XIII

Mercredi 10 avril.

Des cris me réveillent; des cris affreux, tout près de moi; des espèces

de gargouillements immondes qui semblent sortir de quelque monstrueux

gosier suffoquant de fureur. Il fait déjà jour, hélas! et bientôt va

sonner la trompette, car toutes les arabesques noires qui décorent

l'extérieur de ma maison se dessinent par transparence sur la toile

tendue, tout infiltrée de lumière d'or. Et même ces rayons du soleil

levant découpent sur ma muraille, en ombre chinoise, la forme de la bête

qui pousse ces vilains cris; un cou très long, très long, qui se tord

comme une chenille, et, à l'extrémité, une petite tête déprimée à lèvres

pendantes: un chameau! Je l'avais d'ailleurs reconnu tout de suite à son

horrible voix. Un imbécile de chameau, rétif ou en détresse...

J'observe les mouvements de sa silhouette avec une inquiétude extrême...

Allons, c'est fait, le malheur est accompli, il s'est entravé les pieds

dans les cordes de ma tente, et le voilà qui se démène, qui crie plus

fort, secouant toute ma toiture qui va sûrement me tomber sur la tête...

Enfin j'entends le chamelier qui accourt, en faisant: «Ts! Ts! Ts!»

(C'est ce qu'on leur dit, aux chameaux, pour les calmer, et ils cèdent,

en général, à ce raisonnement-là.)

Encore: «Ts! Ts! Ts!»--Il s'apaise et s'éloigne. Ma tente redevient

immobile, et pour quelques minutes je me rendors...

La trompette de réveil, gaie et claire!--Le lever toujours rapide.--Le

déjeuner au pain noir, au beurre de _mouna_, plein de poils roux et

d'immondices, pendant que notre camp se démonte.--Puis le boute-selle,

et en route!

Notre tapis de fleurs, ce matin, est d'abord de larges volubilis bleus

mêlés d'anémones rouges. Puis viennent des plaines sablonneuses, où

poussent encore quelques rares asphodèles, brûlés et chétifs; des

étendues jaunâtres ayant déjà un aspect saharien.

Nous approchons d'un lieu appelé Seguedla, où chaque mercredi se tient

un immense marché encore plus couru que celui de Tlata-Raïssana, que

nous traversions avant-hier; on y vient, paraît-il, de huit ou dix

lieues à la ronde.

En effet là-bas, au milieu de ce pays toujours sans villages, sans

maisons, sans arbres, là-bas, deux ou trois petites collines

apparaissent, couvertes d'une couche de choses grisâtres, semblables à

des amas de pierres, mais qui ondulent et d'où sort un murmure: c'est

une foule innombrable et serrée, dix mille personnes peut-être,

uniformément vêtues de longues robes grises et le capuchon baissé; une

masse absolument compacte et d'une même nuance neutre, comme seraient

des cailloux ou des ossements. Cela fait songer à ces foules primitives,

composées de gens nomades à qui il est indifférent d'être ici ou

ailleurs; à ces multitudes qui, aux déserts de Judée ou d'Arabie,

suivaient les prophètes...

Notre arrivée est signalée de loin, un mouvement parcourt cet amas de

corps humains; une rumeur générale de curiosité s'élève; tous les points

jaunâtres qui, au sommet de ces tas de laine grise, représentent les

figures, sont tournés vers nous. Puis, dans un élan d'irrésistible

curiosité, tout cela s'ébranle, court, se déploie, se rue sur nos

chevaux et nous enveloppe.

Nous n'avançons plus que difficilement, et nos Arabes d'escorte, à coups

de lanière, à coups de bâton et de crosse de fusil, écartent à

grand'peine cette plèbe, qui s'ouvre sur notre passage en hurlant. Nous

sommes maintenant en plein marché; sous les pieds de tout ce monde, qui

se range à peu près pour nous faire place, il y a une couche de chameaux

agenouillés, d'ânons endormis, qui, eux, ne se dérangent pas. Il y a

toutes sortes de denrées saugrenues, étalées par terre sur des morceaux

de nattes; il y a une infinité de petites tentes, toutes basses, sous

lesquelles on vend des aromates, du safran, du jujube, des couleurs pour

teindre les laines des moutons et les ongles des dames; il y a une

boucherie sinistre où s'alignent sans fin des espèces de potence de bois

supportant des bêtes écorchées, des débris de toute forme fétides et

noirs, des poumons, des entrailles; on vend aussi du bétail sur pied,

des chevaux, des boeufs, et des esclaves, aux enchères, à la criée. On

entend de tous côtés les petites sonnettes des vendeurs d'eau, qui ont

leur marchandise sur les reins dans une outre poilue et qui offrent à

boire à tout le monde dans un même verre pour un flouc (un septième de

sou). Et des vieilles femmes presque nues promènent au bout de longs

bâtons ces chiffons blancs qui sont, au Maroc, l'enseigne des pauvresses

mendiantes.

Les caïds, responsables de nos têtes, nous recommandent de marcher en

groupe uni, sans nous écarter d'une longueur de cheval. Ils ont sans

doute leurs raisons pour cela; mais cependant la curiosité autour de

nous ne semble pas malveillante. Et même, le premier tumulte apaisé,

quelques femmes ayant entonné en notre honneur le «You! you! you!»

strident des fêtes, cela prend aussitôt, en traînée de poudre, jusque

dans les lointains du marché.

«You! you! you!» Quand nous nous éloignons, toute la multitude grise

rend un bruit d'ensemble, aigu et persistant, qui s'adoucit dans le

lointain, comme celui que font les cigales à leurs heures de grande

exaltation sous le soleil de juillet.

Bientôt disparaissent les milliers de burnous et de têtes humaines,

derrière les ondulations de cette sorte de plaine inégale et

sablonneuse. Les solitudes recommencent.

Le pays devient de plus en plus plat. Les hautes montagnes, au milieu

desquelles nous avions circulé les premiers jours, s'éloignent derrière

nous, et nos horizons d'en avant deviennent plus monotones.

Toujours les belles fantasias qui passent en tempête sur le flanc de

notre colonne, avec des cris sauvages et des fusillades, burnous et

crinières envolés. On n'y prend presque plus garde, que pour se garer

lorsqu'on les entend venir. Cependant elles sont de plus en plus

étonnantes; il s'y mêle même à présent de la haute acrobatie; des hommes

sont tout debout, les deux pieds sur leur selle, d'autres s'y tiennent

sur la tête, les jambes en l'air, et ils passent ainsi, à vitesse

d'éclair, comme des clowns de cirque travaillant en rase campagne; deux

cavaliers se lancent l'un sur l'autre, au galop effréné, et, en se

croisant, trouvent le moyen, sans se culbuter ni ralentir, d'échanger

leurs fusils et de se donner un baiser. Un vieux chef à barbe grise

montre avec orgueil un peloton de douze cavaliers qui chargent de

front--et si beaux tous!--Ce sont ses douze fils. Il veut qu'on le dise

au ministre et que tout le monde le sache.

* * * * *

Une rivière que nous passons à gué est la limite du territoire de

Séfiann.

Nous entrons chez les Béni-Malek, dont le caïd nous attend sur l'autre

rive avec deux cents cavaliers. C'est le caïd Abassi, l'un des favoris

du sultan, un vieillard à tête extrêmement intelligente et rusée, dont

la fille, paraît-il, épousa, à Fez, le grand vizir, en noces splendides.

On a tenu à s'arrêter chez lui, à cause de sa _mouna_, qui est réputée

dans tout le Maroc.

Le pays continue de s'aplanir et les montagnes de s'éloigner. Toujours

du sable et des asphodèles. Nos horizons deviennent peu à peu de grandes

lignes droites, unies comme la mer, et semblent de plus en plus

immenses.

Vers midi, nous faisons halte, pour déjeuner, au village de ce caïd. Il

ressemble à tous les autres villages marocains. Les chaumières, en terre

séchée, y sont basses et recouvertes de roseaux, et entourées de haies

épineuses en cactus bleuâtres. Des cigognes y ont bâti des nids sur tous

les toits, et des sauterelles bruissent partout alentour.

Après avoir déjeuné sous notre tente encombrée de monstrueuses pyramides

de couscouss, nous sommes invités à prendre le thé chez le caïd.

Sa maison est la seule du pays environnant qui soit bâtie en maçonnerie.

Elle est entourée comme une citadelle d'une série de petits remparts

très vieux, en briques garnies d'un enduit jaunâtre. En outre, de

formidables haies de cactus la rendent presque inaccessible. Sur un

jardin intérieur, plein d'orangers, elle ouvre par trois arcades

mauresques blanchies à la chaux.

Les orangers sont tout en fleurs et le jardin est embaumé d'un parfum

exquis; il est funèbre quand même, envahi par l'herbe sauvage, avec un

air d'abandon, et ainsi enfermé entre ces vieux murs, quand l'espace

alentour est si vaste, si libre et si ouvert pour courir; il tient à la

fois du préau de prison et du nid de vautour.

Nous sommes reçus dans l'appartement qui donne sur ce jardin triste; au

dedans, presque rien; de la chaux blanche sur les murailles et, par

terre, des coussins et des tapis. Le pavé est de mosaïque, avec un trou

profond dans le sol pour jeter le reste des tasses de thé, le reste de

l'eau chaude des samovars. Et, dans la muraille du fond, il y a d'autres

trous, comme des meurtrières, par lesquels des yeux de femmes enfermées

nous regardent boire.

* * * * *

Nous remontons à cheval vers deux heures, pour continuer l'étape

jusqu'au Sebou--un des plus grands fleuves du Maroc et même de l'Afrique

occidentale--que nous traverserons ce soir.

En avant de nous, sur la plaine, un groupe d'hommes, qui semblent des

suppliants antiques, traînent un petit boeuf par les cornes. Au moment

où le ministre passe, brille l'éclair d'un sabre dégainé; en deux coups

habiles c'est fait: les deux jarrets du boeuf sont coupés, et il

s'affaisse dans une mare de sang, nous regardant avec de pauvres yeux

pleins d'angoisse... Comme ces gens-là doivent lestement faire voler une

tête!--Le sacrifice accompli, les suppliants apportent au ministre leur

requête écrite: c'est une longue et ancienne histoire, remontant à je ne

sais combien d'années, où entrent des rivalités de familles, des

assassinats mystérieux, d'indébrouillables choses. Ce sera pour grossir

le monceau des affaires compliquées qu'il faudra régler, à Fez, avec le

grand vizir.

* * * * *

On n'aperçoit le Sebou que quand on en est tout près. C'est un fleuve

large comme la Seine à Rouen, qui roule ses eaux boueuses dans un lit

très profond, entre des berges de terre grise. Il serpente dans cette

plaine infinie comme la mer.

Notre camp, qui a continué de cheminer pendant notre halte de midi, est

déjà dressé sur la rive opposée. Nous traversons dans deux barques, en

plusieurs tours, avec grand tapage. Des caravanes arrêtées depuis deux

heures par le passage de nos tentes et de nos bagages encombrent les

environs; c'est, pour le moment, un lieu très animé, très vivant.

Ce grand fleuve de Sebou établit comme une démarcation tranchée entre le

Maroc d'en deçà et le Maroc d'au delà. Sitôt qu'on l'a franchi, on a

l'impression de s'être séparé davantage du monde contemporain, de s'être

enfoncé plus avant dans le sombre Moghreb... Nous sommes encore là chez

les Beni-Malek, mais tout près de chez les Beni-Hassem--une tribu

pillarde et dangereuse; c'est, du reste, un adage connu des voyageurs

marocains que, dès qu'on a franchi le Sebou, il faut se défier et faire

bonne garde.

Sur cette nouvelle rive, la nature du sol et des plantes a complètement

changé; au lieu du sable et des asphodèles, nous avons maintenant, à

notre grande surprise, une terre noire et grasse comme dans les plaines

normandes, couverte d'une épaisse couche de colzas, de soucis et de

mauves; on enfonce jusqu'aux genoux dans tout cela, qui pousse serré,

plantureusement.

C'est l'heure du coucher du soleil. La lumière est claire et froide. On

dirait presque un paysage marin, tant sont droites les lignes

ininterrompues des horizons. Une mer tranquille n'est pas plus unie que

cette plaine sauvage, qui a bien soixante kilomètres de profondeur. D'un

côté seulement, au-dessus de ce désert d'herbages, une chaîne de

montagnes très éloignées dessine comme un petit feston d'un bleu cru et

glacé. Les lointains sont absolument jaunes de fleurs, d'un jaune doré,

tandis que le ciel au-dessus, sans un nuage, infiniment vide, est d'un

jaune vert très pâle.

Et le vent toujours froid du soir se lève sur ce steppe de mauves et de

soucis; il nous fait frissonner après le soleil ardent du jour; il

apporte une mélancolie d'hiver dans ce lieu où nulle part à la ronde

nous ne trouverions un foyer pour nous abriter.

C'est le campement le plus désagréable que nous ayons eu depuis notre

départ. Sous nos tentes, ces soucis et ces mauves forment une masse

haute et drue qui gêne, qui inquiète; c'est comme si on couchait au

milieu d'une corbeille de parterre; on a beau piétiner dessus, cela fait

mine de s'écraser, avec une odeur âcre, puis cela se relève obstinément,

cela remonte, faisant bomber les tapis et les nattes. Il s'en dégage une

humidité excessive. Surtout il en sort des sauterelles, des grillons,

des mantes, des limaces, qui toute la nuit se promènent sur nous.

Au Maroc · 第 32 / 60 题