_Note donnée par le général Bonaparte au général divisionnaire
Clarke[12]._
[Footnote 12: Cette note, sans date, nous a paru appartenir à la même
époque que la lettre précédente.]
Mantoue est bloqué depuis plusieurs mois: il y a au moins dix mille
malades qui sont sans viande et sans médicamens; il y a six à sept mille
hommes de garnison qui sont à la demi-ration de pain, à la viande de
cheval et sans vin; le bois même est rare. Il y avait dans Mantoue six
mille chevaux de cavalerie et trois mille d'artillerie: ils en tuent
cinquante par jour, ils en ont salé six cents; beaucoup sont morts faute
de fourrage; il en reste encore dix-huit cents de cavalerie, qui se
détruisent tous les jours: il est probable que dans un mois Mantoue sera
à nous. Pour accélérer cette reddition, je fais préparer de quoi servir
trois batteries incendiaires, qui commenceront à jouer le 25 de ce mois.
L'armée, qui était venue avec tant de forces au secours de Mantoue,
est battue: elle pourra être renforcée dans quinze jours, mais il nous
arrive des secours; d'ailleurs le général Clarke ne peut pas entamer ses
négociations avant douze jours, et à cette époque, si la cour de Vienne
conclut l'armistice, c'est que l'on ne serait pas dans le cas de se
présenter avec quelque espoir de succès. Dans le cas contraire, la cour
de Vienne attendrait l'issue de ses derniers efforts avant de rien
conclure.
Maîtres de Mantoue, l'on sera trop heureux de nous accorder les limites
du Rhin.
Rome n'est point en armistice avec la république française, elle est
en guerre; elle ne veut payer aucune contribution, la prise de Mantoue
seule peut lui faire changer de conduite.
Nous perdrions donc par l'armistice:
1°. Mantoue jusqu'en mai, et, à cette époque, nous le trouverions
parfaitement approvisionné, quelque arrangement que l'on fasse; et les
chaleurs le rendraient imprenable à la fin de l'armistice.
2°. Nous perdrions l'argent de Rome, que nous ne pouvons avoir sans
Mantoue: l'État de l'église est inabordable en été.
3°. L'empereur, étant plus près, ayant plus de moyens de recruter, aura
en mai une armée plus nombreuse que la nôtre; car, quelque chose que
l'on fasse, dès que l'on ne se battra plus, tout le monde s'en ira. Dix
à quinze jours de repos feront du bien à l'armée d'Italie, trois mois la
perdront.
4°. La Lombardie est épuisée: nous ne pouvons nourrir l'armée d'Italie
qu'avec l'argent du pape ou de Trieste. Nous nous trouverions
très-embarrassés à l'ouverture de la campagne qui suivrait l'armistice.
5°. Maîtres de Mantoue, l'on sera dans le cas de ne pas comprendre le
pape dans l'armistice; l'armée d'Italie aura une telle prépondérance,
que l'on se trouvera heureux à Vienne de pouvoir la paralyser pendant
quelques mois.
6°. Si, après l'armistice, on doit recommencer une nouvelle campagne,
l'armistice nous sera très-préjudiciable; si l'armistice doit être
le préliminaire de la paix, il ne faut le faire qu'après la prise
de Mantoue: il y aura le double de chances pour qu'il soit bon et
profitable.
7°. Conclure l'armistice actuellement, c'est s'ôter les moyens et les
probabilités de faire une bonne paix dans un mois.
Tout se résume à attendre la prise de Mantoue, à renforcer cette armée
de tous les moyens possibles, afin d'avoir de l'argent pour la campagne
prochaine, non-seulement pour l'Italie, mais même pour le Rhin, et afin
de pouvoir prendre une offensive si déterminée et si alarmante pour
l'empereur, que la paix se conclue sans difficulté et avec gloire,
honneur et profit.
Si l'on veut renforcer l'armée d'Italie de vingt mille hommes, y compris
les dix mille que l'on nous annonce du Rhin, et de quinze cents hommes
de cavalerie, l'on peut promettre, avant le mois d'avril, 30,000,000
fr. aux armées du Rhin et de Sambre et Meuse, et obliger l'empereur à
tourner tous ses efforts du côté du Frioul.