Au quartier-général à Léoben, le 30 germinal an 5 (19 avril 1797).
_Au directoire exécutif._
Je vous ai envoyé, par l'adjudant-général Leclerc, plusieurs projets
d'arrangement qui avaient été envoyés à Vienne, et sur lesquels
les plénipotentiaires attendaient des instructions. M. de Vincent,
aide-de-camp de S. M. l'empereur, est arrivé sur ces entrefaites, les
plénipotentiaires sont revenus chez moi pour reprendre le cours de la
négociation; après deux jours, nous sommes convenus et nous avons signé
les préliminaires de la paix, dont je vous envoie les articles.
Tout ce qui a été déclaré département par la loi de la convention
restera à la république.
La république lombarde se trouve non-seulement confirmée, mais encore
accrue de tout le Bergamasque et de tout le Crémasque, qui lui sont déjà
réunis dans ce moment par l'insurrection de ces deux pays. La partie
du Mantouan qui est sur la rive droite de l'Oglio et du Pô s'y trouve
également incorporée; le duché de Modène et de Reggio, qui, par la
principauté de Massa et de Carrara, touche à la Méditerranée, et par
la partie du Mantouan touche au Pô et au Milanez, s'y trouve également
compris. Nous aurons donc dans le coeur de l'Italie une république avec
laquelle nous communiquerons par les états de Gênes et par la mer;
ce qui nous donnera, dans toutes les guerres futures en Italie, une
correspondance assurée. Le roi de Sardaigne se trouve désormais être
entièrement à notre disposition.
La place de Pizzighitone, qui est aujourd'hui véritablement plus forte
que Mantoue; la place de Bergame et celle de Crema, que l'on rétablira,
garantiront la nouvelle république contre les incursions de l'empereur,
et nous donneront toujours le temps d'y arriver. Du côté de Modène, il y
a également plusieurs positions faciles à fortifier, et pour lesquelles
on emploiera une partie de l'immense artillerie que nous avons dans
ce moment en Italie. Quant à la renonciation de nos droits sur les
provinces de Bologne, Ferrare et sur la Romagne, en échange des états de
Venise, elles restent toujours en notre pouvoir. Lorsque l'empereur et
nous, de concert, nous aurons réussi à faire consentir le sénat à
cet échange, il est évident que la république de Venise se trouvera
influencée par la république lombarde et à notre disposition. Si cet
échange ne s'effectue pas, et que l'empereur entre en possession d'une
partie des états de Venise sans que le sénat veuille reprendre une
compensation qui est inconvenante et insuffisante, les trois légations
restent toujours en notre pouvoir, et nous réunirons Bologne et Ferrare
à la république lombarde. Le gouvernement de Venise est le plus absurde
et le plus tyrannique des gouvernemens; il est d'ailleurs hors de
doute qu'il voulait profiter du moment où nous étions dans le coeur de
l'Allemagne pour nous assassiner. Notre république n'a pas d'ennemi plus
acharné; Son influence se trouve considérablement diminuée, et cela est
tout à notre avantage: cela d'ailleurs lie l'empereur et la France et
obligera ce prince, pendant les premiers temps de notre paix, à faire
tout ce qui pourra nous être agréable. Cet intérêt commun que nous avons
avec l'empereur nous remet la balance dans la main; nous nous trouvons
par là placés entre la Prusse et la maison d'Autriche, ayant des
intérêts majeurs à arranger avec l'une et l'autre. D'ailleurs, nous ne
devons pas nous dissimuler que, quoique notre position militaire soit
brillante, nous n'avons point dicté les conditions. La cour avait évacué
Vienne; le prince Charles et son armée se repliaient sur celle du Rhin;
le peuple de la Hongrie et de toutes les parties des états héréditaires
se levait en masse, et même, dans ce moment-ci, leur tête est déjà sur
nos flancs. Le Rhin n'était pas passé, l'empereur n'attendait que ce
moment pour quitter Vienne et se porter à la tête de son armée. S'ils
eussent fait la bêtise de m'attendre, je les aurais battus; mais ils se
seraient toujours repliés devant nous, se seraient réunis à une partie
de leurs forces du Rhin et m'auraient accablé. Alors la retraite
devenait difficile, et la perte de l'armée d'Italie pouvait entraîner
celle de la république; aussi étais-je bien résolu à essayer de lever
une contribution dans les faubourgs de Vienne et à ne plus faire un pas.
Je me trouve ne pas avoir quatre mille hommes de cavalerie, et, au lieu
de quarante mille hommes que je vous avais demandés, il n'en est pas
arrivé vingt mille.
Si je me fusse, au commencement de la campagne, obstiné à aller à Turin,
je n'aurais jamais passé le Pô; si je m'étais obstiné à aller à Rome,
j'aurais perdu Milan; si je m'étais obstiné à aller à Vienne, peut-être
aurais je perdu la république. Le vrai plan de campagne pour détruire
l'empereur était celui que j'ai fait, mais avec six mille hommes de
cavalerie et vingt mille hommes de plus d'infanterie; ou bien si, avec
les forces que j'avais, on eût passé le Rhin dans le temps que je
passais le Tagliamento, comme je l'avais pensé, puisque deux courriers
de suite m'ont ordonné d'ouvrir la campagne. Dès l'instant que j'ai
prévu que les négociations s'ouvraient sérieusement, j'ai expédié
un courrier au général Clarke qui, chargé plus spécialement de vos
instructions dans un objet aussi essentiel, s'en serait mieux acquitté
que moi; mais lorsque, après dix jours, j'ai vu qu'il n'était pas
arrivé, et que le moment commençait à presser, j'ai dû laisser tout
scrupule et j'ai signé. Vous m'avez donné plein pouvoir sur toutes
les opérations diplomatiques; et, dans la position des choses, les
préliminaires de la paix même avec l'empereur, sont devenus une
opération militaire. Cela sera un monument de la gloire de la république
française, et un présage infaillible, qu'elle peut, en deux campagnes,
soumettre le continent de l'Europe, si elle organise ses armées avec
force, et surtout l'arme de la cavalerie.
Je n'ai pas, en Allemagne, levé une seule contribution; il n'y a pas eu
une seule plainte contre nous. J'agirai de même en évacuant, et, sans
être prophète, je sens que le temps viendra où nous tirerons parti de
cette sage conduite; elle germera dans toute la Hongrie, et sera plus
fatale au trône de Vienne que les victoires qui ont illustré la guerre
de la liberté.
D'ici à trois jours, je vous enverrai la ratification de l'empereur; je
placerai alors mon armée dans tout le pays vénitien, où je la nourrirai
et entretiendrai jusqu'à ce que vous m'ayez fait passer vos ordres.
Quant à moi, je vous demande du repos. J'ai justifié la confiance dont
vous m'avez investi; je ne me suis jamais considéré pour rien dans
toutes mes opérations, et je me suis lancé aujourd'hui sur Vienne,
ayant acquis plus de gloire qu'il n'en faut pour être heureux, et ayant
derrière moi les superbes plaines de l'Italie, comme j'avais fait au
commencement de la campagne dernière, en cherchant du pain pour l'armée
que la république ne pouvait plus nourrir.
La calomnie s'efforcera en vain de me prêter des intentions perfides:
ma carrière civile sera comme ma carrière militaire, une et simple.
Cependant vous devez sentir que je dois sortir de l'Italie, et je
vous demande avec instance de renvoyer, avec la ratification des
préliminaires de paix, des ordres sur la première direction à donner aux
affaires d'Italie, et un congé pour me rendre en France.