«De ma retraite de Corbeil le samedi 28 septembre 1797.
«Quoi! Madame, vous portez la bonté jusqu'à vouloir honorer d'une
visite un pauvre proscrit comme moi! c'est pour cette fois que je
pourrai dire comme les anciens patriarches, à qui je ressemble si
peu, «qu'un ange est venu dans ma demeure.» Je sais bien que vous
aimez à faire des _oeuvres de miséricorde_, mais, par le temps qui
court, tout bien est difficile, et celui-là comme les autres. Je
dois vous prévenir, à mon grand regret, que venir seule est d'abord
impossible pour bien des raisons: entre autres, qu'avec votre
jeunesse et votre figure dont l'éclat vous suit partout, vous ne
sauriez voyager sans une femme de chambre à qui la prudence défend
de confier le secret de ma retraite, qui n'est pas à moi seul. Vous
n'auriez donc qu'un moyen d'exécuter votre généreuse résolution, ce
serait de vous consulter avec Mme de Clermont qui vous amènerait un
jour dans son petit castel champêtre, et de là il vous serait
très-aisé de venir avec elle. Vous êtes faites toutes deux pour
vous apprécier et pour vous aimer l'une et l'autre. Si j'étais
encore susceptible des vanités de ce monde, je serais tout glorieux
de recevoir une semblable marque de bonté de celle que tant
d'hommages environnent. Mais sans doute vous ne trouverez pas
mauvais que mon coeur ne soit sensible qu'aux bontés du vôtre.
Quoique vos avantages soient rares, vous en avez un qui l'est plus,
c'est de les apprécier et de savoir dans votre jeunesse, ce que je
n'ai jamais su que bien tard, qu'il ne faut se fier à rien de ce
qui passe.
«Je fais dans ce moment-ci beaucoup de vers; en les faisant, je
songe souvent que je pourrai les lire un jour à cette belle et
charmante Juliette, dont l'esprit est aussi fin que le regard, et
le goût aussi pur que son âme. Je vous enverrais bien aussi le
morceau d'_Adonis_ que vous aimez, mais je voudrais la promesse
qu'il ne sortira pas de vos mains, quoique vous puissiez le lire
aux personnes que vous jugerez dignes de vous entendre lire des
vers.
«Adieu, Madame, agréez l'hommage le plus sincère et le plus
respectueux de l'attachement que je vous dois à tant de titres, et
que je vous ai voué pour la vie.»