BONAPARTE.

Au quartier-général de Due-Castelli, le 13 fructidor an 4 (30 août

1796).

_Au directoire exécutif._

Je vous ai rendu compte, citoyens directeurs, dans ma dernière dépêche,

que le général Wurmser, obligé d'abandonner Bassano, s'était porté de sa

personne avec les débris de deux bataillons de grenadiers à Montebello,

entre Vicence et Verone, où il avait rejoint la division qu'il avait

fait marcher sur Verone, forte de quatre mille cinq cents hommes de

cavalerie et cinq mille d'infanterie, au premier instant qu'il avait su

que je me portais sur Trente.

Le 23, la division du général Augereau se porta sur Padoue; elle ramassa

les débris de l'armée autrichienne et quatre cents hommes qui les

escortaient: celle de Masséna se rendit à Vicence. Wurmser se trouvait

entre l'Adige et la Brenta: il lui était impossible de franchir la

Brenta, puisque deux divisions de l'armée lui en fermaient le passage;

il ne lui restait d'autre ressource que de se jeter dans Mantoue; mais

ayant prévu, à mon départ pour Trente, le mouvement que ferait le

général Wurmser, j'avais laissé dans Verone le général de division

Kilmaine, et fait garnir d'artillerie les remparts de cette place. Le

général Kilmaine, avec sa sagacité ordinaire, a su imposer à l'ennemi et

le tenir pendant quarante-huit heures en respect, le repoussant par le

feu de son artillerie toutes les fois qu'il a essayé de pénétrer. Je

n'avais pu lui laisser que des forces trop peu considérables pour

contenir une ville très-populeuse, et pour repousser un corps d'armée

qui avait autant de raisons de ne rien épargner pour se rendre maître

de cette place importante. Il se loue beaucoup du chef de bataillon

Muirond, qui y commandait l'artillerie.

Le 28 au soir, le général Wurmser apprit l'arrivée du général Masséna à

Vicence, il sentit qu'il n'avait plus un moment à perdre; il fila toute

la nuit le long de l'Adige, qu'il passa à Porto-Legnago.

Le 24 au soir, la division du général Masséna passa l'Adige à Ronco,

dans le temps que la division du général Augereau marchait de Padoue sur

Porto-Legnago, ayant bien soin d'éclairer sa gauche pour que l'ennemi ne

cherchât pas à se sauver par Castel-Basilo.

Le 25, à la pointe du jour, je donnai ordre à la division du général

Masséna de se porter à Sanguinetto, afin de barrer le passage à Wurmser;

le général Sahuguet, avec une brigade, se porta à Castellaro, et eut

ordre de couper tous les ponts sur la Molinella.

_Combat de Cerea._

Pour se rendre de Ronco à Sanguinetto, il y a deux chemins: l'un, qui

part de Ronco, passe par la gauche, en suivant l'Adige, et rencontre

le chemin de Porto-Legnago à Mantoue; le second conduit directement de

Ronco à Sanguinetto: c'était celui qu'il fallait prendre, au contraire

on prit le premier. Le général Murat, à la tête de quelques centaines de

chasseurs, arrivé à Cerea, rencontra la tête de la division de Wurmser;

il culbuta plusieurs escadrons de cavalerie. Le général Pigeon,

commandant l'avant-garde du général Masséna, sentant la cavalerie

engagée, se précipite avec son infanterie légère pour la soutenir; il

passe le village et s'empare du pont sur lequel l'ennemi devait passer:

la division du général Masséna était encore éloignée. Après un moment

d'étonnement et d'alarme donnée à la division du général Wurmser, ce

général fit ses dispositions, culbuta notre avant-garde, reprit le pont

et le village de Cerea. Je m'y étais porté au premier coup de canon que

j'avais entendu, il n'était plus temps. Il faut faire à l'ennemi un

pont d'or ou lui opposer une barrière d'acier. Il fallut se résoudre à

laisser échapper l'ennemi, qui, selon tous les calculs et toutes les

probabilités, devait être, ce jour-là, obligé de poser les armes et de

se rendre prisonnier. Nous nous contentâmes de rallier notre avant-garde

et de retourner à demi-chemin de Ronco à Cerea. Nous avons trouvé le

lendemain sur le champ de bataille plus de cent hommes tués de l'ennemi,

et nous lui avons fait deux cent cinquante prisonniers. Nous sommes

redevables au courage du huitième bataillon de grenadiers et au

sang-froid du général de brigade Victor, d'être sortis à si bon marché

d'une lutte aussi inégale.

_Combat de Castellaro_.

Wurmser fila toute la nuit du 25 au 26 sur Mantoue avec une telle

rapidité, qu'il arriva le lendemain de bonne heure à Nogara. Il apprit

que les ponts de la Molinella étaient coupés, et qu'une division

française l'attendait à Castellaro. Il sentit qu'il ne fallait pas

essayer de forcer Castellaro, puisque, dès la pointe du jour, nous nous

étions mis à sa poursuite: j'espérais encore le trouver se battant avec

le général Sahuguet; mais malheureusement celui-ci n'avait pas coupé

le pont de Villa-Impenta sur la Molinella, à une lieue de sa droite:

Wurmser avait filé par là. Dès l'instant que le général Sahuguet avait

su son passage, il avait envoyé quelques chasseurs pour le harceler

et retarder sa marche; mais il avait trop peu de monde pour pouvoir y

réussir. Le général Charton, avec trois cents hommes, fut enveloppé par

un régiment de cuirassiers. Au lieu de se poster dans les fossés, ces

braves soldats voulurent payer d'audace et charger les cuirassiers;

mais après une vigoureuse résistance ils furent enveloppés. Le général

Charton a été tué dans ce combat, et les trois cents hommes ont été

faits prisonniers, parmi lesquels le chef de brigade Dugoulot, chef de

la douzième demi-brigade d'infanterie légère.

_Prise de Porto-Legnago_.

Le général Augereau, arrivé le 21 devant Porto-Legnago, investit la

place; le général Masséna y envoya la brigade du général Victor pour

l'investir du côté de l'Adige: après quelques pourparlers, la garnison,

forte de seize cent soixante-treize hommes, se rendit prisonnière de

guerre le 27. Nous y trouvâmes vingt-deux pièces de canon de campagne,

tout attelées, ainsi que leurs caissons et les cinq cents hommes que

Wurmser nous avait fait prisonniers au combat de Cerea, et qui, par ce

moyen, furent délivrés.

_Combat de Due-Castelli_.

Le 28, la division du général Masséna partit à la pointe du jour de

Castellero, se porta sur Mantoue par la route de Due-Castelli, afin

d'engager l'ennemi à rentrer dans la place, en s'emparant du faubourg

Saint-George; le combat s'engagea à midi, il fut encore engagé trop

promptement: la cinquième demi-brigade se trompa de chemin et n'arriva

pas à temps. La nombreuse cavalerie ennemie étonna notre infanterie

légère; mais la brave trente-deuxième soutint le combat jusqu'au soir,

et nous restâmes maîtres du champ de bataille, éloignés de deux milles

du faubourg Saint-George. Le général Sahuguet, après avoir investi la

citadelle, s'est porté sur la Favorite: déjà il avait obtenu les plus

grands succès, il avait pris à l'ennemi trois pièces de canon; mais

il fut obligé de prendre une position en arrière, et d'abandonner

l'artillerie qu'il venait de prendre à l'ennemi.

_Bataille de Saint-George_.

Cependant les hulans, les hussards et les cuirassiers ennemis, fiers de

ces petits succès, inondaient la campagne; le général Masséna leur fit

tendre des embuscades, qui obtinrent un succès d'autant plus heureux,

qu'elles mirent aux prises notre infanterie légère avec eux. Nous en

tuâmes ou prîmes environ cent cinquante. Les cuirassiers ne sont pas

à l'abri de nos coups de fusil. L'ennemi a eu au moins trois cents

blessés.

C'est dans ces petits chocs que le général Masséna a montré beaucoup

de fermeté à rallier sa troupe et à la conduire au combat. Le général

Kilmaine, à la tête du vingtième de dragons, a contenu l'ennemi, et

a par là rendu un grand service. Ces combats, qui n'étaient dans la

réalité que des échauffourées, donneront beaucoup de confiance à nos

ennemis. Il fallait l'accroître par tous les moyens possibles, car nous

ne pouvions pas avoir de plus grand bonheur que de porter l'ennemi à

engager une affaire sérieuse hors de ses remparts.

Le général Masséna prit, la nuit du 28 au 29, une position en arrière.

Le lendemain, à la pointe du jour, nous apprîmes que les ennemis avaient

fait sortir presque toute leur garnison pour défendre la Favorite et

Saint-George, et par là se conserver les moyens d'avoir des fourrages

pour nourrir leur nombreuse cavalerie.

À deux heures après midi, le général Bon, commandant provisoirement

la division du général Augereau, qui est malade, arriva de Governolo,

longeant le Mincio, et attaqua l'ennemi placé en avant de Saint-George,

sur notre gauche; le général la Salcette se porta pour couper les

communications de la Favorite à la citadelle; le général Pigeon, passant

par Villa-Nova, alla pour tourner une plaine où la cavalerie ennemie

pouvait manoeuvrer, et pour couper les communications de la Favorite à

Saint-George.

Lorsque ces différentes attaques furent commencées, le général Victor,

avec la dix-huitième demi-brigade de bataille, en colonne serrée par

bataillon, et à la hauteur de division, marcha droit à l'ennemi; la

trente-deuxième demi-brigade, soutenue par le général Kilmaine à la tête

de deux régimens de cavalerie, marcha par la droite pour acculer les

ennemis, et les pousser du côté où était le général Pigeon. Le combat

s'engagea de tous côtés avec beaucoup de vivacité; le huitième bataillon

de grenadiers, placé à l'avant-garde, et conduit par l'adjudant-général

Leclerc et mon aide-de-camp Marmont, fit des prodiges de valeur.

La quatrième demi-brigade de bataille, qui avait sur la gauche commencé

le combat, avait attiré la principale attention de l'ennemi, qui se

trouvait percé par le centre: nous enlevâmes Saint-George. Un escadron

de cuirassiers chargea un bataillon de la dix-huitième, qui le reçut

baïonnette en avant, et fit prisonniers tous ceux qui survécurent à

cette charge.

Nous avons fait dans cette bataille deux mille prisonniers, parmi

lesquels un régiment entier de cuirassiers et une division de hulans.

L'ennemi doit avoir au moins deux mille cinq cents hommes tués ou

blessés; nous avons pris vingt-cinq pièces de canon avec leurs caissons

tout attelés.

Parmi nos blessés dans les journées du 28 et du 29, sont: le général

Victor, le général Berlin, le général Saint-Hilaire, le général Mayer,

blessé en allant au secours d'un soldat chargé par un cuirassier ennemi;

le général Murat, blessé légèrement; le chef de brigade Lannes; le

chef de bataillon Rolland; le chef de brigade du dixième régiment de

chasseurs à cheval, Leclerc, a été blessé en chargeant à la tête de son

régiment. À l'affaire du 28, le chef de brigade de la dix-huitième,

qui a eu son cheval tué sous lui à l'affaire de Bassano, s'est

particulièrement distingué. Suchet, chef de bataillon de la

dix-huitième, a été blessé à la journée du 25, en combattant

courageusement à la tête de son bataillon. Aucun des officiers généraux

n'est blessé grièvement, et j'espère que nous ne serons pas longtemps

privés de leurs services.

L'adjudant-général Belliard, officier de distinction, qui a eu un cheval

tué sous lui dans l'une des précédentes affaires, s'est parfaitement

bien conduit. Les adjoints aux adjudans-généraux Charles et Salkoski se

sont parfaitement conduits.

Je vous demande le grade de général de brigade pour le citoyen Leclerc,

chef de brigade du dixième régiment de chasseurs à cheval, et de

l'avancement pour les adjoints d'Amour et Ducos qui ont été blessés.

Je demande le grade de chef d'escadron d'artillerie légère pour les

citoyens Rozet et Coindet, tous deux capitaines d'artillerie légère.

J'ai nommé adjudant-général l'ex-adjudant provisoire Roche, officier

très-distingué, qui s'est conduit parfaitement dans différentes

affaires. J'ai nommé chef de brigade au premier régiment de hussards

l'adjudant-général Picard, officier de la plus grande distinction. Le

chef de brigade du septième régiment de hussards, le citoyen Paym, a été

blessé à la tête de son régiment. Le quinzième de dragons s'est conduit,

dans toutes ces circonstances, avec le plus grand courage.

Ainsi, si la garnison de Mantoue a été renforcée à peu près par cinq

mille hommes d'infanterie, je calcule que la bataille de Saint-George

doit à peu près les lui avoir fait perdre. Quant à la cavalerie, c'est

un surcroît d'embarras et de consommation. Je ne doute plus que Wurmser

ne tente toute espèce de moyens pour sortir de Mantoue avec elle.

Depuis le 16 de ce mois nous sommes toujours nous battant, et toujours

les mêmes hommes contre des troupes nouvelles. L'armée que nous venons

presque de détruire était encore formidable; aussi il paraît qu'elle

avait des projets hostiles, nous l'avons surprise et prévenue dans le

temps qu'elle faisait son mouvement.

Je vous envoie mon aide-de-camp Marmont, porteur de vingt-deux drapeaux

pris sur les Autrichiens.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 523 / 899 题