AUTRE LETTRE.

«Soyez sûre qu'il est impossible de mesurer d'avance les infinies

miséricordes de celui à qui vous voulez vous adresser sincèrement,

et les changements merveilleux et tout à fait imprévus qu'il opère

dans une âme régénérée par une piété vraie. Je compte les jours qui

vous séparent encore de cette régénération tant désirée par vos

plus vrais amis. Je compte aussi tout bonnement les jours qui se

passeront sans vous voir, et j'accepte le rendez-vous de mardi.

«Permettez-moi de vous rappeler jusque-là les livres que j'ai eu le

bonheur de vous prêter. Ne négligez pas d'en lire quelques pages

chaque matin. Il me semble que je vous parlai aussi des _Réflexions

sur la miséricorde de Dieu_, par Mme de La Vallière, qui auraient

pour vous le double intérêt des sentiments et de l'auteur. Votre

coeur touché s'adresse souvent à Dieu, vous me l'avez dit: conservez

et multipliez cette excellente habitude. J'espère que nos pensées

se rencontrent déjà et se rencontreront souvent dans ce chemin. Mon

dernier voeu, que vous me pardonnerez, c'est que vous ayez toujours

un peu d'ennui de vos soirées, et de bien des personnes qu'on

appelle aimables. N'est-ce pas là un souhait bien méchant?

Cependant je vous proteste que l'intention ne l'est pas.

«Je ne suis pas sans crainte sur les effets journaliers de cet

entourage de futilités qui ne vaut rien pour vous et vaut bien

moins que vous. Quand vous n'avez rien lu de sérieux dans votre

journée, que vous avez trouvé à peine quelques moments pour

réfléchir, et que vous passez le soir trois ou quatre heures dans

une certaine atmosphère, contagieuse de sa nature, vous vous

persuadez alors que vos idées ne sont pas arrêtées, qu'il faudrait

recommencer un examen, qui doit avoir été fait une fois et être

ensuite posé comme une base fixe qu'il n'est plus question

d'ébranler; vous vous découragez, vous vous effrayez vous-même. Ah!

je vous supplie, au nom du profond intérêt dont vous ne doutez pas,

au nom de ma triste et trop personnelle expérience, de ne pas vous

laisser aller à cette mauvaise disposition. Gardez-vous de reculer,

vous en seriez un jour inconsolable. Cela ne suffit même pas:

n'avancez pas bien vite, si vous ne vous en sentez pas la force,

mais au moins quelques pas en avant. Croyez aux voeux les plus

tendres et en même temps aux conseils les plus sages. J'espère que

vous n'avez pas oublié la promesse d'une demi-heure par jour de

lecture suivie et sérieuse. Ces deux conditions sont

indispensables, et celle aussi de quelques moments de prière et de

recueillement. Est-ce trop demander pour le plus grand intérêt de

la vie, on pourrait dire l'unique?

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 11 / 142 题