BONAPARTE.

Au quartier-général à Trieste, le 11 floréal an 5 (30 avril 1797).

_Au directoire exécutif._

Je ne suis pas étonné que l'on ait fait courir le bruit que nous avons

été battus dans le Tyrol: il n'a jamais entré dans mon projet de percer

par deux endroits à la fois, ce qui m'aurait obligé de garder deux

communications au lieu d'une.

J'ai dû percer par le Tyrol et par la Carinthie, parce qu'il fallait

que, jusqu'à ce que l'offensive fût décidément à notre avantage, être

en état de la soutenir; parce qu'il fallait empêcher l'ennemi de

nous couper: mais lorsque j'ai été à Clagenfurth et à Freysach, que

l'offensive a été déterminée, j'ai voulu sur-le-champ porter toutes

mes forces à ma droite et refuser constamment ma gauche, qui était

suffisamment assurée par le camp retranché de Castel-Novo, de Peschiera

et de Mantoue. Pendant ce temps-là, toutes mes forces étant concentrées

sur ma droite, j'aurais marché à Salzbourg; l'ennemi eût été obligé

d'évacuer Inspruck; de là j'aurais traversé les gorges de l'Inn et

marché dans la Bavière. J'aurais auparavant levé des contributions sur

le faubourg de Vienne.

Ce plan a totalement manqué par l'inaction de l'armée du Rhin. Si Moreau

avait voulu marcher, nous eussions fait la campagne la plus étonnante,

et bouleversé la situation de l'Europe. Au lieu de cela, il s'est rendu

à Paris, n'a voulu rien faire; et quand j'ai vu par vos lettres mêmes

que vous n'aviez d'autre espérance qu'en faisant mouvoir Hoche seul,

j'ai cru la campagne perdue, et je n'ai pas douté que nous ne fussions

battus les uns après les autres.

Quant à moi, je me suis jeté sans aucune espèce de considération au

milieu de l'Allemagne; j'ai fait plus de vingt-quatre mille prisonniers,

obligé l'empereur d'évacuer Vienne, et j'ai fait conclure la paix à

mon quartier-général. Les conditions de cette paix sans doute sont

avantageuses à la France et a l'empereur: c'est ce qui fait sa bonté.

Elle nous ôte l'influence de la Prusse, et nous met à même de tenir la

balance dans l'Europe.

Il est vrai que cette paix n'a pas été comme celle du Pape et du roi de

Sardaigne; mais c'est que l'empereur est aussi puissant que nous, qu'on

se levait de tous côtés en masse, et que partout, en Hongrie et dans le

Tyrol, on était sous les armes, qu'il ne restait rien à faire, puisque

Vienne était évacuée par la maison impériale, et qu'en portant la guerre

dans la Bavière, j'aurais été tout seul. C'était améliorer la situation

de l'empereur, que de rester sans rien faire dans les positions que

j'occupais, puisque cela mettait ses états dans une tension énergique,

qui lui aurait donné, dans vingt jours, une foule de combattans. Nous

nous sommes bien conduits en Allemagne, mais l'armée du Rhin s'était

mal conduite l'année dernière; l'impression qu'elle avait faite durait

encore, de sorte que la manière dont nous nous conduisions n'avait pas

le temps d'arriver jusqu'aux différens peuples prévenus.

La paix, au contraire, a remis tout en Allemagne dans l'état naturel. En

évacuant ce pays, je garde véritablement tout ce que j'avais pris, en

conservant la Ponteba et les hauteurs de la Carinthie, qui, dans une

marche, me mettent en Allemagne, et j'ôte aux peuples de la Hongrie,

de l'Autriche et de Venise les raisons de s'armer et de se croire en

danger. Si les hostilités doivent recommencer, il faut, avant tout,

prendre un parti pour Venise: sans quoi, il me faudrait une armée pour

les contenir. Je sais que le seul parti qu'on puisse prendre, c'est

de détruire ce gouvernement atroce et sanguinaire: par ce moyen nous

tirerons des secours de toute espèce d'un pays que, sans cela, il faudra

garder plus que le pays ennemi.

Il est impossible de prendre plus de précautions que je n'en ai pris

contre les Vénitiens, dont je connais la profonde duplicité. Je suis

maître de toutes leurs forteresses, et à l'heure où vous lirez cette

lettre, je le serai tellement de toute la terre-ferme, qu'il n'y aura

d'autre chose à faire que de prendre un parti.

Pendant l'armistice, il y a eu une escarmouche fort vive entre le chef

de brigade Dagobert et la levée en masse de la Croatie.

Les ennemis étaient parvenus à Trente, que je n'ai jamais gardé

sérieusement, parce que, par sa position, il est hors du système de la

guerre; mais tout a été rétabli dans l'état ordinaire.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 732 / 899 题