«Venise, 27 juillet.
«Roméo vous écrit, Juliette; si vous refusiez de le lire, vous
seriez plus cruelle que nos parents dont les longues querelles
viennent de s'apaiser: sans doute ces affreuses querelles ne
renaîtront plus.
«Il y a peu de jours, je ne vous connaissais encore que par la
renommée; je vous avais aperçue quelquefois dans les temples et
dans les fêtes; je savais que vous étiez la plus belle: mille
bouches me répétaient vos éloges, mais ces éloges, et vos attraits
m'avaient frappé sans m'éblouir... Pourquoi la paix m'a-t-elle
livré à votre empire! La paix!... elle est aujourd'hui dans nos
familles, mais le trouble est dans mon coeur [...]
«Je vous ai revue depuis. L'amour a semblé me sourire... assis sur
un banc circulaire, seul avec vous j'ai parlé, j'ai cru entendre un
soupir s'exhaler de votre sein! Vaine illusion! Revenu de mon
erreur, j'ai vu l'indifférence au front tranquille assise entre
nous deux... La passion qui me maîtrise s'exprimait dans mes
discours, et les vôtres portaient l'aimable et cruelle empreinte de
la plaisanterie.
«Ô Juliette! la vie sans l'amour n'est qu'un long sommeil: la plus
belle des femmes doit être sensible: heureux le mortel qui
deviendra l'ami de votre coeur!...»
Après ce premier aveu de sa passion sous le voile fort transparent d'une
composition littéraire. Lucien écrit en son propre nom et sans renoncer
absolument à l'heureuse fiction qui voudrait faire de lui le Roméo de
cette nouvelle Juliette.
Il s'exprime ainsi: