«Il y a bien longtemps, Madame, que n'ai eu le plaisir de causer
avez vous, et si vous êtes sûre, comme vous devez l'être, que c'est
une de mes privations, vous ne m'en ferez pas de reproches.
«Mes devoirs ne me permettaient pas de répondre à toutes vos
bontés, comme il m'eût été trop doux d'y répondre. Vous avez lu
dans mon âme; vous avez vu que j'y portais le deuil des malheurs
publics et celui de mes propres fautes, et j'ai dû sentir que cette
triste disposition formait un contraste trop fort avec tout l'éclat
qui environne votre âge et vos charmes. Je crains même qu'elle ne
se soit fait apercevoir quelquefois dans le peu de moments qu'il
m'a été permis de passer avec vous, et je réclame là-dessus votre
indulgence.
«Mais à présent, Madame, que la Providence semble nous montrer de
bien près un meilleur avenir, à qui pouvais-je confier mieux qu'à
vous la joie que me donnent des espérances si douces et que je
crois prochaines? Qui tiendra une plus grande place que vous dans
les jouissances particulières qui se mêleront à la joie publique?
Je serai alors plus susceptible et moins indigne des douceurs de
votre charmante société, et combien je m'estimerai heureux de
pouvoir y être encore quelque chose!
«Si vous daignez mettre le même prix au fruit de mon travail, vous
serez toujours la première à qui je m'empresserai d'en faire
hommage. Alors, plus de conditions, plus d'obstacles, vous me
trouverez toujours à vos ordres, et personne, je l'espère, ne
pourra me blâmer de cette préférence. Je dirai: voilà celle qui,
dans l'âge des illusions et avec tous les avantages brillants qui
peuvent les causer, a connu toute la noblesse et toute la
délicatesse de la plus pure amitié, et au milieu de tous les
hommages s'est souvenu d'un proscrit. Je dirai: voilà celle dont
j'ai vu croître la jeunesse et les grâces au milieu de la
corruption générale qui n'a jamais pu les atteindre, celle dont la
raison de seize ans a souvent fait honte à la mienne, et je suis
sûr que personne ne sera tenté de me contredire.
«Telles sont, Madame, les pensées qui m'occupent souvent, puisque
je pense souvent à vous, et que réveille en moi cette heureuse
révolution que j'attends depuis longtemps de la bonté divine, et
que tout paraît enfin annoncer. Il se peut que bien des gens
n'aient pas cette même confiance en celui qui conduit tout. Aussi,
n'est-ce qu'à votre coeur que je me plais à ouvrir ainsi le mien, et
la connaissance que j'ai de vos sentiments m'y autorise assez.
Vous-même avez bien voulu me prescrire de ne pas vous laisser
ignorer ce qui pourrait intéresser ma destinée, et comme elle est
liée à la chose publique, je n'ai pu vous en rendre un compte plus
fidèle, en vous donnant une nouvelle preuve de l'attachement aussi
sincère que respectueux que je vous ai voué pour toujours.
«L. H.»