19 mai 1798.

«Tout considéré, Madame, je vous avouerai que je répugne

extrêmement à des explications par écrit qui ne sauraient que

m'être trop pénibles et qui ne sont bonnes à rien. Vous savez mieux

que personne combien dans cette malheureuse affaire mes intentions

étaient pures, quoique ma conduite n'ait pas été prudente.

«Ma confiance a été aveugle et on en a indignement abusé. J'ai été

trompé de toutes manières par celle à qui je ne voulais faire que

du bien, et Dieu s'est servi d'elle pour me punir du mal que

j'avais fait à d'autres. Que sa volonté soit faite, et qu'il daigne

lui pardonner comme à moi, et comme je lui pardonne de tout mon

coeur! Plus on a eu de torts envers moi et moins je veux me

permettre les reproches, et c'est ce que toute explication

entraînerait nécessairement. Le mal est fait, et il est de nature à

ce que Dieu seul puisse le réparer, puisqu'il peut tout. Les moyens

qu'on veut employer aujourd'hui, uniquement dictés par les intérêts

humains ne me paraissent pas faits pour réussir, quoiqu'il me soit

permis, ce me semble, de le désirer, au moins pour la satisfaction

personnelle d'une personne que sa jeunesse expose plus que toute

autre et qui doit toujours m'être chère à cause du lien qui nous

unit devant Dieu.

«Je vous supplie donc de lui dire, soit de vive voix, soit même en

lui communiquant cette lettre, que la sienne ne contient rien qui

ne m'ait paru fort honnête, et que si je n'y réponds pas

directement, c'est par égard pour elle et pour moi; que je trouve

tout naturel, humainement parlant, le désir qu'elle a de rompre

légalement une union qui n'a eu que des suites fâcheuses, mais qui

n'aurait jamais eu lieu, si elle eût eu avec moi autant de bonne

foi que j'en avais avec elle; que je l'excuse bien volontiers, mais

que je ne crois pas qu'aucune autorité ecclésiastique l'excuse

d'avoir donné, à vingt-trois ans, un consentement parfaitement

libre et dont elle devait savoir toutes les conséquences, à une

union que son coeur n'approuvait pas; que sa mère est sans doute

beaucoup plus condamnable qu'elle de l'avoir engagée à n'écouter

que des vues d'intérêt qui n'étaient point dans son âme, et que la

Providence a bientôt rendues illusoires pour notre punition commune

et légitime; mais, qu'en fait de sacrements, les lois de l'Église

n'admettent pour excuse ni la dissimulation ni l'intérêt; que sa

demande pourrait avoir lieu, si elle s'était éloignée de moi

sur-le-champ, en réclamant contre une espèce de contrainte ou de

tromperie quelconque, mais qu'ayant habité avec moi, librement et

publiquement, pendant trois semaines comme ma femme, elle ne sera

pas probablement admise à donner comme moyen de nullité ce qu'elle

a pu montrer de répugnance à remplir le voeu du mariage: moyen que

tant de raisons péremptoires ne permettent de valider dans aucun

tribunal, surtout dans un tribunal ecclésiastique, le seul qu'elle

puisse invoquer, puisqu'elle est déjà divorcée dans les tribunaux

civils, où elle ne peut prétendre davantage; qu'au reste, je ne

mettrai pas plus d'opposition aux démarches qu'elle peut faire pour

annuler le mariage devant l'Église, que je n'en ai mis au divorce

devant les juges civils; qu'il me suffit de rester étranger à l'un

et à l'autre, parce que l'un et l'autre sont contraires à la loi de

Dieu; que si j'étais dans le cas d'être appelé, ce que je ne crois

pas, je dirais la vérité et rien que la vérité, comme je la dois

dans tous les cas.

«Voilà ce que je puis dire en mon âme et conscience, et je désire

qu'elle en soit satisfaite.

«J'ai oublié, tant vous m'aviez préoccupé, de vous remercier du

charmant présent que vous avez bien voulu me faire.

«Vous savez que j'en attends un autre dont je fais bien plus de cas

encore, et que ma tendre admiration pour vous me rendra toujours

bien cher.

«L. H.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 15 / 142 题