Si maintenant, en imagination, nous choisissons, à travers la sphère
Universelle, _une quelconque_ de ces agglomérations considérées dans
leurs phases primaires, et si nous supposons que cette agglomération
commençante a eu lieu sur ce point où existe le centre de notre
Soleil, ou plutôt où il existait originellement (car le Soleil change
perpétuellement de position), nous nous rencontrerons infailliblement
avec la plus magnifique des théories, et, pendant un certain temps au
moins, nous avancerons avec elle,--je veux dire avec la Cosmogonie
de Laplace;--quoique _Cosmogonie_ soit un terme trop compréhensif
pour l'objet dont l'auteur traite en réalité, qui est seulement la
constitution de notre système solaire, c'est-à-dire d'un système parmi
la myriade de systèmes analogues qui composent l'Univers proprement
dit,--cette sphère Universelle, cet omni-compréhensif et absolu
_Kosmos_ qui forme le sujet de mon présent discours.
Laplace, se confinant dans une région _évidemment limitée,_ celle de
notre système solaire, avec son entourage comparativement immédiat,
et supposant _purement,_ c'est-à-dire sans établir aucune base
quelconque, par induction ou par déduction, une grande partie de ce que
j'essayais tout à l'heure de fixer sur une base plus solide qu'une pure
hypothèse;--supposant, par exemple, la matière répandue (sans prétendre
expliquer cette diffusion) à travers l'espace occupé par notre système,
et même un peu au delà; répandue à l'état de nébulosité hétérogène
et obéissant à la loi toute-puissante de la Gravitation, dont il ne
s'avise pas de conjecturer le principe;--supposant toutes ces choses
(qui sont parfaitement vraies, bien qu'il n'eût pas logiquement le
droit de les supposer), Laplace, dis-je, a montré, dynamiquement et
mathématiquement, que les résultats naissant forcément de telles
circonstances sont ceux, et ceux-là seuls, que nous voyons manifestés
dans la condition actuelle du système solaire.
Je m'explique.--Supposons que cette agglomération particulière dont
nous avons parlé, celle qui a eu lieu au point marqué par le centre
de notre Soleil, ait continué jusqu'à ce qu'une vaste quantité de
matière nébuleuse y ait pris une forme à peu près sphérique; son
centre coïncidant évidemment avec le centre actuel ou plutôt le centre
originel de notre Soleil, et sa périphérie s'étendant au delà de
l'orbite de Neptune, la plus éloignée de nos planètes;--en d'autres
termes, supposons que le diamètre de cette sphère grossière ait été
d'environ six mille millions de milles. Pendant des siècles, cette
masse de matière a été se condensant, tant qu'à la longue elle a été
réduite au volume que nous imaginons, ayant procédé graduellement
depuis son état atomique et imperceptible jusqu'à ce que nous entendons
par une _nébulosité_ visible, palpable, ou appréciable d'une manière
quelconque.
Or, la condition de cette masse implique une rotation autour d'un axe
imaginaire,--rotation, qui, commençant avec les premiers symptômes
d'aggrégation, a depuis lors toujours acquis de la vélocité. Les
deux premiers atomes qui se sont rencontrés, partant de points non
diamétralement opposés, ont dû, se précipitant un peu au delà l'un
de l'autre, former un noyau pour le mouvement rotatoire en question.
Comment ce mouvement a augmenté en vélocité, on le voit aisément. Les
deux atomes sont rejoints par d'autres;--une aggrégation est formée.
La masse continue à tourner tout en se condensant. Mais tout atome
situé à la circonférence subit naturellement un mouvement plus rapide
qu'un atome placé plus près du centre. Néanmoins l'atome éloigné,
avec sa vélocité supérieure, se rapproche du centre, portant avec lui
cette vélocité supérieure à mesure qu'il avance. Ainsi chaque atome
marchant vers le centre, et s'attachant finalement au centre de la
condensation, ajoute quelque chose à la vélocité originelle de ce
centre, c'est-à-dire accroît le mouvement rotatoire de la masse.
Supposons maintenant cette masse condensée à ce point qu'elle occupe
précisément l'espace circonscrit par l'orbite de Neptune, et que la
vélocité avec laquelle se meut, dans la rotation générale, la surface
de la masse, soit précisément celle avec laquelle Neptune accomplit
maintenant sa révolution autour du Soleil. A cette époque déterminée,
nous comprenons que la force centrifuge constamment croissante,
l'emportant sur la force centripète non croissante, a dû faire se
dégager et se séparer les couches extérieures les moins condensées, à
l'équateur de la sphère, là où prédominait la vélocité tangentielle;
de sorte que ces couches ont formé autour du corps principal un anneau
indépendant circonvenant les régions équatoriales;--juste comme la
partie extérieure d'une meule, chassée par une excessive vélocité de
rotation, formerait un anneau autour de la meule, si la solidité de
la superficie n'y faisait obstacle; mais si cette matière était du
caoutchouc, ou toute autre d'une consistance à peu près semblable, le
phénomène en question se manifesterait infailliblement.
L'anneau, chassé ainsi par la masse nébuleuse, a dû naturellement
accomplir sa révolution, comme anneau _individuel,_ juste avec la même
vélocité qui le faisait tourner comme _surface de la masse._ En même
temps, la condensation continuant toujours, l'intervalle entre l'anneau
projeté et le corps principal a dû s'accroître sans cesse, tant qu'à la
fin le premier s'est trouvé à une vaste distance du dernier.
Or, en admettant que l'anneau ait possédé, par quelque arrangement en
apparence accidentel de ses éléments hétérogènes, une constitution
presque uniforme, cet anneau, dans ces conditions, n'aurait jamais
cessé de tourner autour du corps principal; mais, comme on pouvait s'y
attendre, if paraît qu'il y a eu dans la disposition de ses éléments
assez d'irrégularité pour les faire se grouper autour de centres d'une
solidité supérieure; et ainsi la forme annulaire a été détruite[1].
Sans aucun doute, la bande a été bientôt rompue en plusieurs morceaux,
et l'un de ces morceaux, d'un volume plus considérable, a absorbé les
autres en lui; le tout s'est tassé, sphériquement, en une planète.
Que ce dernier corps ait continue, comme planète, le mouvement de
révolution qui le caractérisait quand il était anneau, cela est
suffisamment évident; et l'on voit aussi facilement qu'il a dû, de sa
nouvelle condition de sphère, tirer un mouvement additionnel. Si nous
considérons l'anneau comme n'étant pas encore rompu, nous voyons que
sa partie extérieure, pendant que la totalité tourne autour du corps
générateur, se meut avec plus de rapidité que sa partie intérieure.
Donc, quand la rupture s'est faite, une partie dans chaque fragment
a dû se mouvoir avec plus de vélocité que les autres. Le mouvement
supérieur prédominant a dû faire tourner chaque fragment sur lui-même,
c'est-à-dire lui imprimer une rotation; et le sens de cette rotation
a été naturellement le sens de la révolution d'où elle avait pris
naissance. Tous les fragments ayant subi ladite rotation l'ont, en
se réunissant, forcément communiquée à la planète formée par leur
cohésion. Cette planète fut Neptune. Ses éléments continuant à se
condenser, et la force centrifuge produite dans sa rotation l'emportant
à la longue sur la force centripète, comme nous l'avons vu dans le
cas du globe générateur, un anneau a été également projeté de la
surface équatoriale de cette planète; cet anneau, [non] uniforme dans
sa constitution, a été rompu, et ses divers fragments, absorbés par le
plus massif de tous, ont été collectivement sphérifiés en une lune. Le
phénomène répété une seconde fois a donné pour résultat une seconde
lune. Ainsi nous trouvons expliquée la planète Neptune avec les deux
satellites qui l'accompagnent.
En projetant de son équateur un anneau, le Soleil avait rétabli
entre ses deux forces, centripète et centrifuge, l'équilibre
rompu par le progrès de la condensation; mais cette condensation
continuant toujours, l'équilibre fut de nouveau troublé par suite de
l'accroissement de la rotation. Pendant que la masse s'était rétrécie
au point de n'occuper que juste l'espace sphérique circonscrit par
l'orbite d'Uranus, la force centrifuge, cela se comprend, avait pris
une influence assez grande pour nécessiter un nouveau soulagement.
Conséquemment, une seconde bande équatoriale fut lancée, qui, n'étant
pas d'une constitution uniforme, a été brisée, comme dans le cas
précédent de Neptune; les fragments tassés sont devenus la planète
Uranus; et la vélocité de sa révolution actuelle autour du Soleil
nous donne évidemment la mesure de la vitesse rotatoire de la surface
équatoriale du Soleil au moment de la séparation. Uranus, tirant sa
rotation des rotations combinées des fragments auxquels il devait sa
naissance, comme nous l'avons expliqué pour le cas précédent, projeta
alors successivement des anneaux, dont chacun, se brisant, se modela en
lune. Trois lunes, à différentes époques, furent formées de cette façon
par la rupture et la sphérification d'autant d'anneaux distincts non
uniformes dans leur constitution.
Pendant que le Soleil se réduisait à n'occuper que juste l'espace
circonscrit par l'orbite de Saturne, nous devons supposer que la
balance entre ses deux forces, centripète et centrifuge, avait été
dérangée par l'accroissement de la vitesse rotatoire, résultat de
la condensation, au point de nécessiter un troisième effort vers
l'équilibre, et qu'une bande annulaire, comme dans les deux cas
précédents, fut conséquemment lancée, qui, bientôt rompue par la
non-uniformité de ses parties, se consolida pour devenir la planète
Saturne. Cette dernière projeta d'abord sept bandes, qui, après s'être
rompues, se sphérifièrent en autant de lunes; mais elle paraît s'être
subséquemment déchargée, à trois époques distinctes et peu éloignées
l'une de l'autre, de trois anneaux dont la constitution se trouva, par
un accident apparent, assez uniforme et assez solide pour ne fournir
aucune occasion de rupture; aussi ils continuent à tourner sous la
forme d'anneaux. Je dis _accident apparent;_ car pour un accident
dans le sens ordinaire, il n'y en eut évidemment aucun; le terme ici
s'applique simplement au résultat d'une _loi_ indiscernable ou que nous
ne pouvons pas immédiatement étudier.
Se réduisant toujours de plus en plus, jusqu'à n'occuper que l'espace
circonscrit par l'orbite de Jupiter, le Soleil éprouva bientôt le
besoin d'un nouvel effort pour restaurer l'équilibre de ses deux
forces, perpétuellement dérangé par l'accroissement continu de la
vitesse de rotation. En conséquence Jupiter fut lancé hors du Soleil,
passant de la condition annulaire à l'état planétaire, et, arrivé à ce
second état, projeta à son tour, à quatre époques différentes, quatre
anneaux, qui finalement se transformèrent en autant de lunes.
Se rétrécissant toujours, jusqu'à ce que sa sphère n'occupât que juste
l'espace défini par l'orbite des Astéroïdes, le Soleil se déchargea
d'un anneau qui paraît avoir eu _huit_ centres de solidité supérieure,
et en se brisant, avoir produit huit fragments, dont pas un ne
possédait une masse assez considérable pour absorber les autres. Tous
conséquemment, comme planètes distinctes, mais comparativement petites,
se mirent à tourner dans des orbites dont les distances respectives
peuvent être, jusqu'à un certain point, considérées comme la mesure de
la force qui les a séparés;--toutes les orbites néanmoins se trouvant
assez rapprochées pour nous permettre de les considérer comme _une,_ en
comparaison des autres orbites planétaires.
Le Soleil, se réduisant toujours et ne remplissant plus que juste
l'orbite de Mars, se déchargea alors de cette planète par le mode
déjà si souvent décrit. Toutefois, puisqu'il n'a pas de lune, Mars
n'a pas pu engendrer d'anneau. En fait, une phase se produisait
dans la carrière du corps générateur, centre de tout le système. La
décroissance de sa nébulosité, qui était en même temps l'accroissement
de sa [densité et encore la décroissance de sa] condensation dont
résultait la constante rupture de l'équilibre, a dû, à partir de cette
époque, atteindre un point où les efforts pour le rétablissement de cet
équilibre ont été de plus en plus inefficaces, juste à mesure qu'ils
étaient moins fréquemment nécessaires. Ainsi les phénomènes dont nous
avons parlé ont dû donner partout des signes d'épuisement,--dans les
planètes d'abord, et ensuite dans la masse génératrice. Ne tombons pas
dans cette erreur qui suppose que le décroissement d'intervalle observé
entre les planètes, à mesure qu'elles se rapprochent du Soleil, est
en quelque sorte un indice de fréquence croissante dans les crises
qui leur ont donné naissance. C'est justement l'inverse qui doit être
supposé. Le plus long intervalle de temps a dû séparer les émissions
des deux planètes intérieures, et le plus court la naissance des deux
extérieures. Mais la diminution d'espace est la mesure de la densité
du Soleil, et en même temps elle est en raison inverse de son aptitude
à la condensation dans tout le cours des phénomènes dont nous avons
fait l'histoire.
Cependant, s'étant réduit jusqu'à ne plus remplir que l'orbite de
notre Terre, la sphère-mère a chassé hors d'elle-même encore un autre
corps,--la Terre,--dans une condition de nébulosité qui a permis à ce
corps de se décharger à son tour d'un autre corps qui est notre Lune.
Mais là se sont arrêtées les formations lunaires.
Finalement, se confinant aux orbites, d'abord de Vénus et ensuite de
Mercure, le Soleil a lancé ces deux planètes intérieures; ni l'une ni
l'autre n'a engendré de lune.
Ainsi, de son volume originel, ou, pour parler plus exactement, de la
condition sous laquelle nous l'avons d'abord considéré, c'est-à-dire
d'une masse nébuleuse à peu près sphérique possédant _certainement_ un
diamètre de plus de cinq mille six cents millions de milles, le grand
astre central, origine de notre système solaire-planétaire-lunaire,
s'est graduellement réduit, obéissant à la loi de la Gravitation, à
un globe d'un diamètre de huit cent quatre-vingt-deux mille milles
seulement; mais il ne s'ensuit pas du tout que sa condensation soit
absolument complète, ou qu'il ne possède plus la puissance de projeter
encore une planète.
[Footnote 1: Laplace a supposé sa nébulosité hétérogène, simplement
parce que cela lui permettait d'expliquer le morcellement des anneaux;
car si la nébulosité avait été homogène, ils ne se seraient pas brisés.
J'arrive au même résultat (hétérogénéité des masses secondaires
résultant immédiatement des atomes) simplement par une considération à
_priori_ de leur but général, qui est _le Relatif._ E. P.]