Au quartier-général à Milan, le 19 prairial an 4 (7 juin 1796).
_Au directoire exécutif._
Lorsque M. Beaulieu sut que nous marchions pour passer le Mincio, il
s'empara de la forteresse de Peschiera, qui appartient aux Vénitiens.
Cette forteresse, située sur le lac de Garda, à la naissance du Mincio,
a une enceinte bastionnée en très-bon état, et quatre-vingt pièces de
canon, qui, à la vérité, n'étaient pas montées.
M. le provéditeur général, qui était à Vérone avec deux mille hommes,
aurait donc bien pu faire en sorte que cette place ne fût pas occupée
par les Autrichiens, qui y sont entrés sans aucune espèce de résistance,
lorsque j'étais arrivé à Brescia, c'est-à-dire à une journée de-là.
Dès que j'appris que les Autrichiens étaient à Peschiera, je sentis
qu'il ne fallait pas perdre un instant à investir cette place, afin
d'ôter à l'ennemi les moyens de l'approvisionner. Quelques jours de
retard m'auraient obligé à un siège de trois mois.
Le combat de Borghetto et le passage du Mincio nous rendirent cette
place deux jours après. Le provéditeur vint à grande hâte se justifier,
je le reçus fort mal. Je lui déclarai que je marchais sur Venise porter
moi-même plainte au sénat d'une trahison aussi manifeste. Pendant le
temps que nous nous entretenions, Masséna avait ordre d'entrer à Vérone,
à quelque prix que ce fût. L'alarme à Venise a été extrême. L'archiduc
de Milan, qui y était, s'est sauvé sur-le-champ en Allemagne.
Le sénat de Venise vient de m'envoyer deux sages du conseil, pour
s'assurer définitivement où en étaient les choses. Je leur ai renouvelé
mes griefs, je leur ai parlé aussi de l'accueil fait à Monsieur; je
leur ai dit que, du reste, je vous avais rendu compte de tout, et que
j'ignorais la manière dont vous prendriez cela: que, lorsque je suis
parti de Paris, vous croyiez trouver dans la république de Venise une
alliée fidèle aux principes; que ce n'était qu'avec regret que leur
conduite à l'égard de Peschiera m'avait obligé de penser autrement; que,
du reste, je croyais que ce serait un orage qu'il serait possible à
l'envoyé du sénat de conjurer. En attendant, ils se prêtent de la
meilleure façon à nous fournir ce qui peut être nécessaire à l'armée.
Si votre projet est de tirer cinq ou six millions de Venise, je vous ai
ménagé exprès cette espèce de rupture. Vous pourriez les demander en
indemnité du combat de Borghetto, que j'ai été obligé de livrer pour
prendre cette place. Si vous avez des intentions plus prononcées, je
crois qu'il faudrait continuer ce sujet de brouillerie, m'instruire
de ce que vous voulez faire, et attendre le moment favorable, que je
saisirai suivant les circonstances: car il ne faut pas avoir affaire à
tout le monde à la fois.
La vérité de l'affaire de Peschiera est que Beaulieu les a lâchement
trompés; il leur a demandé le passage pour cinquante hommes, et il s'est
emparé de la ville. Je fais dans ce moment-ci mettre Peschiera en état
de défense, et, avant quinze jours, il faudra de l'artillerie de siège
et un siège en règle pour la prendre.