IX

Je viens de donner, avec son contour général seulement, mais aussi

avec tout le détail nécessaire pour l'intelligence, un tableau de la

Théorie cosmogonique de Laplace telle que son auteur lui-même l'a

conçue. De quelque point de vue que nous la considérions, nous la

trouvons _magnifiquement vraie._ Elle est immensément trop belle pour

ne pas contenir la Vérité comme caractère essentiel;--et en disant

cela je suis profondément sérieux. Dans la révolution des satellites

d'Uranus apparaît quelque chose qui semble contredire les hypothèses

de Laplace; mais que cette _unique_ inconsistance puisse infirmer une

théorie construite avec un million de consistances intimement reliées

entre elles, c'est là une idée qui n'est bonne que pour les esprits

fantasques. En prophétisant audacieusement que l'anomalie apparente

dont je parle deviendra, tôt ou tard, une des confirmations les plus

fortes possibles de l'hypothèse générale, je ne prétends à aucun don

spécial de divination; car, au contraire, ce qui serait vraiment

difficile, ce serait de ne pas pressentir cette découverte.[1]

Les corps projetés par le mode en question ont dû, comme on l'a vu,

transformer la _rotation_ superficielle des globes, d'où ils tiraient

leur origine, en une _révolution_ d'une vélocité égale autour de ces

globes devenus centres distants; et la révolution ainsi engendrée

continuera tant que la force centripète, qui est celle par laquelle le

corps projeté gravite vers son générateur, ne sera ni plus ni moins

grande que la force par laquelle il a été projeté, c'est-à-dire la

vélocité centrifuge, ou, plus proprement, tangentielle. Cependant, par

l'unité d'origine de ces deux forces, nous pouvions deviner ce qu'elles

sont en effet,--l'une contre-balançant exactement l'autre. En réalité,

n'avons-nous pas démontré que le fait de la projection du corps n'avait

eu lieu que pour la conservation de l'équilibre?

Toutefois, après avoir rapporté la force centripète à la loi

toute-puissante de la Gravitation, il a été d'usage, dans les traités

astronomiques, de chercher au delà des limites de la pure Nature,

c'est-à-dire au delà d'une cause _Secondaire,_ l'explication du

phénomène de la vélocité tangentielle. On attribue directement cette

dernière à une Cause _Première,_ à Dieu lui-même. La force qui emporte

un corps stellaire autour de la planète principale tire, nous dit-on,

son origine d'une impulsion donnée immédiatement par le doigt de la

Divinité elle-même; car telle est la phraséologie enfantine usitée

dans ce cas. A ce point de vue, les planètes, parfaitement formées,

ont été lancées par la main de Dieu, vers une position voisine des

soleils, avec une force mathématiquement proportionnée à la masse ou

puissance attractive des soleils eux-mêmes. Une idée si grossière,

si anti-philosophique, et pourtant si tranquillement adoptée, n'a pu

naître que de la difficulté de rendre autrement compte de la proportion

exacte qui existe entre deux forces en apparence indépendantes l'une de

l'autre, la force centripète et la force centrifuge. Mais on devrait se

rappeler que pendant un long temps la coïncidence de la rotation de la

Lune avec sa révolution sidérale, deux choses en apparence bien plus

indépendantes l'une de l'autre que celles maintenant en question, a été

considérée comme un un fait positivement miraculeux; et qu'il y avait,

même parmi les astronomes, une singulière disposition à attribuer

cette merveille à l'agence directe et continue de Dieu, qui dans ce

cas, disait-on, avait jugé nécessaire d'intercaler, à travers ses lois

générales, une série de règles subsidiaires, dans le but de cacher à

tout jamais aux yeux des mortels la splendeur, ou peut-être l'horreur

de l'autre côté de la Lune,--de ce mystérieux hémisphère qui a toujours

évité et doit toujours éviter la curiosité télescopique de l'homme. Les

progrès de la Science, toutefois, ont bientôt démontré,--ce qui pour

l'instinct philosophique n'avait pas besoin de démonstration,--que

l'un des deux mouvements n'est qu'une partie de l'autre,--ce qui est

mieux encore qu'une conséquence.

Pour ma part, je me sens irrité par des conceptions à la fois aussi

timides, aussi vaines et aussi fantasques. Elles viennent d'une absolue

couardise de pensée. Que la Nature et que le Dieu de la Nature soient

distincts, aucun être pensant n'en peut longtemps douter. Par la Nature

nous entendons simplement les lois de Dieu. Mais dans l'idée de Dieu,

avec son omnipotence et son omniscience, nous faisons entrer aussi

l'idée de _l'infaillibilité_ de ses lois. Pour Lui, il n'y a ni Passé

ni futur; pour Lui, tout est _Présent;_ donc, ne l'insultons-nous pas

en supposant que ses lois puissent n'être pas faites en prévision de

toutes les contingences possibles? Ou plutôt, quelle idée pouvons-nous

avoir d'une contingence possible _quelconque,_ qui ne soit à la fois le

résultat et la manifestation de ses lois? Celui qui, se dépouillant de

tout préjugé, aura le rare courage de penser absolument par lui-même ne

pourra pas ne pas arriver à la finale condensation des _lois_ en une

_Loi,--_ne pourra pas ne pas aboutir à cette conclusion: que _chaque

loi de la Nature dépend en tous points de toutes les autres lois,_ et

que toutes ne sont que les conséquences d'un exercice primitif de la

Volonté Divine. Tel est le principe de la Cosmogonie que j'essaye, avec

toute la déférence nécessaire, de suggérer et de soutenir ici.

D'après ce point de vue, chassant, comme frivole et même comme impie,

cette idée, que la force tangentielle a pu être communiquée directement

aux planètes par _le doigt de Dieu,_ je considère cette force comme

naissant de la rotation des astres;--cette rotation comme amenée par

l'impétuosité des atomes primitifs se précipitant vers leurs centres

respectifs d'aggrégation;--cette impétuosité comme la conséquence de

la loi de la Gravitation;--cette loi comme le mode par lequel devait

nécessairement se manifester la tendance des atomes à retourner à

la non-particularité;--cette tendance au retour comme la réaction

inévitable de l'Acte premier, le plus sublime de tous, celui par lequel

un Dieu, existant par lui-même et existant seul, est devenu, par la

force de sa volonté, tous les êtres à la fois, pendant que tous les

êtres devenaient ainsi une partie de Dieu.

Les hypothèses fondamentales de ce traité impliquent nécessairement

certaines modifications importantes de la Théorie telle qu'elle nous

est présentée par Laplace. J'ai considéré la force répulsive comme

ayant pour but de prévenir le contact entre les atomes, et comme se

produisant en raison du rapprochement, c'est-à-dire en raison de la

condensation. En d'autres termes, _Y Electricité,_ avec ses phénomènes

compliqués, chaleur, lumière et magnétisme, doit procéder comme procède

la condensation, et, naturellement, en raison inverse de la [densité],

c'est-à-dire la _cessation de la condensation._ Ainsi le Soleil, dans

le cours de son aggrégation, a dû, la répulsion se développant, devenir

excessivement chaud,--incandescent peut-être; et nous comprenons

comment l'émission de ses anneaux a dû être matériellement facilitée

par la légère incrustation de sa surface, résultat du refroidissement.

Mainte expérience vulgaire nous montre comme une croûte analogue

se détache facilement, par suite de l'hétérogénéité, de la masse

intérieure. Mais, à chaque émission successive de surface durcie,

la nouvelle surface apparaîtrait incandescente comme auparavant;

et l'époque où elle se serait de nouveau suffisamment durcie pour

se détacher et s'éloigner facilement, peut être considérée comme

coïncidant exactement avec celle où la masse entière aurait besoin d'un

nouvel effort pour rétablir l'équilibre de ses deux forces, dérangé

par la condensation. En d'autres termes, quand l'influence électrique

(la Répulsion) a définitivement préparé la surface à se détacher,

l'influence de la Gravitation (l'Attraction) s'est trouvée prête à

la rejeter. Ici donc, comme toujours, comme partout, nous voyons que

_le Corps et l'Ame marchent de concert,_ Ces idées sont confirmées en

tous points par l'expérience. Puisque la condensation ne peut jamais,

dans aucun corps, être considérée comme absolument finie, nous pouvons

prévoir que toutes les fois qu'il nous sera permis de vérifier le

cas, nous trouverons des indices de luminosité dans tous les corps

stellaires, dans les lunes et les planètes aussi bien que dans les

soleils. Que notre Lune soit fortement lumineuse par elle-même, nous

le voyons à chaque éclipse totale, alors qu'elle devrait disparaître

s'il n'en était pas ainsi. Sur la partie sombre du satellite nous

observons aussi, pendant ses phases, des traînées de lumière comme

nos propres Aurores; et il est évident que celles-ci, avec tous nos

phénomènes divers proprement dits électriques, sans parler d'aucune

clarté plus constante, doivent donner à notre Terre, pour un habitant

de la Lune, une certaine apparence de luminosité. En réalité, nous

devons considérer tous les phénomènes en question comme de simples

manifestations, différentes en modes et en degrés, d'une condensation

de la Terre faiblement continuée.

Si mes vues sont justes, attendons-nous à trouver les planètes plus

récentes,--c'est-à-dire celles qui sont plus près du Soleil,--plus

lumineuses que celles qui sont plus éloignées et d'une origine plus

ancienne. L'éclat excessif de Vénus (qui, durant ses phases, laisse

voir sur ses parties sombres de fréquentes Aurores) ne semble pas

suffisamment expliqué par sa proximité de l'astre central. Cette

planète est, sans doute, vivement lumineuse par elle-même, bien qu'elle

le soit moins que Mercure, pendant que la luminosité de Neptune se

trouve comparativement réduite à rien.

Mes idées étant admises, il est clair que du moment où le Soleil

s'est déchargé d'un anneau, il a dû subir une diminution continue

de lumière et de chaleur en raison de l'incrustation continue de sa

surface; et qu'une époque a dû venir, époque précédant immédiatement

une nouvelle décharge, où la diminution de la lumière et de la chaleur

a été matériellement très-sensible. Or nous savons qu'il est resté

de ces changements des traces faciles à reconnaître. Sur les îles

Melville, pour ne prendre qu'un exemple entre cent, nous trouvons

des témoignages d'une végétation plus que tropicale, des traces de

plantes qui n'auraient jamais pu fleurir sans une chaleur et une

lumière immensément plus grandes que celles que notre Soleil peut

actuellement donner à aucune partie de la Terre. Devons-nous rapporter

cette végétation à l'époque qui a suivi immédiatement l'émission de la

planète Vénus? A cette époque a dû se produire pour nous la plus grande

somme d'influence solaire, et cette influence a dû, dans le fait,

atteindre alors son maximum; naturellement nous négligeons la période

de l'émission de la Terre, qui fut sa période de simple organisation.

D'autre part, nous savons qu'il existe des _soleils non lumineux,_

c'est-à-dire des soleils dont nous déterminons l'existence par les

mouvements des autres, mais dont la luminosité n'est pas suffisante

pour agir sur nous. Ces soleils sont-ils invisibles simplement à cause

de la longueur de temps écoulé depuis qu'ils ont produit une planète?

Et en revanche, ne pouvons-nous pas, au moins dans de certains cas,

expliquer les apparitions soudaines de soleils sur des points où nous

n'en avions pas jusqu'à présent soupçonné l'existence, en supposant

qu'ayant tourné avec des surfaces durcies pendant les quelques

milliers d'années qui composent notre histoire astronomique, ils ont

pu enfin, après avoir produit un nouvel astre secondaire, déployer les

splendeurs de leur partie intérieure toujours incandescente? Quant

au fait bien certain de l'accroissement proportionnel de chaleur à

mesure que nous pénétrons dans l'intérieur de la Terre, il suffit de

le rappeler en passant, et il sert à corroborer aussi fortement que

possible tout ce que j'ai dit sur le sujet actuellement en question.

En parlant de l'influence répulsive ou électrique, je faisais observer

tout à l'heure que les phénomènes importants de vitalité, de conscience

et de pensée, étudiés soit dans leur généralité, soit dans leur détail,

semblaient procéder en raison de l'hétérogénéité. Je disais aussi que

je reviendrais sur cette idée; et c'est ici, je crois, le moment de le

faire. Si nous regardons d'abord la chose dans le détail, nous voyons

que ce n'est pas seulement la manifestation de la vitalité, mais aussi

son importance, ses conséquences et l'élévation de son caractère,

qui sont en parfait accord avec l'hétérogénéité, ou complexité, de

la structure animale. Si nous examinons maintenant la question dans

sa généralité, et si nous en référons aux premiers mouvements des

atomes vers une constitution massive, nous voyons que l'hétérogénéité

est toujours en proportion de la condensation, par qui elle a été

directement amenée. Nous arrivons ainsi à cette proposition, que

_l'importance du développement de la vitalité terrestre procède en

raison égale de la condensation terrestre._

Or, ceci est en accord précis avec ce que nous savons de la succession

des animaux sur la Terre. A mesure que celle-ci s'est condensée, des

races de plus en plus perfectionnées ont apparu. Est-il impossible que

les révolutions géologiques successives qui ont accompagné, si elles

ne les ont pas immédiatement causées, ces élévations successives

du caractère de vitalité,--est-il improbable que ces révolutions

elles-mêmes aient été produites par les décharges planétaires

successives du Soleil,--en d'autres termes, par les variations

successives de l'influence du Soleil sur la Terre? Si cette idée paraît

juste, if n'est pas déraisonnable de supposer que la décharge d'une

nouvelle planète, plus proche du centre que Mercure, puisse amener

une nouvelle modification de la surface terrestre,--modification d'où

tirerait sa naissance une race matériellement et spirituellement

supérieure à l'Homme. Ces pensées me frappent avec toute la force de la

vérité, mais je ne les émets ici qu'en tant que pures suggestions.

La Théorie de Laplace a reçu récemment, par les mains du philosophe

Comte, une confirmation plus forte encore qu'if n'était nécessaire.

Ainsi ces deux savants ensemble ont montré,--non pas, certainement, que

la Matière ait positivement existé, à une époque quelconque, à l'état

de diffusion nébuleuse, tel que nous l'avons décrit,--mais que, si l'on

veut bien admettre qu'elle ait ainsi existé dans tout l'espace et bien

au delà de l'espace occupé maintenant par notre système solaire, _et

qu'elle ait commencé un mouvement vers un centre,--_ils ont démontré,

dis-je, que dans ce cas elle a dû adopter les formes variées et les

mouvements que nous voyons maintenant se développer dans ce système.

Une démonstration telle que celle-ci, dynamique et mathématique,

aussi complète qu'une démonstration peut l'être, incontestable et

incontestée, excepté peut-être par la secte impuissante et pitoyable

des douteurs de profession, simples fous qui nient la loi newtonienne

de la Gravitation, sur laquelle sont basés les résultats des

mathématiciens français,--une démonstration telle que celle-là doit,

pour beaucoup d'intelligences (et pour la mienne il en est ainsi),

confirmer l'hypothèse cosmique sur laquelle elle s'appuie.

Que la démonstration ne prouve pas l'hypothèse, selon le sens ordinaire

attribué au mot _preuve,_ naturellement je l'admets. Montrer que

certains résultats existants, que certains faits reconnus peuvent être,

même mathématiquement, expliqués par une certaine hypothèse, ce n'est

pas établir l'hypothèse elle-même. En d'autres termes, montrer que

certaines données ont _pu_ et même ont _dû_ engendrer certain résultat

existant, n'est pas suffisant pour prouver que ce résultat _est_ la

conséquence des données en question; il faut encore démontrer qu'il

n'existe pas et qu'il ne _peut pas exister_ d'autres données capables

de donner naissance au même résultat. Mais dans le cas actuellement en

discussion, bien que tout le monde doive reconnaître l'absence de ce

que nous avons l'habitude d'appeler _preuve,_ il y a cependant beaucoup

d'esprits, et ceux-là de l'ordre le plus élevé, pour qui aucune preuve

n'ajouterait un iota de certitude. Sans entrer dans des détails qui

touchent au domaine nuageux de la métaphysique, je puis faire observer

que dans des cas semblables la force de conviction sera toujours, pour

les véritables penseurs, proportionnée à la somme de _complexité_

comprise entre l'hypothèse et le résultat. Soyons moins abstrait:--la

quantité de complexité reconnue dans les conditions cosmiques, en

augmentant proportionnellement la difficulté d'expliquer toutes ces

conditions, fortifie en même temps, et dans la même proportion, notre

confiance dans l'hypothèse qui nous sert à nous en rendre compte

d'une manière satisfaisante;--et comme on ne peut pas concevoir une

complexité plus grande que celle des conditions astronomiques, de même

il ne peut pas exister de conviction plus forte, pour mon esprit du

moins, que celle fournie par une hypothèse qui, non-seulement concilie

ces conditions avec une exactitude mathématique et les réduit en un

tout consistant et intelligible, mais encore se trouve être la _seule_

hypothèse au moyen de laquelle l'esprit humain ait jamais pu s'en

rendre compte.

Une opinion très-mal fondée a récemment pris cours dans le monde et

même dans les cercles scientifiques, à savoir que ladite Théorie

Cosmogonique avait été renversée. Cette imagination est née du compte

rendu de certaines observations récentes faites, à l'aide du grand

télescope de Cincinnati et du célèbre instrument de lord Rosse, dans

ces parties du ciel qui ont été jusqu'à ce jour appelées _nébuleuses._

Certaines taches du firmament, qui présentaient, même dans les plus

puissants de nos vieux télescopes, une apparence de nébulosité ou de

brume, avaient été regardées pendant longtemps comme une confirmation

de la théorie de Laplace. On les prenait pour des étoiles subissant

cette condensation dont j'ai essayé de décrire les modes. Ainsi on

supposait que nous possédions la _preuve oculaire_ de la vérité de

l'hypothèse,--preuve qui, pour le dire en passant, s'est toujours

trouvée sujette à controverse; et quoique, de temps à autre, certains

perfectionnements télescopiques nous permissent de voir qu'une tache,

çà et là, que nous avions classée parmi les nébuleuses, n'était

en réalité qu'un groupe d'étoiles tirant simplement son caractère

nébuleux de l'immensité de la distance, toutefois on ne pensait pas

qu'un doute pût exister relativement à la nébulosité positive d'autres

masses nombreuses, véritables places-fortes des nébulistes, qui

semblaient défier tout effort de ségrégation. De ces dernières, la plus

intéressante était la grande nébuleuse dans la constellation d'Orion;

mais celle-ci, examinée à travers les magnifiques télescopes modernes,

se trouva résolue en une simple collection d'étoiles. Or, ce fait fut

généralement accepté comme concluant contre l'Hypothèse Cosmique de

Laplace; et à l'annonce des découvertes en question, le défenseur le

plus enthousiaste, le vulgarisateur le plus éloquent de la théorie, le

docteur Nichol, alla jusqu'à _admettre la nécessité d'abandonner_ une

idée qui avait fait la matière de son plus honorable livre.[2]

Plusieurs de mes lecteurs seront sans doute portés à dire que le

résultat de ces nouvelles investigations a au moins une forte

_tendance_ à renverser l'hypothèse, tandis que d'autres, plus

réfléchis, insinueront seulement que, bien que la théorie ne soit

nullement détruite par la ségrégation desdites nébuleuses, cependant

l'impossibilité d'opérer cette ségrégation, même avec de si puissants

instruments, aurait servi à corroborer triomphalement la théorie;

et ces derniers seront peut-être surpris de m'entendre dire que je

n'adopte même pas leur opinion. Si les propositions de ce discours ont

été bien comprises, on verra qu'à mon point de vue l'impossibilité

d'opérer la ségrégation aurait servi à réfuter plutôt qu'à confirmer

l'Hypothèse Cosmique.

Je m'explique:--Nous pouvons considérer comme démontrée la Loi

newtonienne de la Gravitation. Cette loi, on s'en souvient, je l'ai

attribuée à la réaction du premier Acte Divin,--à une réaction dans

l'exercice de la Volition Divine, ayant à surmonter temporairement

une difficulté. Cette difficulté, c'était de transformer forcément

le normal en anormal,--de contraindre ce qui, dans sa condition

originelle et légitime, était _Un,_ à se soumettre à la condition

vicieuse de _Pluralité._ C'est seulement en supposant la difficulté

_temporairement_ vaincue que nous pouvons comprendre une réaction. Il

n'y aurait eu aucune réaction, si l'acte avait été infiniment continué.

Tant que l'acte a duré, aucune réaction, évidemment, n'a pu commencer;

en d'autres termes, aucune gravitation n'a pu avoir lieu;--car nous

avons admis que l'une n'était que la manifestation de l'autre. Mais

la gravitation a eu lieu; donc l'acte de la Création avait cessé; et,

la gravitation s'étant manifestée depuis un long temps, il faut en

conclure que l'acte de la Création a cessé aussi depuis un long temps.

Nous ne pouvons donc pas espérer l'occasion d'observer les procédés

primitifs de la Création; et la condition de nébulosité, comme nous

l'avons expliqué, fait partie de ces procédés primitifs.

De ce que nous savons de la marche de la lumière nous tirons la

preuve directe que les étoiles les plus éloignées existent, sous leur

forme actuellement visible, depuis un nombre inconcevable d'années.

Il faut donc remonter dans le passé an _moins_ jusqu'à la période

où ces étoiles subirent la condensation, pour marquer l'époque où

commença l'opération qui a constitué les masses. Si, d'un côté, nous

concevons cette opération comme continuant encore dans le cas de

certaines nébuleuses, de l'autre, nous voyons qu'en beaucoup d'autres

cas elle est complètement finie, et c'est ce qui nous jette forcément

dans des hypothèses pour lesquelles aucune base réelle ne nous est

offerte;--nous sommes obligés d'imposer à la Raison révoltée l'idée

blasphématoire d'une interposition spéciale;--de supposer que,

dans les cas particuliers de ces nébuleuses, un Dieu infaillible a

jugé nécessaire d'introduire certains règlements supplémentaires,

certains perfectionnements de la loi générale, certaines retouches et

corrections, en un mot, qui ont eu pour effet de reculer l'achèvement

de ces étoiles particulières, pendant des siècles innombrables, au delà

de l'ère qui avait suffi non-seulement pour parfaire la constitution

des autres corps stellaires, mais même pour les doter d'une vieillesse

chenue et déjà inexprimable.

Sans doute on peut objecter immédiatement que, puisque la lumière

grâce à laquelle nous percevons ces nébuleuses est simplement celle

qui s'est détachée de leur surface depuis un nombre immense d'années,

les progrès de création observés actuellement, ou que nous supposons

observés actuellement, ne sont pas en réalité des progrès actuels, mais

les fantômes des progrès accomplis dans un passé déjà lointain;--ce

qui est un raisonnement absolument semblable à celui que j'ai affirmé

relativement à tous les progrès tendant à la constitution des autres

masses.

A ceci je réponds-que la condition actuellement observée des corps

condensés n'est pas non plus leur condition actuelle, mais une déjà

obtenue dans le passé; de sorte que mon argument tiré de la condition

_relative_ des étoiles et des nébuleuses n'est en aucune manière

infirmé. En outre, ceux qui affirment l'existence des nébuleuses ne

placent pas la nébulosité à une extrême distance; ils déclarent que

c'est une nébulosité réelle et non pas perspective. Si nous concevons

qu'une masse nébuleuse puisse être, en quelque façon, visible, nous

devons la concevoir comme placée _très-près de nous,_ en comparaison

des étoiles solidifiées que les télescopes modernes présentent à

notre vue. Affirmer que les apparences en question sont de réelles

nébuleuses, c'est affirmer, pour notre point de vue, leur proximité

relative. Donc leur condition, telle qu'elle se montre maintenant

à nous, doit être rapportée à une époque _bien moins éloignée_ que

celle à laquelle nous rapportons la condition actuellement observée

de la majorité au moins des étoiles.--Pour finir en un mot, si

l'Astronomie pouvait démontrer l'existence d'une _nébuleuse,_ dans le

sens qu'on donne présentement à ce terme, je considérerais la Théorie

Cosmogonique, non pas comme fortifiée par cette démonstration, mais

comme irréparablement renversée.

Cependant, pour ne rendre à César que _juste_ ce qui appartient à

César, qu'il me soit permis de faire observer que l'hypothèse qui

a conduit Laplace à un si glorieux résultat semble lui avoir été,

en grande partie, suggérée par une fausse conception,--par cette

même fausse conception dont nous venons de parler,--par la méprise

générale relative au caractère des prétendues nébuleuses. Lui aussi, il

supposait qu'elles étaient en réalité ce qu'implique leur désignation.

Le fait est que ce grand homme avait, très-justement, une foi médiocre

dans ses propres facultés de perception. Ainsi, relativement à

l'existence positive des nébuleuses, existence si présomptueusement

affirmée par les astronomes ses contemporains, il s'appuyait bien moins

sur ce qu'il voyait que sur ce qu'il entendait dire.

On verra que les seules objections valables qu'on puisse opposer à

sa théorie sont celles faites à l'hypothèse prise en elle-même, à ce

qui l'a suggérée et non à ce qu'elle suggère, aux propositions qui

l'accompagnent plutôt qu'à ses résultats. La supposition la moins

justifiée de Laplace consiste à donner aux atomes un mouvement vers un

centre, malgré qu'il comprenne évidemment les atomes comme s'étendant,

dans une succession illimitée, à travers l'espace universel. J'ai déjà

montré qu'avec de telles données aucun mouvement n'aurait pu avoir

lieu; ainsi Laplace pour supposer un mouvement, se place sur une base

aussi peu philosophique qu'elle est inutile pour établir ce qu'il

voulait établir.

Son idée originale semble avoir été un composé des vrais atomes

d'Épicure et des pseudo-nébuleuses de ses contemporains; et ainsi sa

théorie se présente à nous avec la singulière anomalie d'une vérité

absolue, déduite, comme résultat mathématique, d'une création hybride

de l'imagination antique mariée au sens obtus moderne. La force réelle

de Laplace consistait, en somme, dans un instinct mathématique presque

miraculeux; c'était là-dessus qu'il s'appuyait; jamais cet instinct ne

lui a manqué; jamais il ne l'a trompé. Dans le cas de la Cosmogonie, il

l'a conduit, les yeux bandés, à travers un labyrinthe d'Erreur, vers un

des plus lumineux et des plus prodigieux temples de Vérité.

[Footnote 1: Je suis prêt à démontrer que la révolution anormale des

satellites d'Uranus est simplement une anomalie perspective provenant

de l'inclinaison de l'axe de la planète. E. P.]

[Footnote 2: _Tableau de l'Architecture des deux.--_Une lettre

attribuée au Docteur Nichol, écrivant à un ami d'Amérique, a fait

le tour de nos journaux, il y a environ deux ans, qui admettait

la _nécessité_ à laquelle je fais allusion. Dans une _lecture_

postérieure, M. Nichol semble toutefois avoir triomphé en quelque

sorte de la _nécessité,_ et ne renonce pas absolument à la théorie,

bien qu'il ait l'air de s'en moquer un peu comme d'une _pure

hypothèse._ Avant les expériences de Maskelyne, qu'était donc la Loi de

Gravitation? Une hypothèse. Et qui mettait en question cette loi, même

alors?]

X

Imaginons, pour le moment, que l'anneau projeté le premier par le

Soleil, c'est-à-dire l'anneau qui, en se brisant, a constitué Neptune,

ne se soit brisé que lors de la projection de l'anneau qui a donné

naissance à Uranus; que ce dernier anneau, de son côté, soit resté

intact jusqu'à l'émission de celui dont est né Saturne; que ce dernier,

à son tour, ait gardé sa forme entière jusqu'à l'émission de celui qui

a été l'origine de Jupiter, et ainsi de suite. Imaginons, en un mot,

qu'aucune rupture n'ait eu lieu parmi les anneaux jusqu'à la projection

finale de celui qui a donné naissance à Mercure. Nous créons ainsi

pour l'œil de l'esprit une série de cercles concentriques coexistants,

et les considérant en eux-mêmes aussi bien que dans le mode suivant

lequel, selon l'hypothèse de Laplace, ils ont été engendrés, nous

apercevons tout d'abord une très singulière analogie entre les couches

atomiques et le mode d'irradiation originelle tel que je l'ai décrit.

Est-il impossible, en mesurant les forces respectives qui ont projeté

successivement chaque cercle planétaire, c'est-à-dire en mesurant

la force excédante successive de rotation par rapport à la force de

gravitation, laquelle a occasionné les éruptions successives, de

trouver l'analogie en question plus décidément confirmée? _Est-il

improbable que nous découvrions que ces forces ont varié,--comme dans

l'irradiation originelle,--proportionnellement avec les carrés des

distances?_

Notre système solaire, consistant principalement en un Soleil, avec

seize planètes à coup sûr, et peut-être un peu plus, qui roulent autour

de lui à des distances variées, et qui sont accompagnées certainement

de dix-sept lunes, mais très-probablement de quelques autres, doit

être maintenant considéré comme un des types de ces agglomérations

innombrables qui ont commencé à se produire à travers la Sphère

Universelle, lorsque s'est retirée la Volonté Divine. Je veux dire

que nous avons à considérer notre système solaire comme fournissant

un cas générique de ces agglomérations, ou, plus correctement, des

conditions ultérieures auxquelles elles sont parvenues. Si nous fixons

notre attention sur l'idée qui a présidé au dessein du Tout-Puissant,

à savoir _la plus grande somme possible de rapports_ et la précaution

prise pour atteindre le but avec la différence de formes dans les

atomes originels et l'inégalité particulière de distance, nous verrons

qu'il est impossible de supposer même une minute que deux seulement de

ces agglomérations commençantes soient arrivées à la fin précisément

au même résultat. Nous serons plutôt inclinés à penser qu'il n'y a

pas dans tout l'Univers deux corps stellaires, soleils, planètes ou

lunes, qui soient semblables dans le particulier, malgré que tous le

soient dans le général. Encore moins pouvons-nous imaginer que deux

assemblages de tels corps, deux systèmes quelconques, puissent avoir

une ressemblance plus que générale[1] M. Nos télescopes, sur ce point,

confirment parfaitement nos déductions. Prenant donc notre système

solaire comme type approchant ou général de tous les autres, nous

sommes arrivés assez avant dans notre thème pour considérer l'Univers

sous l'aspect d'un espace sphérique à travers lequel, disséminée avec

une égalité purement générale, existe une certaine quantité de systèmes

ayant entre eux une ressemblance purement générale.

Élargissant maintenant nos conceptions, regardons chacun de ces

systèmes comme étant en lui-même un atome, ce qu'il est en réalité,

quand nous ne le considérons que comme une des innombrables myriades

de systèmes qui constituent l'Univers. Les prenant donc tous pour des

atomes colossaux, chacun étant doué de la même indestructible tendance

à l'Unité qui caractérise les atomes réels dont il est composé, nous

entrons tout de suite dans un ordre nouveau d'aggrégations. Les plus

petits systèmes, placés dans le voisinage d'un plus grand, devront

inévitablement s'en rapprocher de plus en plus. Ici il s'en rassemblera

un millier, là un million; ici peut-être un trillion,--laissant

ainsi autour d'eux d'incommensurables vides dans l'espace. Et si

maintenant on demande pourquoi, dans le cas de ces systèmes, de ces

véritables atomes titaniques (je parle simplement d'un assemblage,

et non, comme dans le cas des atomes positifs, d'une agglomération

plus ou moins consolidée), si on demande pourquoi je ne pousse pas ma

suggestion jusqu'à sa conclusion légitime, pourquoi je ne décris pas

ces assemblages de systèmes-atomes se précipitant et se consolidant

en sphères, se condensant chacun en un magnifique soleil, je réponds

que ce sont là de simples _mellonta,_ et que je ne fais que m'arrêter

un instant sur le seuil terrifiant du Futur. Pour le présent, nous

appelons ces assemblages des _groupes,_ et nous les voyons dans leur

état commençant de consolidation. Leur consolidation absolue est encore

à venir.

Nous voici arrivés à un point d'où nous contemplons l'Univers comme

un espace sphérique, parsemé inégalement de _groupes._ Observez

que je préfère ici l'adverbe _inégalement_ à cette phrase déjà

employée: «avec une égalité purement générale.» Il est évident en

fait que l'égalité de distribution diminuera en raison du progrès de

l'agglomération, c'est-à-dire à mesure que les choses diminueront en

nombre. Ainsi l'accroissement de l'inégalité, accroissement qui devra

continuer jusqu'à une époque plus ou moins lointaine, où la plus grosse

agglomération absorbera toutes les autres, ne peut être considéré que

comme un symptôme confirmatif de la _tendance à l'Unité._

Enfin ici il peut paraître bon de s'enquérir si les faits acquis de

l'Astronomie confirment l'arrangement général que j'ai, par déduction,

imposé aux mondes célestes. Or, cela est confirmé, et entièrement.

L'observation télescopique, guidée par les lois de la perspective, nous

permet de voir que l'Univers perceptible existe comme _un groupe de

groupes irrégulièrement disposés._

[Footnote 1: Il n'est pas impossible que quelque perfectionnement

imprévu d'optique nous révèle, parmi les innombrables variétés de

systèmes, un soleil lumineux, entouré d'anneaux lumineux et non

lumineux, en dedans, en dehors desquels, et entre lesquels roulent des

planètes lumineuses et non lumineuses, accompagnées de lunes ayant

leurs lunes, et même ces dernières possédant également leurs lunes

particulières.]

Eureka · 第 22 / 30 题