Au quartier-général à Macereta, le 27 pluviose an 5 (15 février 1797).
_Au directoire exécutif._
Je vous fais passer, citoyens directeurs, 1°. la copie d'une lettre que
m'a écrite le cardinal Mattei.
2°. La copie d'une note qui m'a été remise par le prince de Belmonte
Pignatelli, envoyé près de moi par sa cour.
Il m'a dit confidentiellement et m'a montré des articles de son
instruction, aussi très-confidentiellement et non officiellement, où
le roi son maître prenait un tel intérêt aux affaires de Rome, qu'il
faisait marcher un corps de troupes pour appuyer ses représentations sur
Rome.
Je lui ai répondu très-confidentiellement que, si je n'avais point
abattu l'orgueil du pape, il y a trois mois, c'est que je ne doutais pas
que le roi de Naples voulait se mêler, contre le droit des gens et la
teneur du traité, de cette affaire-là, et que véritablement alors je
n'avais pas le moyen de lui répondre; mais qu'aujourd'hui j'avais de
disponibles les trente mille hommes qui étaient devant Mantoue, et les
quarante mille hommes qui me venaient de l'intérieur; que si le roi son
maître me jetait le gant, je le ramasserais; que la république donnerait
au roi de Naples toutes les satisfactions compatibles avec sa dignité et
son intérêt: il a, en reprenant le ton officiel, désavoué ce qui avait
été dit en confidence.
J'ai répondu au cardinal Mattei la lettre que je vous envoie, au prince
Belmonte Pignatelli la note que je vous envoie également.
Je vous fais tenir la mesure que j'ai adoptée à Ancône pour
l'organisation de l'administration, le parti que j'ai pris ici
relativement à l'organisation de la province, ainsi qu'un ordre que j'ai
donné en faveur des prêtres réfractaires. Cet ordre n'est pas contraire
à la loi; il est conforme à nos intérêts et à la bonne politique: car
ces prêtres nous sont fort attachés et beaucoup moins fanatiques que les
Romains. Ils sont accoutumés à ce que les prêtres ne gouvernent pas, et
c'est déjà beaucoup: ils sont très-misérables; les trois quarts pleurent
quand ils voient un Français: d'ailleurs, à force d'en faire des
battues, ou les oblige à se réfugier en France. Comme ici nous ne
touchons en aucune manière à la religion, il vaut beaucoup mieux qu'ils
y restent; si vous approuvez cette mesure et qu'elle ne contrarie pas
les principes généraux, je tirerai de ces gens-là un grand parti en
Italie.
Ancône est un très-bon port, on va delà en vingt-quatre heures en
Macédoine, et en dix jours à Constantinople. Mon projet est d'y ramasser
tous les juifs possible; je fais mettre dans le meilleur état de défense
la forteresse; il faut que nous conservions le port d'Ancône à la paix
générale, et qu'il reste toujours français: cela nous donnera une
grande influence sur la Porte Ottomane et nous rendra maîtres de la
mer Adriatique, comme nous le sommes, par Marseille, l'île de Corse et
Saint-Pierre, de la Méditerranée. Quinze cents hommes de garnison, et 2
à 300,000 liv. pour fortifier un monticule voisin, et cette ville sera
susceptible de soutenir un très-long siège.
Loretto contenait un trésor à peu près de 3,000,000 liv. tournois, ils
nous ont laissé à peu près pour un million sur les sept; je vous envoie
de plus la madone avec toutes les reliques. Cette caisse vous sera
directement adressée, et vous en ferez l'usage que vous jugerez
convenable; la madone est de bois.
La province de Macereta, connue plus communément sous le nom de Marche
d'Ancône, est une des plus belles et sans contredit la plus riche des
états du pape. Nos troupes seront, j'espère, ce soir à Foligno, et
passeront la journée de demain à se réunir au deuxième bataillon de la
soixante-troisième qui était à Livourne, et que j'ai fait venir. Voici
ce que je compte faire:
J'accorderai la paix au pape, moyennant qu'il cédera en toute propriété
à la république la légation de Bologne, la légation de Ferrare, la
légation de Romagne, le duché d'Urbin et la Marche d'Ancône, et qu'il
nous paiera, 1°. les 3,000,000 valeur du trésor de Loretto; 2°. les
15,000,000 valeur de ce qui reste dû pour l'armistice; il donnera tous
les chevaux de cavalerie, tous les chevaux de son artillerie; qu'il
chassera Colli et tous les Autrichiens, et nous donnera les armes de
tous les nouveaux régimens créés depuis l'armistice. Si cela n'est pas
accepté, j'irai à Rome.
Je préfère l'accommodement à aller à Rome, 1°. parce que cela m'évitera
une discussion qui peut être très-sérieuse avec le roi de Naples; 2°.
parce que le pape et tous les princes se sauvant de Rome, je ne pourrai
jamais en tirer ce que je demande; 3°. parce que Rome ne peut pas
exister long-temps dépouillée de ses belles provinces: une révolution
s'y fera toute seule. 4°. Enfin la cour de Rome nous cédant tous ses
droits sur ce pays, on ne pourra pas, à la paix générale, regarder cela
comme un succès momentané, puisque ce sera une chose très-finie; et
enfin cela nous donnera la division qui est ici, disponible tout de
suite pour les opérations du Frioul, et me donnera le temps, avant
d'être entré en lutte avec les Autrichiens, de conclure quelque article
secret avec le sénat de Venise.
Je vous enverrai incessamment la seconde lettre que vient de m'écrire le
cardinal Mattei.
Rien de nouveau, de bien intéressant dans le Tyrol, ni sur la Piave,
si ce n'est des escarmouches, dont l'état-major vous fait passer le
bulletin.
Je vous enverrai l'inventaire de l'artillerie trouvée à Mantoue, Ancône
et autres places.
J'attends toujours Villemansy avec la plus grande impatience. Nous avons
besoin d'un homme qui ait le sens commun dans cette place: tous ceux que
j'ai vus depuis le commencement de la campagne, sont à peine bons pour
être commissaires dans une place.
Verninac est arrivé à Naples, je lui répondrai du moment que le chemin
sera libre, pour lui indiquer la route qu'il doit tenir.