BONAPARTE

Au quartier-général à Tolentino, le 29 pluviose an 5 (17 février 1797).

_Au général Joubert._

Vous avez dû recevoir, citoyen général, la onzième demi-brigade et la

cinquième: la vingt-sixième d'infanterie légère doit être, à l'heure

qu'il est, à Verone; elle a ordre de suivre la cinquième, devant être

de la même division avec ces dernières brigades. J'avais pensé que le

quartier-général de cette division devait être à Borgo de Val-Sugano;

cependant, si vous croyez qu'il serait mieux placé à Levico ou à

Pergine, je vous autorise à donner des ordres en conséquence.

J'ai reçu votre lettre du 21 pluviose, je vous engage à réfléchir et à

observer davantage les localités; car je ne conçois pas que, votre ligne

du Lawis forcée, et votre mouvement de retraite exécuté pendant la nuit,

vous n'ayez pas une position intermédiaire la plus rapprochée possible

de cette première, où vous puissiez vous tenir toute la journée,

remettre ensemble vos troupes, et recevoir les hommes éparpillés ou les

corps qui n'auraient pas pu rejoindre dans la nuit; la nuit suivante,

vous remettre en marche, s'il le faut, et reprendre la ligne de Mori

et de Torbole, et là tenir en échec l'ennemi plusieurs jours; enfin,

arriver à la Corona, au camp retranché de Castel-Novo, et enfin sous les

murs de Mantoue ou de Verone: agir autrement, ce ne serait pas faire

la guerre, dont l'art ne consiste qu'à gagner du temps lorsqu'on a des

forces inférieures. Pour empêcher l'ennemi d'attaquer d'abord Torbole et

Mori, le moyen qui m'a paru le plus clair était de faire construire un

pont sur l'Adige et d'en retrancher la tête: ce pont devrait être situé

entre Roveredo et Trente. Par ce moyen, l'ennemi ne peut rien tenter

sur Mori et Torbole, même après avoir forcé le général Rey, qui doit

toujours exécuter sa retraite sur Torbole.

Je vous prie de me répondre positivement à cette question: Y a-t-il,

de Torbole à Mori, une bonne ligne? Elle servirait par le lac et par

l'Adige, et j'avais ordonné: 1°. que l'on ferait à cette ligne tous les

travaux nécessaires; 2°. qu'on y construirait dans l'endroit le plus

favorable une redoute avec des coupures de chemins, de manière que cela

fît la même position que la Chiusa et Rivoli, à l'exception que l'ennemi

n'étant pas sur la rive du côté de Mori, on n'a pas besoin d'autant de

forces pour défendre ce point, que pour le plateau de Rivoli.

Je vous prie de relire l'instruction que je vous ai fait passer

au moment de votre entrée à Trente, et d'en faire strictement les

préparatifs, cela tenant à un système général de guerre pour la campagne

dans laquelle nous allons entrer, me reposant entièrement sur vous et

sur le commandant du génie, auquel j'ai donné ordre de se rendre à

Trente; sur les positions à tenir et sur l'application des idées

générales contenues dans mon instruction.

Mon principe pour la défense du Tyrol est, dès l'instant que vous êtes

obligé d'évacuer Trente, de vous rallier en avant de Roveredo, occupant,

avec toute la division Rey, les hauteurs de Mori: rallié là pendant

toute une journée, passer l'Adige et placer les trois divisions entre

l'Adige, Mori et Torbole, plaçant seulement quelques pièces de canon et

quelques détachemens dans les endroits les plus étroits entre Mori et

Rivoli, pour empêcher l'ennemi de pouvoir se porter sur Ala, et même y

construire, dans l'endroit le plus favorable, une bonne redoute, ayant

soin de pratiquer des coupures de tous les côtés, et vis-à-vis de

laquelle on doit avoir un pont avec une tête très-bien retranchée. Qui

est maître d'une rive de l'Adige et a un pont, est maître des deux

rives. Lorsqu'ensuite l'occupation de la ligne de Torbole et Mori par

suite des événemens qui peuvent arriver aux autres divisions de l'armée,

deviendrait inutile, alors Mantoue, Peschiera, ou une place quelconque,

offrent une protection à la division.

La ligne de Rivoli ne peut donc plus me servir de rien, à moins que ce

ne soit comme ligne de passage pour gagner quelques jours de temps:

cette ligue est trop éloignée des gorges de la Brenta, pour que le corps

d'armée puisse jamais être secouru par un mouvement de flanc sur Trente:

au lieu que celle de Mori, avec un pont qui permet de passer de l'autre

côté, aide aux divisions, qui, par un mouvement rétrograde, enfileraient

les gorges de la Brenta, pour se porter sur les flancs de l'ennemi à

Trente. En voilà assez, je crois, pour vous faire sentir l'importance

de la position de Mori; il faut que l'art y seconde la nature. S'il

arrivait une circonstance où vous puissiez être forcé dans la ligne de

Torbole, plus tôt que dix jours après l'avoir été au Lawis, la campagne

serait manquée.

Sous peu de jours, je serai de retour à l'armée, où je sens que ma

présence devient nécessaire. L'armée est à trois jours de Rome, je suis

en traité avec cette prêtraille, et, pour cette fois-ci, le Saint-Père

sauvera encore sa capitale, en nous cédant ses plus beaux états et de

l'argent, et, par ce moyen, nous sommes en mesure pour exécuter la

grande tâche de la campagne prochaine.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 688 / 899 题