XII

Mardi 9 avril.

Grande pluie et grand vent toute la nuit. Plus rien de sec sous nos

tentes.

Une fois de plus, le réveil sonne sous un ciel noir. Nous montons à

cheval tout de même, pour franchir coûte que coûte cette rivière et

continuer notre voyage.

Avec toute notre escorte, cette fois, avec toute notre suite de chameaux

et de mules, il nous faut retraverser Czar, entrer par les mêmes

vieilles portes festonnées, enfiler toutes les petites rues en

souricière sombre, et patauger dans les mêmes ruisseaux, les mêmes

boues, les mêmes ordures.

De l'autre côté de la ville, à la porte de sortie, une vieille femme,

qui pense que nous ne comprendrons pas, fait semblant d'être une

mendiante en prière pour notre bon voyage, et, tout en tendant la main

pour recevoir des aumônes, nous chante: «Dieu maudisse votre religion!

maudisse! maudisse!»

«Maudisse! maudisse!» elle se dandine au rythme de sa chanson, tout à

fait à la manière des pauvresses qui prient, et sa vieille voix moqueuse

s'enfle, quand nous sommes passés, pour nous poursuivre.

Nous faisons un assez long détour dans la région des jardins et des

vergers, pour aborder la rivière en un point plus commode, où la barque

réparée nous attend.

Oh! les jardins merveilleux! des bois d'orangers qui embaument; et des

palmiers, et de grands cactus arborescents au feuillage bleu, et des

géraniums rouges, et des grenadiers, des figuiers, des oliviers; tout

cela d'un vert admirablement printanier, d'un vert tout neuf d'avril. Et

dans le luxe exubérant de cette végétation, les plantes d'Europe se

mêlent à celles d'Afrique; parmi les aloès, il y a de hautes bourraches

bleues fleuries à profusion; des acanthes, au feuillage marbré de blanc,

poussent en fouillis, s'élèvent à huit ou dix pieds; des ciguës et des

fenouils dépassent la tête de nos chevaux, et les vieux murs, les

palissades, sont tapissés de liserons et de pervenches.

Au-dessus des arbres, on aperçoit encore, en se retournant, les hautes

tours grises des mosquées qui s'éloignent; dans cette sorte de bocage

enchanté, leur tête, qui se dresse comme pour regarder, suffit à faire

planer l'impression toujours sombre de l'Islam. Et les sentiers que nous

suivons sont des cloaques immondes, dont rien dans nos pays ne peut

donner l'idée; jusqu'au-dessus des genoux, nos chevaux enfoncent dans

une espèce de bouillie grasse; par instants, ils trébuchent sur un crâne

de boeuf, sur une carcasse de chien, sur un tibia; et, à chaque pas:

floc, floc, les éclaboussures noires jaillissent.

Des loriots, des pinsons, chantent à pleine voix dans les branches, des

cigognes viennent se poser sur une patte à la cime des arbres pour nous

voir passer. Et de distance en distance, donnant accès dans les enclos

ombreux, s'ouvrent de vieilles petites portes ogivales, entourées

d'ornements en festons, en stalactites, exquises encore dans leur

caducité dernière, sous leur linceul de chaux blanche, avec leurs

couronnes de rosiers grimpants ou de géraniums rouges. Et les orangers

dominent tout de leurs énormes touffes fleuries; ils imprègnent

absolument l'air de leur suave odeur...

La rivière Leucoutz roule ses eaux avec le même empressement qu'hier et

semblerait plutôt avoir grossi encore. Mais la barque est là, renflouée,

et nous allons passer, petit à petit, comme à l'Oued M'Cazen, en

laissant à la nage la plupart de nos gens et toutes nos bêtes.

Une foule est sortie de la ville derrière nous, surtout des juifs, qui

sont sans préjugés. Le haut des berges est bientôt couronné de têtes

humaines dans les roseaux, et les enfants, pour mieux voir, grimpent sur

les arbres.

Alors la grande scène recommence; une clameur, d'abord hésitante,

s'élève de notre escorte; puis s'enfle rapidement, devient générale,

frénétique.

Pour charger cette barque, qui doit faire un nombre incalculable de

tours, il faut naturellement ces cris-là, avec des coups de bâton, des

batailles. Et enfin, quand c'est complet pour une fois, quand la barque

est bondée de gens et de choses, et que le caïd, à force de furieuses

imprécations, réussit à la faire pousser, alors, tous les hommes qui

sont dedans, par besoin de donner de la voix, entonnent un autre genre

de hurlement, à l'unisson, cette fois, et très prolongé; quelque chose

comme un cri de triomphe, pour exprimer: «Nous sommes partis, nous

flottons, nous naviguons!»

Les chevaux se défendent: ça ne leur dit rien de se lancer dans cette

eau rapide et froide. Les chameaux aussi agitent leur long cou, crient,

gémissent. Les mules surtout, qui sont têtues par nature, ne veulent

absolument pas. Et quelquefois huit ou dix Arabes ensemble sont ligués

contre une seule bête obstinée, qui remue ses oreilles, qui hennit et

qui rue, la peau tout écorchée au portage du bât, la chair sanglante. A

grande volée, en cadence, les bâtons s'abattent sur ses flancs, qui

résonnent comme un tambour.

* * * * *

Sur l'autre rive, avec cent cavaliers d'escorte sabre au côté et fusil à

l'épaule, nous reformons notre longue colonne dans des blés et des orges

luxuriants dont les tapis veloutés sont invraisemblablement verts. Nous

piétinons toutes ces belles cultures; mais, au Maroc, cela importe peu,

on en a de reste; le blé vaut trois francs le quintal, et personne n'y

prend garde; si l'on savait même, à la saison, emmagasiner les récoltes,

il n'y aurait point d'affamés dans ce pays--et des pauvres vieilles

n'auraient pas besoin de venir, comme hier, ramasser les grains rejetés

par les mulets. Le soleil, qui a reparu, est brûlant; sans transition,

nous avons une accablante chaleur, sous un ciel à grandes déchirures

bleues. Et Czar-el-Kébir s'éloigne, avec ses bois d'orangers, ses

jardins délicieux, ses boues, ses puanteurs et ses parfums.

Vers midi, revenus de nouveau dans les régions solitaires et sauvages,

nous plantons la tente du déjeuner dans un lieu exquis, absolument

embaumé. C'est au bas d'une fraîche vallée sans nom, où des sources

jaillissent partout entre les pierres moussues, où des petits ruisseaux

clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anémones d'eau.

Le ciel, maintenant tout bleu, est d'une limpidité infinie; on a

l'impression des midis splendides du mois de juin à l'époque des hauts

foins. Toujours pas d'arbres, rien que des tapis de fleurs; si loin que

la vue s'étende, d'incomparables bigarrures sur la plaine; mais on a

tellement abusé de cette expression «tapis de fleurs» pour des prairies

ordinaires, qu'elle a perdu la force qu'il faudrait pour exprimer ceci:

des zones absolument roses de grandes mauves larges; des marbrures

blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites; des raies

magnifiquement jaunes, qui sont des traînées de boutons d'or. Jamais,

dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin

anglais, je n'ai vu tel luxe de fleurs, tel groupement serré des mêmes

espèces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont dû

s'inspirer de leurs prairies désertes pour composer ces tapis en haute

laine, diaprés de nuances fraîches et heurtées, qui se fabriquent à

R'bat et à Mogador. Et sur les collines, où la terre est plus sèche,

c'est un autre genre de parure; là, c'est la région des lavandes; des

lavandes si pressées, si uniformément fleuries à l'exclusion de toute

autre plante, que le sol est absolument violet, d'un violet cendré, d'un

violet gris; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches

nouvelles aux teintes doucement atténuées, et c'est un contraste

singulier avec l'éclat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds

ces lavandes, une odeur saine et forte se dégage des tiges froissées,

imprègne les vêtements, imprègne l'air. Et des milliers de papillons, de

scarabées, de mouches, de petits êtres ailés quelconques, sont là qui

circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumière... Dans

nos pays plus pâles ou dans les pays tropicaux constamment énervés de

chaleur, rien n'égale le resplendissement d'un tel printemps.

* * * * *

Dès le début de notre étape de l'après-midi, nous retombons dans des

régions infiniment blanches d'asphodèles, qui durent jusqu'au soir.

Vers deux heures, nous quittons le territoire d'El-Araïch pour entrer

chez les Séfiann. Comme toujours, à la limite de la nouvelle tribu, deux

ou trois cents cavaliers nous attendent, alignés, le fusil droit,

brillant au soleil. Dès qu'ils sont en vue, ceux qui nous escortaient

depuis Czar galopent en avant et vont se ranger en ligne, leur faisant

face; nous défilons ensuite entre ces deux colonnes; et, à mesure que

nous passons, un mouvement se fait derrière nous à droite et à gauche,

les deux rangs se referment, se mêlent et nous suivent.

Le lieu où cela se passe est fleuri toujours, fleuri comme le plus

merveilleux des jardins; aux quenouilles blanches des asphodèles,

s'ajoutent çà et là les hauts glaïeuls rouges et les grands iris

violets; nos chevaux sont jusqu'au poitrail dans les fleurs; sans mettre

pied à terre, nous pourrions, en allongeant seulement le bras, en

cueillir des gerbes. Et toute la plaine est ainsi, sans vestige humain

nulle part, entourée à l'horizon d'une ceinture de montagnes sauvages.

Les longues tiges de ces fleurs, en se courbant sous notre passage, font

un bruit léger, comme si nous frôlions de la soie dans notre course.

Le ciel s'est voilé de nouveau, mais d'une gaze toute légère; c'est

comme un tissu de petits nuages pommelés, d'un gris tourterelle, qui

semblent être remontés à des hauteurs excessives dans l'éther. Après ces

lourdes nuées basses et sombres qui, les jours précédents, jetaient sur

nous leurs continuelles averses, il est délicieux de se promener sous

cette voûte tranquille, qui tamise une lumière très douce, qui laisse à

l'horizon des limpidités très profondes, et les lointains du jardin

immense où nous voyageons ont ce soir des teintes d'une finesse d'Éden.

Des fantasias incessantes, tout le long de notre route, qui dure encore

deux heures:

D'abord tous les cavaliers s'élancent en avant, très loin--deux ou trois

cents à la fois--toujours étranges, ainsi vus de dos, encapuchonnés en

pointe, et d'une blancheur uniforme sous leurs burnous traînants; ici,

on ne voit pas leurs chevaux, qui s'enfoncent et disparaissent dans les

herbages et dans les fleurs; alors on ne s'explique plus bien ces gens

en longs voiles, fuyant avec des vitesses de rêve; et puis ce ciel

discret de printemps, et la blancheur de ces costumes, au milieu de

toutes ces fleurs blanches, éveillent je ne sais quel sentiment de

procession religieuse, de fête de jeunes filles, de «mois de Marie...»

Brusquement, tous ensemble, ils se retournent; alors apparaissent les

visages de bronze des hommes, et les têtes ébouriffées des chevaux, et

toutes les couleurs éclatantes des vêtements et des selles. A un

commandement rauque, jeté par les chefs, ils reviennent ventre à terre,

par petits groupes de front, au galop infernal, lancés sur nous...

Brrr!... brrr!... De chaque côté de notre colonne, ils passent, ils

passent debout sur leurs étriers, lâchant toutes leurs rênes à leurs

bêtes emballées, agitant en l'air leurs longs fusils, au bout de leurs

bras nus échappés des burnous qu'emporte le vent. Et chaque cavalier de

chaque peloton qui nous croise pousse son cri de guerre, fait feu de son

arme, la lance après dans le vide, et d'une seule main la rattrape au

vol... A peine avons-nous eu le temps de les voir, que les suivants

arrivent; il en vient d'autres, et d'autres, comme dans les défilés sans

fin au théâtre; brrr!... brrr!... cela passe en tonnerre, avec toujours

ces mêmes cris rauques, avec toujours ce même bruit des asphodèles qui

se couchent et se froissent comme sous le vent d'une rafale...

* * * * *

Ces Séfiann sont de beaucoup les plus beaux et les plus nombreux

cavaliers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Tanger.

Nous camperons ce soir près de chez leur chef, le caïd Ben-Aouda, dont

on aperçoit là-bas, au milieu du désert de fleurs, le petit blockhaus

blanc, entouré d'un jardin d'orangers. Notre camp aussi est là dressé,

en rond comme toujours, dans une haute prairie où l'herbe est fine, sur

une sorte d'esplanade dominant les solitudes, et, alentour de nos

tentes, une haie de cactus-raquettes aussi hauts que des arbres nous

fait comme une clôture de parc.

La _mouna_ du caïd Ben-Aouda est superbe, apportée aux pieds du ministre

par une théorie toujours pareille de graves Bédouins, tout de blanc

vêtus: vingt moutons, d'innombrables poulets, des amphores remplies de

mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la

marche, quatre fagots pour faire nos feux. (Dans ce pays sans arbres, ce

cadeau est tout à fait royal.)

Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la

nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une

procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes

blanches, portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie dont

j'ai parlé déjà, et qui ressemblent à des pignons de tourelles;

cinquante plats de couscouss, disposés en pyramides, et tout prêts, tout

cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tête déjà

lourde de sommeil, je perçois comme à travers un voile fantastique ce

dernier tableau de la journée: les cinquante plats de couscouss rangés

en cercle parfait sur l'herbe, nous au milieu; au delà, en un second

cercle, les porteurs alignés comme pour danser une ronde autour, mais

gardant toujours leur immobilité grave, sous leurs longs vêtements

blancs; au delà encore, nos tentes blanches, formant un troisième cercle

plus lointain; puis le grand horizon enfin, vague et bleuâtre, entourant

tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune--une lune trouble, une lune

de vision, un fantôme de lune--ayant un immense halo blanc, qui semble

le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres...

Je m'endors au chant de nos veilleurs de nuit, qui ont l'ordre de faire

ce soir un guet plus attentif que d'habitude contre les attaques

nocturnes. A leurs voix, qui se prolongent et traînent dans la prairie

vide, répondent tout bas des cris de chacals, les premiers que nous

ayons entendus depuis notre entrée au Maroc;--oh! presque rien: deux ou

trois petits cris en sourdine, comme seulement pour dire: Nous sommes

là; mais c'est quelque chose de si mystérieusement triste, qu'on se sent

glacer jusqu'aux moelles à ce seul avertissement de présence...

* * * * *

Sous la tente, on dort d'un sommeil particulier, qui est absolu, mais

qui n'est pas lourd; qui est très reposant, et qui est cependant

traversé de rêves. Des rêves qui sont plutôt des rappels furtifs de

sensations physiques; des rêves très incomplets, comme les animaux en

doivent avoir... Brrr! on entend comme l'écho sourd d'un vol de

cavaliers arabes, qui vous frôlerait dans la nuit; ou bien on a

l'impression d'être emporté soi-même au galop, l'illusion de la vitesse,

le ressouvenir et le contrecoup de quelque ruade inattendue qu'on a

subie dans la journée; ou bien encore le bras se raidit brusquement,

dans le geste instinctif de retenir un cheval qui bute. Durant ces

rappels confus de vie animale, le grand air pur du dehors passe sur nos

têtes. Et les nuits de sommeil, commencées de très bonne heure,

finissent le plus souvent, dès que paraît le jour.

Au Maroc · 第 31 / 60 题