XIV

Jeudi 11 avril.

Nuit de grande rosée. L'eau ruisselle partout sous ma tente, qui est

remplie d'une buée lourde et où s'est concentrée l'âcre odeur des

soucis.

Jusqu'au matin, autour du camp, les veilleurs ont chanté, en lutte

contre le sommeil. Au petit jour, leur voix a fait place à celle des

cailles s'appelant dans les herbages.

Levé le camp à six heures. En selle à sept heures.

D'abord, nous nous avançons dans l'immense plaine, escortés de nos amis

d'hier, les Beni-Malek, au nombre de deux cents. Il semble que l'air

soit plus chaud sur cette rive sud du fleuve et que le pays soit plus

inhospitalier encore.

Sur les infinis jaunes des colzas et des soucis s'étend un ciel sombre,

tourmenté, avec quelques déchirures très bleues.

Puis viennent des régions toutes blanches, des kilomètres et des

kilomètres de camomilles, qu'on écrase en passant et qui imprègnent,

pour tout le reste du jour, nos chevaux de leur senteur.

Après deux heures de route, nous rencontrons les cavaliers des

Beni-Hassem qui nous attendent.

Des brigands en effet: à leur aspect, il n'y a pas à s'y méprendre.

Mais des brigands superbes; les plus belles figures de bronze que nous

ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras

musculeux, les plus beaux chevaux. Des mèches de cheveux longs qui

s'échappent de leurs turbans au-dessus des oreilles contribuent à donner

je ne sais quoi d'inquiétant à leurs physionomies.

Leur chef s'avance, très souriant, pour tendre la main au ministre. Nous

serons en sécurité absolue sur son territoire, cela ne fait pas l'ombre

d'un doute; du moment que nous serons ses hôtes, devant le sultan il

répond de nos têtes sur la sienne. D'ailleurs il vaut toujours mieux

être confié à sa garde que d'être simplement campé dans son voisinage:

c'est un axiome bien connu au Maroc.

Il est un type remarquable de vieux bandit, ce chef des Beni-Hassem. Sa

barbe, ses cheveux, ses sourcils, d'un blanc de neige, tranchent en très

clair sur le jaune de momie du reste de son visage; son profil d'aigle

est d'une distinction suprême. Il monte un cheval blanc couvert d'un

tapis de soie rose-fleur-de-pêcher, avec bride et harnais de soie rose,

selle à fauteuil en velours rose et grands étriers niellés d'or. Il est

tout de blanc vêtu, comme un saint, dans des flots de transparente

mousseline. Quand il étend le bras pour donner des poignées de main, son

geste découvre une double manche pagode adorable, d'abord celle de sa

chemise en gaze de soie blanche, puis celle de sa robe de dessous,

également en soie et d'un vieux vert céladon tout à fait exquis. En

vérité on croirait voir les doigts effilés et les manchettes éteintes de

quelque marquise douairière sortir des burnous de ce vieux détrousseur.

Nous apercevons plus loin la réserve de ses cavaliers, les plus beaux et

les plus riches, qu'il avait laissés là-bas par habileté de mise en

scène, pour nous les faire surgir en ouragan du fond de la plaine. Ils

arrivent sur nous à fond de train, avec des hurlements féroces,

admirables ainsi, vus de face, à travers la fumée de leur fusillade,

dans leur ivresse de bruit et de vitesse. Il y a des turbans déroulés

qui s'envolent, des harnais qui se rompent, des fusils qui éclatent. Et

la terre s'émiette sous les sabots de leurs chevaux, on en voit sauter

de tous côtés des parcelles noires qui semblent de la mitraille...

Faut-il qu'ils aient détroussé des voyageurs, pour pouvoir s'offrir un

tel luxe! toutes les brides et tous les harnais sont en soie d'une

couleur merveilleusement assortie à la robe du cheval et au costume du

cavalier: bleu, rose, vert-d'eau, saumon, amaranthe ou jonquille. Tous

les étriers sont niellés d'or. Tous les chevaux ont sur le poitrail des

espèces de lambrequins très longs, en velours, magnifiquement brodés

d'or, maintenus par de larges agrafes d'argent ciselé ou de pierreries.

Comme nous prenons en pitié maintenant ces pauvres fantasias des

premiers jours, aux environs de Tanger, qui nous avaient semblé jolies!

Son déjeuner aussi, à ce vieux chef, est sauvage, comme son territoire,

comme sa tribu. Par terre, sur le tapis de fleurs jaunes, dans un lieu

quelconque au milieu de la plaine infinie, il nous offre du couscouss

noir, avec des moutons cuits tout entiers, servis sur de grands plats de

bois. Et tandis que nous arrachons, avec nos mains, des lambeaux de

chair à ces monstrueux rôtis, des suppliants viennent encore égorger

devant le ministre un bélier, qui ensanglante les herbages autour de

nous.

* * * * *

Toute l'après-midi, la plaine se déroule aussi unie et monotone, plus

aride cependant vers le soir, plus africaine, des menthes, des jujubiers

épineux remplaçant les colzas et les soucis. Du ciel, complètement

dégagé, tombe une lumière chaude et morne. De loin en loin, un cadavre

de cheval ou de chameau éventré par les vautours jalonne le chemin. Et

dans les rares petits villages de chaume gris, qui sont perdus au milieu

des étendues désertes, commence à apparaître la hutte ronde et conique,

la hutte soudanienne, la hutte du Sénégal.

Nous changeons de tribu vers quatre heures, n'ayant eu à traverser

qu'une toute petite pointe du territoire des Beni-Hassem. Nous entrons

chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entièrement

dans la main du sultan. Mais notre sécurité chez eux sera incertaine, à

cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de

nous-mêmes.

Vers six heures, nous campons à un point où bifurquent les chemins de

Fez et de Mékinez, près du vénérable tombeau de Sidi-Gueddar, qui fut un

grand saint marocain.

Ce tombeau, comme tous les marabouts d'Algérie et toutes les _koubas_ du

Maroc, est une petite bâtisse carrée, surmontée d'un dôme rond. Il est

lézardé, fendillé par le soleil, extrêmement vieux. Le drapeau blanc

flotte à côté, au bout d'un bâton, pour indiquer aux caravanes qu'il est

méritoire d'y déposer quelques offrandes; une natte, que maintiennent

des cailloux lourds, est étendue par terre pour les recevoir, et les

pièces de monnaie jetées là par les pieux voyageurs restent à la garde

des oiseaux du ciel, jusqu'à ce que les prêtres viennent les ramasser.

Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop

de cette sépulture de Sidi-Gueddar: elle est tellement sainte que notre

présence à nous, chrétiens, y serait sacrilège.

* * * * *

Les montagnes qui, ce matin, dessinaient à peine des petits festons

bleus tout au bout de notre horizon plat, ne sont plus maintenant qu'à

huit ou dix kilomètres de nous; toute la journée, elles ont monté dans

le ciel, et demain nous les franchirons. Nous sommes ce soir dans une

région de luzernes, fleuries avec cet excès qui est particulier aux

plantes marocaines. Dans nos environs, il y a des villages de chaume; au

crépuscule, on y entend japper des chiens, comme dans nos campagnes, et

des petits bergers en capuchons y ramènent des troupeaux de brebis ou de

chèvres bêlantes; tout cela prend un air d'innocence pastorale, de

sécurité rassurante. De plus, le chemin de Fez passe tout près de notre

camp--si près même que les cordes de nos tentes le traversent, et que

les caravanes, qui cheminent jusqu'à la tombée de la nuit, sont obligées

de faire un détour dans les luzernes, de peur d'entraver les pieds de

leurs chameaux.--Et ce chemin est tellement battu, par ici, et la plaine

est d'ailleurs si parfaitement unie, qu'on dirait presque une vraie

route, facile à marcher et tentante pour une promenade. Il faut avoir

vécu quelque temps au Maroc, où la marche est partout pénible ou

impossible, pour comprendre la séduction d'une _route_, l'envie qui nous

prend de faire là une bonne course à pied, par une si belle soirée

douce...

Il faut nous en garder cependant, ce soir plus que jamais. Il y a ordre

absolu de ne pas s'écarter du camp. Non seulement nous avons pour

voisins les Beni-Hassem, mais surtout nous ne sommes qu'à une heure des

montagnes habitées par les terribles Zemours, fanatiques intransigeants,

pillards, coupeurs de têtes, et, depuis plusieurs années, en rébellion

ouverte contre le gouvernement de Fez. Et le sultan lui-même, lorsqu'il

voyage avec son camp de trente mille hommes, évite ce pays des Zemours.

Aux premiers rayons de la lune, après l'arrivée grave et rituelle de la

_mouna_, on double les veilleurs autour du camp, toutes les armes

chargées, avec consigne de ne laisser approcher personne et de chanter

jusqu'au matin, en battant du tambour, pour se tenir en éveil. Le caïd

responsable paraît nerveux, inquiet, et ne se couche pas.

Au Maroc · 第 33 / 60 题