Au quartier-général à Faenza, le 15 pluviose an 5 (3 février 1797).
_Au directoire exécutif._
Citoyens directeurs,
Je vous ai rendu compte hier de l'arrivée de nos troupes à Trente: le
général Joubert, arrivé dans cette ville, envoya aussitôt à la poursuite
de l'ennemi.
Le général Vial, à la tête de l'infanterie légère, occupa la ligne du
Lawis; les débris de l'armée autrichienne étaient de l'autre côté. Le
général Vial passa le Lawis à pied, à la tête de la vingt-neuvième
demi-brigade, poussa l'ennemi jusqu'à Saint-Michel, lui fit huit cents
prisonniers, et joncha la terre de morts. La jonction des généraux
Masséna et Joubert est faite, et ce dernier général occupe la ligne du
Lawis qui couvre Trente.
L'aide-de-camp Lambert, l'adjudant Cansillon se sont particulièrement
distingués.
Je me suis attaché à montrer la générosité française vis-à-vis de
Wurmser, général âgé de soixante-dix ans, envers qui la fortune a été,
cette campagne-ci, très-cruelle, mais qui n'a pas cessé de montrer une
connaissance et un courage que l'histoire remarquera. Enveloppé de tous
côtés après la bataille de Bassano, perdant d'un seul coup une partie du
Tyrol et son armée, il ose espérer de pouvoir se réfugier dans Mantoue,
dont il est éloigné de quatre à cinq journées, passe l'Adige, culbute
une de nos avant-gardes à Cerca, traverse la Molinella et arrive dans
Mantoue. Enfermé dans cette ville, il a fait deux ou trois sorties,
toutes lui ont été malheureuses, et à toutes il était à la tête. Mais,
outre les obstacles très-considérables que lui présentaient nos lignes
de circonvallation, hérissées de pièces de campagne, qu'il était obligé
de surmonter, il ne pouvait agir qu'avec des soldats découragés par tant
de défaites, et affaiblis par les maladies pestilentielles de Mantoue.
Ce grand nombre d'hommes qui s'attachent toujours à calomnier le
malheur, ne manqueront pas de chercher à persécuter Wurmser.
Le général Serrurier et le général Wurmser ont dû avoir hier une
conférence pour fixer le jour de l'exécution de la capitulation, et
s'accorder sur les différens qu'il y a entre l'accordé et le proposé.
La division du général Victor a couché le 13 à Imola, première ville de
l'état papal. L'armée de Sa Sainteté avait coupé les ponts, et s'était
retranchée avec le plus grand soin sur la rivière de Senio, qu'elle
avait bordée de canons. Le général Lannes, commandant l'avant-garde,
aperçut les ennemis qui commençaient à le canonner: il ordonna aussitôt
aux éclaireurs de la légion lombarde d'attaquer les tirailleurs
papistes; le chef de brigade Lahoz, commandant cette légion, réunit
ses grenadiers, qu'il fit former en colonne serrée, pour enlever, la
baïonnette au bout du fusil, les batteries ennemies. Cette légion, qui
voit le feu pour la première fois, s'est couverte de gloire; elle a
enlevé quatorze pièces de canon sous le feu de trois à quatre mille
hommes retranchés. Pendant que le feu durait, plusieurs prêtres, un
crucifix à la main, prêchaient ces malheureuses troupes. Nous avons
pris à l'ennemi quatorze pièces de canon, huit drapeaux, quatre mille
prisonniers, et tué quatre ou cinq cents hommes. Le chef de brigade
Lahoz a été légèrement blessé. Nous avons eu quarante hommes tués ou
blessés.
Nos troupes se portèrent aussitôt sur Faenza, elles en trouvèrent les
portes fermées; toutes les cloches sonnaient le tocsin, et une populace
égarée prétendait en défendre l'issue. Tous les chefs, notamment
l'évêque, s'étaient sauvés: deux ou trois coups de canon enfoncèrent les
portes, et nos gens entrèrent au pas de charge. Les lois de la guerre
m'autorisaient à mettre cette ville infortunée au pillage; mais comment
se résoudre à punir aussi sévèrement toute une ville pour le crime de
quelques prêtres? J'ai envoyé chez eux cinquante officiers que j'avais
faits prisonniers, pour qu'ils allassent éclairer leurs compatriotes, et
leur faire sentir les dangers qu'une extravagance pareille à celle-ci
leur ferait courir. J'ai fait, ce matin, venir tous les moines, tous les
prêtres; je les ai rappelés aux principes de l'Évangile, et j'ai employé
toute l'influence que peuvent avoir la raison et la nécessité, pour les
engager à se bien conduire: ils m'ont paru animés de bons principes;
j'ai envoyé à Ravennes le général des camaldules, pour éclairer cette
ville, et éviter les malheurs qu'un plus long aveuglement pourrait
produire; j'ai envoyé à Cézène, patrie du pape actuel, le P. don
Ignacio, prieur des bénédictins.
Le général Victor continua hier sa route, et se rendit maître de Forti;
je lui ai donné l'ordre de se porter aujourd'hui à Cézène. Je vous ai
envoyé différentes pièces qui convaincront l'Europe entière de la folie
de ceux qui conduisent la cour de Rome. Je vous enverrai aussi deux
autres affiches, qui vous convaincront de la démence de ces gens-ci; il
est déplorable de penser que cet aveuglement coûte le sang des pauvres
peuples, innocens instrumens et de tout temps victimes des théologiens.
Plusieurs prêtres, et entre autres un capucin, qui prêchaient l'armée
des catholiques, ont été tués sur le champ de bataille.