Si les propositions de ce Discours sont logiquement déduites, cette
_condition de rapprochement progressif_ est précisément la seule dans
laquelle nous puissions légitimement considérer toutes les choses de
la création; et je confesse ici, avec une parfaite humilité, que,
pour ma part, il m'est impossible de comprendre comment toute autre
interprétation de la condition actuelle des choses a jamais pu se
glisser dans un cerveau humain. _La tendance au rapprochement_ et
_l'attraction de la gravitation_ sont deux termes réciproquement
convertibles. En nous servant de l'un ou de l'autre, nous voulons
parler de la réaction de l'Acte primordial. 11 ne fut jamais rien
de si inutile que de supposer la Matière pénétrée d'une qualité
indestructible faisant partie de son essence,--qualité ou instinct à
jamais inséparable d'elle, principe inaliénable en vertu duquel chaque
atome est perpétuellement poussé à rechercher l'atome son semblable.
Jamais il n'y eut rien de moins nécessaire que d'adopter cette idée
anti-philosophique. Allant au delà de la pensée vulgaire, il faut que
nous comprenions, métaphysiquement, que le principe de la gravitation
n'appartient à la matière que _temporairement,_ pendant qu'elle est
éparpillée;--pendant qu'elle existe sous la forme de la Pluralité au
lieu d'exister sous celle de l'Unité;--lui appartient seulement en
vertu de son état d'irradiation;--appartient, en un mot, non pas à la
Matière elle-même le moins du monde, mais uniquement à la _condition_
actuelle où elle se trouve. D'après cette idée, quand l'irradiation
sera retournée vers sa source,--quand la réaction sera devenue
complète,--le principe de la gravitation aura cessé d'exister. Et, en
fait, bien que les astronomes ne soient jamais arrivés à l'idée que
nous émettons ici, il semble toutefois qu'ils s'en soient rapprochés
en affirmant que _s'il n'y avait qu'un seul corps dans l'Univers, il
serait impossible de comprendre comment le principe de la gravitation
pourrait s'établir;_ c'est-à-dire qu'en considérant la matière telle
qu'elle se présente à leurs yeux, ils en tirent la conclusion à
laquelle je suis arrivé par voie de déduction. Qu'une suggestion aussi
féconde soit restée si longtemps sans porter ses fruits, c'est là un
mystère que je ne saurais approfondir.
C'est peut-être, en grande partie, notre tendance naturelle vers
l'idée de perpétuité, vers l'analogie; et plus particulièrement, dans
le cas présent, vers la symétrie, qui nous a entraînés dans une fausse
route. En réalité, le sentiment de la symétrie est un instinct qui
repose sur une confiance presque aveugle. C'est l'essence poétique de
l'Univers, de cet Univers qui, dans la perfection de sa symétrie, est
simplement le plus sublime des poëmes. Or, symétrie et consistance sont
des termes réciproquement convertibles; ainsi la Poésie et la Vérité ne
font qu'un. Une chose est consistante en raison de sa vérité,--vraie
en raison de sa consistance. _Une parfaite consistance, je le répète,
ne peut être qu'une absolue vérité._ Nous admettrons donc que l'Homme
ne peut pas rester longtemps dans l'erreur, ni se tromper de beaucoup,
s'il se laisse guider par son instinct poétique, instinct de symétrie,
et conséquemment véridique, comme je l'ai affirmé. Cependant il doit
prendre garde qu'en poursuivant à l'étourdie une symétrie superficielle
de formes et de mouvements, il ne perde de vue la réelle et essentielle
symétrie des principes qui les déterminent et les gouvernent.
Que tous les corps stellaires doivent finalement se fondre en un
seul, que toutes choses doivent enfin grossir la substance _d'un
prodigieux globe central déjà existant,--_c'est là une idée qui,
depuis quelque temps déjà, semble d'une manière vague, indéterminée,
avoir pris possession de l'imagination humaine. De fait, cette idée
appartient à la classe des choses _excessivement évidentes._ Elle naît
instantanément de l'observation, même superficielle, des mouvements
circulaires et en apparence _giratoires_ ou _tourbillonnants_ de
ces portions de l'Univers qui, très-rapprochées de nous, s'offrent
immédiatement à notre attention. Il n'existe peut-être pas un seul
homme, d'une éducation ordinaire et d'une faculté de méditation
moyenne, à qui, dans une certaine mesure, l'idée en question ne
se soit présentée, comme spontanée, instinctive, et portant tout
le caractère d'une conception profonde et originale. Toutefois,
cette conception, si généralement répandue, n'est jamais née, à ma
connaissance, du moins, d'une série de considérations abstraites. Au
contraire, elle a toujours été suggérée, comme je l'ai dit, par les
mouvements tourbillonnant autour des centres, et c'est dans le même
ordre de faits, c'est-à-dire dans ces mêmes mouvements circulaires, que
naturellement on a cherché une raison qui expliquât cette idée, une
_cause_ qui pût amener cette agglomération de tous les globes en un
seul, _lequel était déjà supposé existant._
Ainsi quand on proclama la diminution, progressive et régulière,
observée dans l'orbite de la comète d'Encke, à chacune de ses
révolutions autour de notre Soleil, les astronomes furent presque
unanimes pour dire que la cause en question était trouvée,--qu'un
principe était découvert, suffisant pour expliquer, physiquement,
cette finale et universelle agglomération, à laquelle, déterminé par
son instinct analogique, symétrique ou poétique, l'homme avait donné
créance plus qu'à une simple hypothèse.
On affirma que cette cause, cette raison suffisante de l'agglomération
finale, existait dans un agent intermédiaire, excessivement rare,
mais cependant matériel, qui pénétrait tout l'espace; lequel, en
retardant la marche de la comète, affaiblissait perpétuellement sa
force tangentielle et augmentait en même temps la force centripète, qui
naturellement rapprochait davantage la comète à chaque révolution et
devait finalement la précipiter sur le Soleil.
Tout cela était strictement logique, une fois qu'on avait admis ce
médium ou cet éther; mais il n'y avait aucune raison d'admettre
l'éther, si ce n'est qu'on n'avait pu découvrir aucun autre moyen
d'expliquer la diminution observée dans l'orbite de la comète;--comme
si de l'impossibilité de trouver un autre mode d'explication il
s'ensuivait qu'il n'en existât réellement pas d'autre. Il est clair
que d'innombrables causes combinées pouvaient amener la diminution
de l'orbite, sans que nous pussions même en découvrir une seule.
D'ailleurs, on n'avait jamais bien démontré pourquoi le retard
occasionné par les bords extrêmes de l'atmosphère du Soleil, à travers
lesquels la comète passe à son périhélie, ne suffît pas pour expliquer
le phénomène. Que la comète d'Encke sera absorbée par le Soleil, c'est
probable; que toutes les comètes du système seront absorbées, c'est
plus que possible; mais, dans un tel cas, le principe de l'absorption
doit être cherché dans l'excentricité de l'orbite des comètes et dans
leur rapprochement extrême du Soleil à leur périhélie; et ce n'est pas
un principe qui puisse affecter les lourdes et solides _sphères_ qui
doivent être considérées comme les vrais matériaux constituants de
l'Univers. Relativement aux comètes en général, permettez-moi de dire
en passant que nous avons le droit de les considérer comme les _éclairs
du Ciel cosmique._
L'idée d'un éther ralentissant et servant à amener l'agglomération
finale de toutes choses nous a semblé une seule fois confirmée par
une diminution positive observée dans l'orbite de la lune. Si nous en
référons aux éclipses enregistrées il y a 2,500 ans, nous voyons que
la vélocité de la révolution du satellite était alors bien moindre
qu'elle n'est aujourd'hui et que, en supposant que son mouvement dans
son orbite soit en accord constant avec la loi de Kepler, et ait été
alors, il y a 2,500 ans, soigneusement déterminé, elle est aujourd'hui,
relativement à la position qu'elle devrait occuper, en avance de 9,000
milles environ. L'accroissement de vélocité prouvait, naturellement,
une diminution de l'orbite, et les astronomes inclinaient fortement à
croire à l'existence d'un éther, quand Lagrange vint à la rescousse.
Il démontra que, grâce à la configuration des sphéroïdes, le petit axe
de leur ellipse est sujet à varier de longueur, tandis que le grand
axe reste le même, et que cette variation est continue et vibratoire,
de sorte que chaque orbite est dans un état de transition, soit du
cercle à l'ellipse, soit de l'ellipse au cercle. Le petit axe de la
lune étant dans sa période de décroissance, l'orbite passe du cercle
à l'ellipse et, conséquemment, décroît aussi; mais, après une longue
série de siècles, l'excentricité extrême sera atteinte; alors le petit
axe commencera à augmenter jusqu'à ce que l'orbite se transforme en un
cercle; puis la période de raccourcissement aura lieu de nouveau,--et
ainsi de suite à tour de rôle. Dans le cas de la Terre, l'orbite va
se transformant d'ellipse en cercle. Les faits ainsi démontrés ont
naturellement détruit la prétendue nécessité de supposer un éther et
toute appréhension relative à l'instabilité du système, laquelle était
attribuée à l'éther.
On se souvient que j'ai moi-même supposé quelque chose d'analogue et
que nous pouvons appeler un éther. J'ai parlé d'une _influence_ subtile
accompagnant partout la matière, bien qu'elle ne se manifeste que par
l'hétérogénéité de la matière. A cette _influence,_ dont je ne veux
ni ne puis en aucune façon définir la mystérieuse et terrible nature,
j'ai attribué les phénomènes variés d'électricité, de chaleur, de
magnétisme, et même de vitalité, de conscience et de pensée,--en un
mot, de spiritualité. On voit tout de suite que l'éther, compris de
cette façon, est radicalement distinct de l'éther des astronomes; le
leur est _matière_ et le mien ne l'est pas.
L'abolition de l'éther matériel semble impliquer aussi la disparition
absolue de cette idée d'agglomération universelle, si longtemps
préconçue par l'imagination poétique de l'humanité;--agglomération à
laquelle une sage Philosophie aurait pu légitimement prêter créance,
au moins jusqu'à un certain point, si elle avait été préconçue
uniquement par cette imagination poétique, sans aucune autre raison
déterminante. Mais, jusqu'à présent, l'Astronomie et la Physique n'ont
rien su trouver qui permette d'assigner une fin à l'Univers. Quand même
on eût pu, par une cause aussi accessoire et indirecte que l'éther,
démontrer cette fin, l'instinct qui révèle à l'Homme la Puissance
Divine d'adaptation se serait révolté contre cette démonstration.
Nous eussions été forcés de regarder l'Univers avec ce sentiment
d'insatisfaction que nous éprouvons en contemplant un ouvrage d'art
humain inutilement compliqué. La création nous aurait affectés comme
un plan imparfait dans un roman, où le dénouement est gauchement
amené par l'interposition d'incidents externes et étrangers au sujet
principal, au lieu de jaillir du fond même du thème,--du cœur de
l'idée dominante;--au lieu de naître comme résultat de la proposition
première, comme partie intégrante, inséparable et inévitable, de la
conception fondamentale du livre.
On comprendra maintenant plus clairement ce que j'entends par symétrie
purement superficielle. C'est simplement la séduction de cette symétrie
qui nous a induits à accepter cette idée générale dont l'hypothèse de
Madler n'est qu'une partie,--l'idée de l'attraction tourbillonnante
des globes. Si nous écartons cette conception trop crûment physique,
la véritable symétrie de principe nous fait voir la fin de toutes
choses métaphysiquement impliquée dans l'idée d'un commencement,
nous fait chercher et trouver dans cette origine de toutes choses
les _rudiments_ de cette fin, et enfin concevoir l'impiété qu'il y
aurait à supposer que cette fin pût être amenée moins simplement,
moins directement, moins clairement, moins artistiquement que par _la
réaction de l'Acte originel et créateur._