«Tout considéré, Madame, je vous avouerai que je répugne
extrêmement à des explications par écrit qui ne sauraient que
m'être trop pénibles et qui ne sont bonnes à rien. Vous savez mieux
que personne combien dans cette malheureuse affaire mes intentions
étaient pures, quoique ma conduite n'ait pas été prudente.
«Ma confiance a été aveugle et on en a indignement abusé. J'ai été
trompé de toutes manières par celle à qui je ne voulais faire que
du bien, et Dieu s'est servi d'elle pour me punir du mal que
j'avais fait à d'autres. Que sa volonté soit faite, et qu'il daigne
lui pardonner comme à moi, et comme je lui pardonne de tout mon
coeur! Plus on a eu de torts envers moi et moins je veux me
permettre les reproches, et c'est ce que toute explication
entraînerait nécessairement. Le mal est fait, et il est de nature à
ce que Dieu seul puisse le réparer, puisqu'il peut tout. Les moyens
qu'on veut employer aujourd'hui, uniquement dictés par les intérêts
humains ne me paraissent pas faits pour réussir, quoiqu'il me soit
permis, ce me semble, de le désirer, au moins pour la satisfaction
personnelle d'une personne que sa jeunesse expose plus que toute
autre et qui doit toujours m'être chère à cause du lien qui nous
unit devant Dieu.
«Je vous supplie donc de lui dire, soit de vive voix, soit même en
lui communiquant cette lettre, que la sienne ne contient rien qui
ne m'ait paru fort honnête, et que si je n'y réponds pas
directement, c'est par égard pour elle et pour moi; que je trouve
tout naturel, humainement parlant, le désir qu'elle a de rompre
légalement une union qui n'a eu que des suites fâcheuses, mais qui
n'aurait jamais eu lieu, si elle eût eu avec moi autant de bonne
foi que j'en avais avec elle; que je l'excuse bien volontiers, mais
que je ne crois pas qu'aucune autorité ecclésiastique l'excuse
d'avoir donné, à vingt-trois ans, un consentement parfaitement
libre et dont elle devait savoir toutes les conséquences, à une
union que son coeur n'approuvait pas; que sa mère est sans doute
beaucoup plus condamnable qu'elle de l'avoir engagée à n'écouter
que des vues d'intérêt qui n'étaient point dans son âme, et que la
Providence a bientôt rendues illusoires pour notre punition commune
et légitime; mais, qu'en fait de sacrements, les lois de l'Église
n'admettent pour excuse ni la dissimulation ni l'intérêt; que sa
demande pourrait avoir lieu, si elle s'était éloignée de moi
sur-le-champ, en réclamant contre une espèce de contrainte ou de
tromperie quelconque, mais qu'ayant habité avec moi, librement et
publiquement, pendant trois semaines comme ma femme, elle ne sera
pas probablement admise à donner comme moyen de nullité ce qu'elle
a pu montrer de répugnance à remplir le voeu du mariage: moyen que
tant de raisons péremptoires ne permettent de valider dans aucun
tribunal, surtout dans un tribunal ecclésiastique, le seul qu'elle
puisse invoquer, puisqu'elle est déjà divorcée dans les tribunaux
civils, où elle ne peut prétendre davantage; qu'au reste, je ne
mettrai pas plus d'opposition aux démarches qu'elle peut faire pour
annuler le mariage devant l'Église, que je n'en ai mis au divorce
devant les juges civils; qu'il me suffit de rester étranger à l'un
et à l'autre, parce que l'un et l'autre sont contraires à la loi de
Dieu; que si j'étais dans le cas d'être appelé, ce que je ne crois
pas, je dirais la vérité et rien que la vérité, comme je la dois
dans tous les cas.
«Voilà ce que je puis dire en mon âme et conscience, et je désire
qu'elle en soit satisfaite.
«J'ai oublié, tant vous m'aviez préoccupé, de vous remercier du
charmant présent que vous avez bien voulu me faire.
«Vous savez que j'en attends un autre dont je fais bien plus de cas
encore, et que ma tendre admiration pour vous me rendra toujours
bien cher.
«L. H.»