BONAPARTE.

Au quartier général à Milan, le 8 nivose an 5 (28 décembre 1796).

_Au directoire exécutif._

L'armée du général Alvinzi est sur la Brenta et dans le Tyrol; l'armée

de la république est le long de l'Adige, et occupe la ligne de

Montebaldo, Corona, Rivoli. Nous avons une avant-garde en avant de

Porto-Legnago.

Mantoue est cerné avec le plus grand soin, Le 2 de ce mois, le général

Dumas surprit un espion qui entrait dans la ville; c'est un cadet

autrichien qui avait été expédié de Trente par Alvinzi. Après de grandes

façons, il avoua qu'il était porteur de dépêches, et, effectivement, il

rendit, vingt-quatre heures après (allant à la garde-robe), un petit

cylindre où était renfermée la lettre de l'empereur que je vous ferai

passer. Si cette méthode de faire avaler les dépêches n'était pas

parfaitement connue, je vous enverrais les détails, afin que cela soit

envoyé à nos généraux, parce que les Autrichiens se servent souvent de

cette méthode. Ordinairement les espions gardent cela dans le corps

pendant plusieurs jours; s'ils ont l'estomac dérangé, ils ont soin de

reprendre le petit cylindre, de le tremper dans de l'élixir et de le

réavaler. Ce cylindre est trempé dans de la cire d'Espagne, déliée dans

du vinaigre.

Vous verrez, par la lettre de l'empereur, que Wurmser doit effectivement

être à toute extrémité; la garnison ne se nourrit que de _poulenta_ et

de viande de cheval; cependant il est possible que sa réduction tarde

encore: les Autrichiens mettent tant d'espérance dans cette place, qu'il

n'est pas étonnant qu'ils souffrent toutes les extrémités avant de la

rendre.

Le parti qu'ordonne l'empereur n'est pas bien dangereux.

Le corps franc des volontaires de Vienne, fort de quatre mille hommes,

est arrivé à Trente; il y a un caporal qui est chambellan: c'est une

garde nationale. Trois mille hommes sont déjà arrivés à Trente, venant

du Rhin, et quatre mille recrues de Hongrie. Les chemins sont chargés

de troupes. Nous, au contraire, nous en sommes toujours au premier des

renforts annoncés au commencement de la campagne, qui n'arrivent pas

encore.

L'état de situation que vous m'avez envoyé est plein de doubles emplois

et de fautes. Je suis entré en campagne avec un corps d'armée de

vingt-quatre mille hommes d'infanterie, une division du col de Tende et

de Fenestre, et les garnisons des Alpes-Maritimes de huit mille hommes,

dont six mille m'ont rejoint après la bataille de Mondovi, en descendant

le col de Tende. J'ai donc eu trente mille hommes de la ci-devant armée

d'Italie dans les plaines du Piémont.

L'armée des Alpes m'a fourni huit mille cinq cents hommes, qui ne

doivent pas être considérés comme renfort, puisque l'armée des Alpes

défendait les frontières d'Italie.

On peut donc considérer l'armée d'Italie proprement dite comme ayant été

primitivement de trente-huit mille cinq cents hommes d'infanterie.

Le gouvernement l'a renforcée de deux mille six cents hommes venant

du général Châteauneuf-Randon, et des trente-troisième, sixième,

quarantième et cinquante-huitième demi-brigades, venant de la Vendée, et

de la quatorzième, venant de Paris, faisant en tout dix mille hommes.

Si donc l'armée n'avait perdu personne, elle aurait cinquante-un mille

cent hommes d'infanterie, mais sur lesquels quatre mille hommes ont été

tués sur le champ de bataille, comme vous le verrez par l'état que je

vous ferai passer; mille blessés hors de service; deux mille morts aux

hôpitaux: en tout sept mille.

On a donc perdu sept mille hommes, dont mille cavaliers, pionniers ou

artilleurs: reste ainsi quarante-cinq mille cent hommes d'infanterie,

dont elle est composée.

Vous voyez donc, citoyens directeurs, que votre armée a reçu, non pas

cinquante-sept mille hommes de renfort, mais seulement douze mille six

cents hommes, dans une campagne où il y a eu tant de batailles, et où

les mêmes hommes ont détruit l'armée sarde et l'armée de Beaulieu,

fortes de soixante-treize mille hommes: l'armée de Beaulieu, renforcée

de vingt mille hommes du Rhin, commandés par Wurmser; l'armée de

Wurmser, renforcée de dix-huit mille hommes tirés de la Pologne, six

mille du Rhin et douze mille recrues, commandés par Alvinzi; et nous

sommes à la veille d'avoir affaire aux débris de toutes ces armées,

renforcés par quatre mille volontaires de Vienne, trois mille hommes du

Rhin, trois mille recrues déjà arrivées, quinze cents que l'on m'assure

que les ennemis attendent dans le courant de janvier, plus, les recrues

qui arrivent de tous les côtés.

Il a fallu du bonheur et du bien joué pour vaincre Alvinzi. Comment

espérer vaincre, avec les mêmes troupes, Alvinzi, renforcé de trente à

trente-cinq mille hommes, tandis que nous n'avons encore reçu que trois

mille hommes?

La guérison de nos malades est sûrement un avantage; mais les malades de

Wurmser se guérissent aussi dans Mantoue.

Vous m'annoncez dix mille hommes de l'Océan et dix mille du Rhin, mais

rien de cela n'arrive; il y a cependant six décades de votre annonce. On

dit même que la tête de cette colonne de l'Océan a rétrogradé.

Il paraît, d'après la lettre de l'empereur, qu'une lutte se prépare pour

janvier; faites au moins que les secours qui devaient arriver contre

Alvinzi, et dont la victoire d'Arcole nous a mis à même de nous passer,

arrivent actuellement: sans quoi, vous sacrifiez l'armée la plus

attachée à la constitution, et qui, quels que soient les mouvemens que

se donnent les ennemis de la patrie, sera attachée au gouvernement et

à la liberté avec le même zèle et la même intrépidité qu'elle a mis à

conserver l'Italie à la république.

Je le dis avec une vraie satisfaction, il n'est point d'armée qui désire

davantage la conservation de la constitution sacrée, seul refuge de

la liberté et du peuple français. L'on hait ici et l'on est prêt à

combattre les nouveaux révolutionnaires, quel que soit leur but. Plus de

révolution, c'est l'espoir le plus cher du soldat: il ne demande pas la

paix, qu'il désire intérieurement, parce qu'il sait que c'est le

seul moyen de ne la pas obtenir, et que ceux qui ne la désirent pas

l'appellent bien haut pour qu'elle n'arrive pas. Le soldat se prépare

à de nouvelles batailles, et s'il jette quelquefois un coup d'oeil sur

l'esprit qui anime plusieurs villes dans l'intérieur, son regret est de

voir les déserteurs accueillis, protégés, et les lois sans force dans un

moment où il s'agit de décider du sort du peuple français.

Enfin, citoyens directeurs, l'ennemi retire ses troupes du Rhin pour les

envoyer en Italie; faites de même, secourez-nous: il n'y aura jamais que

la disproportion trop marquée des ennemis, qui pourra nous vaincre. Nous

ne vous demandons que des hommes, nous nous procurerons le reste avec

d'autant plus de facilité, que nous serons plus nombreux.

Je vous envoie une pétition des officiers de la cinquante-septième, qui

réclament le citoyen Maçon, leur chef de brigade, arrêté par ordre du

général Willot.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 650 / 899 题