation: «Enfin j'espère que ce trait me guérira du

fol amour que je nourris depuis quatre ans.» Mais bientôt instruit de la

persécution qu'on faisait subir à Mme Récamier, il se hâta de lui

écrire:

«Berne, le 26 septembre 1811.

«Je viens d'apprendre par M. Schlegel que vous avez été exilée à

quarante lieues de Paris, et j'ai été sensiblement touché de la

peine que vous devez éprouver d'être séparée de presque tous vos

amis. Si je pouvais suivre le penchant de mon coeur, je volerais

auprès de vous pour tâcher d'adoucir votre peine en la partageant

avec vous. Mais vous savez qu'un devoir, qui me paraît en ce moment

plus que jamais difficile à remplir, me retient malheureusement

loin de vous. Après quatre années d'absence, j'espérais enfin vous

revoir, et cet exil semblait vous fournir un prétexte pour aller en

Suisse; mais vous avez cruellement trompé mon attente. Ce que je ne

puis concevoir, c'est que, ne pouvant ou ne voulant pas me revoir,

vous n'ayez pas même daigné m'avertir, et m'épargner la peine de

faire inutilement une course de trois cents lieues. Je pars demain

pour les hautes montagnes de l'Oberland et des Petits Cantons; la

nature sauvage de ces pays sera d'accord avec la tristesse de mes

pensées dont vous êtes toujours l'unique objet. Si vous daignez

enfin répondre à mes lettres, je vous prie d'adresser votre réponse

à la ville que j'habite ordinairement et où je compte retourner

bientôt.»

Le prince Auguste ne cessa point de correspondre avec Mme Récamier

jusqu'à l'époque où il la revit à Paris, lorsqu'il vint dans cette ville

avec les armées alliées en 1815. Il commandait alors l'artillerie

prussienne, et, sur sa route militaire, tout en faisant successivement

le siége de Maubeuge, de Landrécies, de Philippeville, de Givet et de

Longwy, il ne manquait pas de lui écrire, au pied de chacune de ces

places et de son quartier général, des billets tout remplis de passion

et de patriotisme prussien.

«Je commande,» lui mande-t-il, le 8 juillet 1815, de la tranchée auprès

de Maubeuge, «je commande le corps prussien et les troupes alliées

allemandes qui sont chargées d'assiéger et de faire le blocus de neuf

forteresses entre la Meuse et la Sambre. Cette nuit j'ouvre la tranchée

devant Maubeuge, et dans dix-huit à vingt jours j'en serai le maître, en

supposant que le commandant fasse la résistance la plus opiniâtre.

L'espoir de vous revoir plus tôt sera pour moi un bien puissant motif

d'accélérer le siége.» Toute l'amitié de Mme Récamier pour son fidèle et

généreux adorateur ne suffisait pas à lui faire pardonner l'incroyable

galanterie avec laquelle il mettait aux pieds de la personne assurément

la plus pénétrée du sentiment national toutes les forteresses françaises

dont, en pleine trêve, s'emparait l'armée étrangère.

Le prince Auguste revit encore Mme Récamier à Aix-la-Chapelle, puis à

Paris en 1818; son dernier voyage en France eut lieu en 1825. Il vit

donc la personne qu'il avait aimée dans la retraite qu'elle s'était

choisie à l'Abbaye-aux-Bois. C'est en 1818 que le prince Auguste de

Prusse commanda à Gérard le tableau de Corinne.

On s'était d'abord adressé à David pour lui demander un tableau dont le

sujet serait emprunté au roman de Mme de Staël. Mme Récamier lui avait

écrit, et David avait accepté cette mission avec empressement; voici la

lettre qu'il lui adressait:

DAVID À Mme RÉCAMIER.

«Bruxelles, ce 14 septembre 1818.

«Madame,

«J'ai reçu les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de

m'écrire, mais, avant de répondre à votre dernière, je voulais vous

donner une réponse positive. Je me suis occupé, comme je vous l'ai

dit, de relire le roman de _Corinne_; au milieu de tant de passages

intéressants qu'offre ce bel ouvrage, celui du couronnement de

Corinne au Capitole m'a paru le plus propre à remplir le but que se

proposent les amis de Mme la baronne de Staël.

«D'après cette idée, j'ai jeté sur le papier un aperçu de la

composition et du développement qu'il faudrait lui donner pour

qu'elle fût, comme vous en avez l'intention, un monument élevé à la

mémoire de cette femme célèbre.

«Le tableau, d'après mes idées, ne peut pas avoir moins de quinze

pieds de long sur douze de hauteur; les figures doivent être

grandes comme nature, et en assez grand nombre pour donner

l'imposant aspect d'un triomphe.

«Il me faudra dix-huit mois pour l'exécuter; le prix serait de

quarante mille francs, payable de la manière que vous avez indiquée

vous-même dans votre première lettre.

«Si les amis de Mme de Staël approuvent ce que j'ai l'honneur de

vous communiquer, je désirerais qu'on me procurât un bon portrait

de cette illustre dame pour en faire la principale figure du

tableau.

«D'après votre réponse, Madame, je pourrai m'en occuper au

printemps prochain.

«J'ai l'honneur d'être, avec respect, Madame, votre très-humble

serviteur,

«DAVID.»

Les dimensions que David voulait donner à ce tableau, le délai qu'il

demandait avant de s'en occuper ne convinrent point au prince Auguste de

Prusse, et ce fut Gérard qui fut définitivement chargé de l'exécuter.

Le prince en fit présent à Mme Récamier «comme d'un immortel souvenir du

sentiment qu'elle lui avait inspiré et de la glorieuse amitié qui

unissait Corinne et Juliette.» En échange de ce tableau, Mme Récamier

lui avait envoyé son portrait peint par Gérard. Le prince l'avait placé

dans la galerie de son palais à Berlin, il ne s'en sépara qu'à sa mort.

D'après ses dernières volontés, ce portrait fut renvoyé à Mme Récamier

en 1845, et, dans la lettre que le prince lui écrivait trois mois avant

sa mort, en pleine santé, mais comme frappé d'un pressentiment, se

trouvent ces touchantes paroles: «L'anneau que vous m'avez donné me

suivra dans la tombe.»

L'empereur Napoléon, qui avait connu par des rapports de police les

projets de mariage du prince Auguste avec Mme Récamier, s'en souvint à

Sainte-Hélène.

Voici ce qu'on lit dans le _Mémorial_:

«Dans les causeries du jour, l'empereur est revenu encore à Mme de

Staël, sur laquelle il n'a rien dit de neuf. Seulement il a parlé

de lettres vues par la police, et dont Mme Récamier et un prince de

Prusse faisaient tous les frais... Le prince, malgré les obstacles

que lui opposait son rang, avait conçu la pensée d'épouser l'amie

de Mme de Staël, et la confia à celle-ci, dont l'imagination

poétique saisit avidement un projet qui pouvait répandre sur Coppet

un éclat romanesque. Bien que le jeune prince fût rappelé à Berlin,

l'absence n'altéra point ses sentiments; il n'en poursuivit pas

moins avec ardeur son projet favori; mais soit, préjugé catholique

contre le divorce, soit générosité naturelle, Mme Récamier se

refusa constamment à cette élévation inattendue.»

Dans le courant de l'année 1808, Mme Récamier quitta l'hôtel de la rue

du Mont-Blanc pour s'établir dans une maison plus petite, rue

Basse-du-Rempart, 32, avec son mari, son père et le vieil ami de son

père, M. Simonard.

Cette année et l'année suivante se passèrent pour elle entre Paris,

Coppet et Angervilliers, où elle trouvait, chez la marquise de Catellan

une amitié dévouée et toutes les distractions de l'esprit le plus

original et le plus cultivé.

Mme de Staël écrivait alors son bel ouvrage _de l'Allemagne_, et, tout

entière à ce travail, ne quitta point Coppet pendant ces deux années.

Elle avait pour le théâtre et les représentations dramatiques un goût

extrêmement prononcé, et, comme délassement à ses travaux littéraires,

jouait, avec l'ardeur et l'entrain qu'elle mettait à toutes choses, la

tragédie et la comédie. On représenta _Phèdre_ à Coppet dans l'automne

de 1809, et Mme de Staël fit accepter à Mme Récamier, dans cette pièce

où elle jouait le rôle principal, le personnage d'_Aricie_. Mme Récamier

était d'une timidité excessive, et elle ne consentit à paraître sur le

théâtre de Coppet que par déférence pour le désir et les goûts de son

amie. Le costume antique, la tunique blanche et le péplum, le bandeau

d'or et de perles, seyaient à merveille à sa figure et à sa taille, mais

elle n'eut dans le rôle d'_Aricie_ qu'un succès de beauté et n'en

conservait que le souvenir de la souffrance que cet essai des planches

lui avait fait endurer.

L'été suivant, Mme de Staël, ayant achevé ses trois volumes sur

_l'Allemagne_ et voulant en surveiller l'impression, résolut de se

rapprocher de Paris à la distance de quarante lieues qui lui était

permise, et elle vint s'établir près de Blois dans le vieux château de

Chaumont-sur-Loire, que le cardinal d'Amboise, Diane de Poitiers,

Catherine de Médicis et Nostradamus ont habité. C'est en ces termes que

Mme de Staël pressait sa belle amie de venir la retrouver.

Mme DE STAËL À Mme RÉCAMIER.

«Chère Juliette, le coeur me bat du plaisir de vous voir.

Arrangez-vous pour me donner le plus de temps que vous pourrez; car

je reste ici trois mois, et j'ai à vous parler pour trois ans.

Invitez qui de vos amis ou des miens ne craint pas la solitude et

l'exil. Je voudrais qu'un hasard amenât M. Lemontey de ce côté, je

lui donnerais mon livre à lire. Talma ne serait-il pas libre de me

donner quelques jours? Je voudrais que vous fussiez bien ici, mais

si je retrouve ce qui me rendait si heureuse à Coppet, j'espère que

vous ne vous ennuierez pas. Voulez-vous dire à M. Adrien[16] que

j'ose me flatter de le voir et que je m'adresse à vous et à Mathieu

pour appuyer mon désir. Il faut arriver à Écure (département de

Loir-et-Cher), trois lieues plus loin que Blois, c'est aussi mon

adresse pour les lettres: et là un petit bateau vous amènera dans

le château de Catherine de Médicis, qui a fait encore plus de mal

que vous. Dites-moi l'heure pour que j'aille vous chercher; il faut

compter sur seize à dix-sept heures de route jusque-là, et le mieux

serait peut-être d'aller coucher à Orléans et d'arriver ici pour

dîner, cela vous fatiguerait moins. Je vous serre contre mon coeur.»

Mme Récamier, au retour des eaux d'Aix en Savoie, rejoignit en effet son

amie dans cette pittoresque habitation, qui appartenait à M. Leray,

lequel était alors en Amérique. Mais tandis que Mme de Staël occupait le

château avec sa famille et ses amis, M. Leray revint des États-Unis, et

la brillante colonie dut accepter l'hospitalité qui lui fut offerte par

M. de Salaberry.

Mme Récamier s'était servi, pour faire son voyage de Touraine, d'une

voiture que le comte de Nesselrode, alors premier secrétaire de

l'ambassade de Russie, qu'elle voyait beaucoup ainsi que l'ambassadeur

M. de Czernicheff, avait insisté pour lui prêter. Son absence s'étant

prolongée un peu plus qu'elle ne l'avait présumé en partant, elle en

avait adressé ses excuses à M. de Nesselrode qui lui répondit par le

billet suivant:

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 32 / 142 题