BONAPARTE.

Au quartier-général à Milan, le 4 thermidor an 5 (22 juillet 1797).

_Au directoire exécutif._

Je partais pour Udine, citoyens directeurs, lorsque j'ai reçu la lettre

que je vous fais passer, du général Clarke. M. de Gallo et M. Baptiste

étant partis pour Vienne, et ne restant plus à Udine que M. de

Meerveldt, qui ne se trouve revêtu d'aucune espèce de pouvoir, je

n'ai pas cru devoir me rendre dans cette ville, ma présence étant

très-nécessaire dans tous ces pays-ci pour y prendre des mesures,

afin que, dans tout événement, nos derrières se trouvent parfaitement

organisés et assurés.

Il n'est plus possible de concevoir le moindre espoir et de mettre en

doute que nous sommes horriblement joués. La cour de Vienne ne paraît

avoir été de bonne foi que jusqu'à l'arrivée de M. le général de

Meerveldt à Montebello.

Aujourd'hui je ne vois qu'un seul parti à prendre, c'est que vous

déclariez vous-mêmes, afin de donner encore plus d'importance à la

chose, que si, vers la fin du mois d'août, tout n'est pas fini, les

préliminaires se trouveraient d'eux-mêmes annulés, et la guerre

recommencerait. Il faudrait en même temps donner des ordres à vos

différens généraux pour que tous se tinssent prêts à entrer en campagne.

La guerre commençant à l'entrée de septembre, nous donnerait deux

mois et demi à trois mois, dans lesquels il serait possible de forcer

l'empereur à conclure une paix plus avantageuse encore que celle qui

devait être conclue en conséquence des préliminaires.

Si septembre se passe en négociations, il deviendra difficile, en

octobre, de frapper la maison d'Autriche de ce côté-ci, et dès-lors

l'empereur nous tiendra tout l'hiver dans l'incertitude où nous sommes

aujourd'hui.

Quant aux opérations de la guerre, si elle doit avoir lieu, je ne vois

pas de difficultés majeures qui m'empêchent de me trouver à Gratz dans

le mois de la reprise des hostilités.

Je ne suis point assez fort en cavalerie, quoique celle que j'ai soit

dans un très-bon état: elle ne se monte qu'à cinq mille hommes présens

sous les armes, d'où vous voyez qu'après les premiers combats et

quelques marches forcées, je me trouverai réduit à quatre mille hommes

de cavalerie. Je crois nécessaire que vous envoyiez ici trois à quatre

mille hommes de cavalerie, parmi lesquels je désirerais au moins quinze

cents hommes de grosse cavalerie. Je désirerais aussi trois nouvelles

compagnies d'artillerie à cheval. Si vous donnez actuellement les ordres

nécessaires, tout cela pourra arriver à Milan à la fin d'août.

Vous voyez que le temps est extrêmement précieux: vous seuls, qui êtes

au centre de la négociation de Lille, de celle d'Udine et des affaires

intérieures, pouvez prendre un parti décisif.

Si vous pensez devoir obliger l'empereur à se décider promptement, vous

pourrez, ce me semble, envoyer à M. Thugut un courrier avec votre note.

Par ce moyen-là, il y aurait une douzaine de jours de gagnés, ce qui est

bien essentiel dans le moment où nous nous trouvons.

Il est hors de doute que la cour de Vienne espère tout du bénéfice du

temps, et pense qu'en vous tenant dans l'incertitude où nous sommes,

c'est faire une diversion en faveur de l'Angleterre, et fomenter

d'autant les malveillans, si puissans et si nombreux dans l'intérieur

de la France. Il n'y a donc qu'une résolution prompte de notre part qui

puisse mettre ordre aux affaires de l'intérieur, et obliger l'empereur à

donner la paix à l'Europe.

J'écris au général Clarke pour l'engager à faire passer son secrétaire

de légation à Vienne. Je ne sais pas si le sieur Meerveldt voudra lui

donner un passeport sans avoir au préalable consulté le cabinet de

Vienne.

J'ai proposé à l'envoyé de Gênes de conclure un traité entre les deux

républiques, moyennant lequel Gênes s'engagerait à nous fournir et

à entretenir deux ou trois mille hommes; ce qui serait extrêmement

avantageux.

Je vous envoie la lettre que vient de m'écrire M. Priocca, avec la

réponse que je lui ai faite. Je crains bien que, malgré tous nos

ménagemens et tous nos soins pour maintenir dans ce pays la bonne

harmonie, il n'y arrive d'un instant à l'autre de très-grands

changemens: les finances sont le mal de ce pays, son papier-monnaie se

discrédite tous les jours davantage. Ce qui me fâche dans tout cela,

c'est que je crains que la situation actuelle du roi de Sardaigne ne le

mette hors d'état de nous fournir son contingent.

Les étrangers ne peuvent plus croire à la stabilité de notre

gouvernement, lorsqu'ils savent que tous les émigrés, que tous les

prêtres rentrent, et lorsqu'ils voient dans l'esprit qui anime les

hommes influens dans les conseils l'envie de perdre le gouvernement et

la république.

Je conjecture que M. de Gallo commence à être disgracié à la cour de

Vienne.

Du reste, tout va bien en Italie; le nouveau gouvernement de Milan

commence peu à peu à s'organiser.

Venise, dans l'incertitude de son sort, est sans organisation et sans

force.

Je vais autoriser la levée de deux ou trois bataillons dans les états de

terre-ferme vénitienne, dont je me servirai, si les choses se montrent,

pour la police de nos derrières.

Gênes va parfaitement bien: s'il y a quelque chose à craindre, c'est

trop d'enthousiasme.

Toutes les personnes qui viennent de ce pays, assurent que, dans aucune

époque de notre révolution, nous n'avons montré autant d'unanimité et

d'enthousiasme.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 842 / 899 题