1810.
«J'ai tardé, aimable amie, à répondre à votre dernière lettre. Le
sentiment profond de tristesse qui y régnait m'allait trop au coeur
pour que mon silence pût être de l'indifférence. Mais je sentais
trop l'insuffisance de ces vaines paroles d'une lettre pour porter
quelque consolation, quelque nouvelle force dans un coeur tel que le
vôtre. Vous me laissez entrevoir quelques-unes des causes de votre
disposition mélancolique. Vous commencez quelques aveux que je
crains et désire voir achever. Car je vous préviens que je serai
sévère pour ces misérables distractions qui vraiment ne méritent
pas le nom de consolations, qui sont des espèces de jeux où l'on ne
conçoit pas bien le sérieux ni d'un côté ni de l'autre. Mais ce que
je redoute avant tout, ce que je vous supplie d'écarter par tout ce
que le raisonnement a de force et le coeur d'énergie, c'est le
découragement, ennemi de tout bien et de toute résolution
généreuse. Le divin Maître que nous servons ne nous permet pas de
désespérer quand nous avons un vrai désir de marcher sous ses
étendards. Il ne nous abandonnera pas, il nous fera vaincre tous
les obstacles, si nous nous adressons sans cesse à lui; ne négligez
donc pas cette unique ressource.
«Je suis persuadé qu'il y en a quelque autre secondaire que vous
avez négligée; votre correspondance avec un homme[3] dont toutes
les lettres vous font du bien, certaines lectures du matin,
certains moments de recueillement que vous aviez assez bien
ordonnés, tout cela semble de petites choses, mais quand on les
anime, quand on les vivifie par un sentiment intime, on ne saurait
croire combien elles peuvent être puissantes. Croyez surtout,
aimable amie, à un désir sincère, constant, perpétuel de votre
bonheur. Mais permettez-moi à ce titre d'être inexorable pour ce
qui ne vous rendra jamais heureuse.»
J'arrête ici les citations que je pourrais multiplier en prenant au
hasard dans la correspondance de Mathieu de Montmorency avec Mme
Récamier; j'y reviendrai plus tard, quand ces lettres me serviront à
éclaircir des faits ou lorsqu'elles pourront m'aider à peindre des
sentiments dont la délicatesse et la pureté ne sauraient être mieux
exprimées que par ceux même qui les ont éprouvés. J'ai voulu seulement
faire comprendre quelle était la nature de cette sainte amitié et quel
rôle l'affection chrétienne et inaltérable de Mathieu de Montmorency a
tenu dans la vie de Juliette.
J'ai dit que Mme Récamier enfant avait connu M. de La Harpe chez sa
mère: les grâces de son âge et les agréments de sa figure lui valurent
dès lors, de la part du spirituel critique, une bienveillance et un
intérêt dont il n'était pas prodigue; mais il semble qu'il fût dans la
destinée de Mme Récamier d'attirer invinciblement et de grouper autour
d'elle les artistes et les hommes de lettres. Deux raisons y
contribuèrent: elle avait pour les productions littéraires un goût vif,
naturel et juste, et elle en recevait une impression aussi spontanée que
son jugement était sain. Le plaisir vrai que lui faisaient éprouver les
beautés de l'art ou de la poésie, l'admiration naïve qu'elle exprimait
dans un langage délicat, étaient une sorte d'encens qu'artistes, poëtes
ou littérateurs aimaient fort à respirer.
De plus, cette personne, si dépourvue de prétention et de vanité, avait
pour les souffrances de l'amour-propre une pitié et une sympathie qu'on
ne leur accorde guère. Nul n'a su, comme Mme Récamier, panser ces
blessures qu'on n'avoue pas, calmer et endormir l'amertume des rivalités
ou des haines littéraires. Il est certain, et tous ceux qui l'ont
approchée l'ont plus ou moins éprouvé, que, pour toutes les peines
morales, pour toutes ces douleurs de l'imagination qui prennent dans de
certaines âmes une si cruelle intensité, elle était la soeur de charité
par excellence. Outre tous les dons charmants que le ciel lui avait
faits et qui expliquent, de reste l'attrait qu'elle inspirait, elle
avait deux qualités bien rares: elle savait écouter et s'occuper des
autres.
L'attachement de Mme Récamier pour M. de La Harpe était sincère et
datait de l'enfance: elle admirait son talent, elle appréciait son
esprit, et eut toujours pour lui les plus gracieuses attentions. Il
passait de longues semaines à Clichy et venait à Paris dîner
très-habituellement chez M. Récamier. Lorsqu'il rouvrit à l'Athénée ses
cours interrompus, la belle Juliette assistait fidèlement à toutes ses
leçons dans une place que M. de La Harpe faisait garder tout auprès de
sa chaire; l'intérêt avec lequel il était écouté par cette personne si
intelligente et si fort à la mode le flattait au dernier point; il était
d'ailleurs bien sûr que l'espérance toujours réalisée de la voir
attirerait à son cours un public d'autant plus nombreux.
Tant de jeunesse et d'attentive bonté avait inspiré à M. de La Harpe un
sentiment de reconnaissance qui véritablement le transformait. Malgré la
sincérité de sa conversion, il était resté irascible, facilement
impertinent et toujours un peu dédaigneux. Il fut constamment doux et
aimable avec Juliette. M. Récamier et les nombreux neveux qui habitaient
chez lui étaient loin d'être aussi bien traités; aussi n'avaient-ils
point pour M. de La Harpe, et surtout les jeunes gens, la même
bienveillance que Juliette; ils se moquaient de sa gourmandise, et, le
trouvant souvent dépourvu d'indulgence, croyaient peu à la bonne foi de
sa dévotion. M. Sainte-Beuve a conté d'une façon charmante une aventure
qu'il tenait de Mme Récamier, et qui s'était passée au château de
Clichy: je lui emprunte ce joli récit de la plaisanterie, un peu risquée
d'ailleurs, que quelques étourdis s'étaient permise et qui tourna toute
à l'honneur de M. de La Harpe.
«C'était au château de Clichy où Mme Récamier passait l'été: La
Harpe y était venu pour quelques jours. On se demandait (ce que
tout le monde se demandait alors) si sa conversion était aussi
sincère qu'il le faisait paraître, et on résolut de l'éprouver.
C'était le temps des mystifications, et on en imagina une qui parut
de bonne guerre à cette vive et légère jeunesse. On savait que La
Harpe avait beaucoup aimé les dames, et ç'avait été un de ses
grands faibles. Un neveu de M. Récamier, neveu des plus jeunes et
apparemment des plus jolis, dut s'habiller en femme, en belle dame,
et, dans cet accoutrement, il alla s'installer chez M. de La Harpe,
c'est-à-dire dans sa chambre à coucher même. Toute une histoire
avait été préparée pour motiver une intrusion aussi imprévue. On
arrivait de Paris, on avait un service pressant à demander, on
n'avait pu se décider à attendre au lendemain. Bref M. de La Harpe,
le soir, se retire du salon et monte dans son appartement. De
curieux et mystérieux auditeurs étaient déjà à l'affût derrière les
paravents pour jouir de la scène. Mais quel fut l'étonnement, le
regret, un peu le remords de cette folâtre jeunesse, y compris la
soi-disant dame, assise au coin de la cheminée[4], de voir M. de La
Harpe, en entrant, ne regarder à rien et se mettre simplement à
genoux pour faire sa prière, une prière qui se prolongea longtemps!
«Lorsqu'il se releva, et qu'approchant du lit, il avisa la dame, il
recula de surprise: mais celle-ci essaya en vain de balbutier
quelques mots de son rôle; M. de La Harpe y coupa court, lui
représentant que ce n'était ni le lieu ni l'heure de l'entendre, et
il la remit au lendemain en la reconduisant poliment. Le lendemain,
il ne parla de cette visite à personne dans le château, et personne
aussi ne lui en parla.»
L'optimisme de M. Récamier le poussait volontiers à se mêler de
mariages: il y avait la main malheureuse, mais cela ne le guérissait
point de son humeur mariante. Il connaissait de vieille date une Mme de
Longuerue, veuve, sans fortune, chargée de deux enfants: un fils et une
fille fort belle, âgée de vingt-trois ans. La demoiselle était difficile
à établir attendu la pauvreté de sa famille; M. Récamier eut l'idée de
la faire épouser à M. de La Harpe. Ce malencontreux mariage se fit,
malgré la répugnance que ressentait à l'accepter une fille jeune, qu'un
nom célèbre ne pouvait consoler de lier son sort à un homme d'un âge si
différent du sien. Mais la mère cacha avec soin cette disposition à M.
de La Harpe, et entraîna sa fille. Cette union, conclue le 9 août 1797,
ne dura point et ne pouvait durer.
Au bout de trois semaines, Mlle de Longuerue déclarait que sa répugnance
était invincible et demandait le divorce. Le pauvre M. de La Harpe,
vivement blessé dans son amour-propre et dans sa conscience, se
conduisit en galant homme et en chrétien: il ne pouvait se prêter au
divorce interdit par la loi religieuse, mais il le laissa s'accomplir,
et il pardonna à la jeune fille l'éclat et le scandale de cette rupture.
J'ai toujours entendu dire à Mme Récamier que les procédés, le langage,
les sentiments qu'il fit entendre et voir dans cette pénible affaire
avaient été pleins de modération, de droiture et de sincère humilité.
Cependant, et comme pour rendre l'aventure plus dure, la demande en
divorce de Mlle de Longuerue coïncidait avec la mesure qui frappa M. de
La Harpe, ainsi que les plus honorables gens de lettres, le 18 fructidor
(4 septembre) de la même année. Il trouva un asile à Corbeil où Juliette
l'alla voir une fois.
J'insère ici les quelques lettres de M. de La Harpe à Mme Récamier que
j'ai trouvées dans ses papiers.