Les groupes dont est composé cet universel _groupe de groupes_ sont
simplement ce que nous avons coutume de nommer _nébuleuses,_ et parmi
ces nébuleuses il en est une qui est pour l'humanité d'un intérêt
suprême. Je veux parler de la Galaxie ou Voie Lactée. Elle nous
intéresse, d'abord et évidemment, en raison de sa grande supériorité,
par son volume apparent, non-seulement sur tout autre groupe du
firmament, mais même sur tous les autres groupes pris ensemble. Le
plus grand de ces derniers n'occupe comparativement qu'un point dans
l'espace et ne se laisse voir distinctement qu'à l'aide du télescope.
La Galaxie traverse tout le ciel et se montre brillante à l'œil
nu. Mais elle intéresse l'homme particulièrement, quoique moins
immédiatement, en ce qu'elle fait partie de fa région où il est situé,
de la région de fa Terre sur laquelle il vit, de la région du Soleil
autour duquel tourne cette Terre, de la région de tout le système
d'astres dont le « Soleil est le centre et l'astre principal, fa Terre,
un des seize secondaires ou une des planètes, la Lune, un des dix-sept
tertiaires ou satellites. La Galaxie, je le répète, n'est qu'un des
groupes dont j'ai parlé, une de ces prétendues nébuleuses, qui ne se
révèlent à nous quelquefois qu'à l'aide du télescope, et comme de
faibles taches brumeuses dans différentes parties du ciel. Nous n'avons
aucune raison de supposer que la Voie Lactée soit en réalité plus vaste
que la moindre de ces nébuleuses. Sa grande supériorité de volume n'est
qu'apparente, et vient de sa position relativement à nous, c'est-à-dire
de notre position à nous qui en occupons le milieu. Quelque étrange que
cette assertion puisse paraître tout d'abord à ceux qui ne sont pas
versés dans l'Astronomie, l'astronome, lui, n'hésite pas à affirmer
que nous sommes placés au milieu de cette inconcevable multitude
d'étoiles, de soleils, de systèmes qui constituent la Galaxie. En
outre, non-seulement nous avons, non-seulement notre Soleil a le droit
de revendiquer la Galaxie comme étant son groupe spécial; mais on peut
dire, avec une légère réserve, que toutes les étoiles distinctement
visibles du firmament, toutes les étoiles visibles à l'œil nu, ont le
droit de s'en réclamer également.
Une idée bien fausse a été conçue relativement à la forme de la
Galaxie, de laquelle il est dit, dans presque tous nos traités
astronomiques, qu'elle ressemble à celle d'un Y capital. En réalité, le
groupe en question a une certaine ressemblance générale, très-générale,
avec la planète Saturne, enfermée dans son triple anneau. Au lieu du
globe solide de cette planète, nous devons toutefois nous figurer une
île stellaire ou collection lenticulaire d'étoiles; notre Soleil étant
placé excentriquement, près du bord de l'île, du côté qui est le plus
rapproché de la constellation de la Croix et le plus éloigné de celle
de Cassiopée. L'anneau qui l'entoure, dans la partie qui avoisine notre
position, est marqué d'une entaille longitudinale qui, en effet, lui
donne, aperçu de notre région, l'apparence vague d'un Y capital.
Cependant il ne faut pas que nous tombions dans cette erreur, de
concevoir cette ceinture, peu définie d'ailleurs, comme tout à fait
séparée, comparativement parlant, du groupe lenticulaire également
indéfini qu'elle entoure; et ainsi, pour rendre notre explication
plus claire, nous pouvons dire de notre Soleil qu'il est positivement
situé sur le point de l'Y où se rencontrent les trois lignes qui le
composent, et, nous figurant cette lettre comme douée d'une certaine
solidité, d'une certaine épaisseur, très-minime en comparaison de sa
longueur, nous pouvons dire que notre position est dans le milieu de
cette épaisseur. En nous figurant que nous sommes placés ainsi, nous
n'éprouverons plus aucune peine à nous rendre compte des phénomènes
en question, qui sont uniquement des phénomènes de perspective. Quand
nous regardons en haut ou en bas, c'est-à-dire quand nous jetons
les yeux dans le sens de _Y épaisseur_ de la lettre, notre regard
rencontre un moins grand nombre d'étoiles que lorsque nous jetons les
yeux dans le sens de sa _longueur,_ ou le long d'une des trois lignes
qui la composent. Naturellement, les étoiles, dans le premier cas,
apparaissent comme éparpillées, et, dans le second, comme accumulées.
Renversons, s'il vous plaît, l'explication: un habitant de la Terre
qui regarde la Galaxie, comme nous disons ordinairement, la considère
alors dans un des sens de sa longueur;--il regarde le long des lignes
de l'Y; mais quand, regardant dans le Ciel général, il détourne ses
yeux de la Galaxie, il la voit alors dans le sens de l'épaisseur de la
lettre; et c'est pour cela que les étoiles lui semblent clair-semées,
quoique, en réalité, elles soient aussi rapprochées, en moyenne, que
dans la partie massive du groupe. Il n'y a pas de considération qui
soit mieux faite pour donner une idée de l'effrayante étendue de ce
groupe.
Si, avec un télescope d'une profonde puissance, nous examinons
soigneusement le firmament, nous découvrirons _une ceinture de
groupes,_ faite de ce que nous avons jusqu'à présent nommé des
nébuleuses,--une _bande,_ d'une largeur variable, s'étendant d'un
horizon à l'autre, et coupant à angle droit la direction générale de
la Voie Lactée. Cette bande est le dernier _groupe de groupes._ Cette
ceinture est l'_Univers._ Notre Galaxie n'est qu'un des groupes, un des
moindres peut-être, qui entrent dans la composition de cette suprême
_bande_ ou _ceinture_ universelle. L'aspect de bande ou de ceinture,
que prend à nos yeux ce groupe de groupes, n'est qu'un phénomène de
perspective, analogue à celui qui nous fait aussi voir notre propre
groupe grossièrement sphérique, la Galaxie, sous la forme d'une
ceinture traversant les Cieux et coupant le groupe universel à angles
droits. Naturellement la forme du groupe qui enferme tous les autres
est, en général, celle de chaque groupe individuel qui y est contenu.
De même que les étoiles clair-semées que nous voyons dans le Ciel
général, quand nous détournons nos regards de la Galaxie, ne sont,
en réalité, qu'une partie de la Galaxie elle-même, aussi intimement
mêlées à elle qu'en aucun autre point où le télescope nous les montre
à l'état le plus dense,--de même les nébuleuses éparpillées, que nous
apercevons sur tous les points du firmament quand nous détournons
nos yeux de la ceinture Universelle, doivent être considérées comme
éparpillées seulement par la perspective et comme faisant partie
intégrante de l'unique _Sphère_ suprême et Universelle.
Il n'y a pas d'erreur astronomique plus insoutenable, et il n'y
en a pas qui ait obtenu une plus opiniâtre adhésion que celle qui
consiste à se figurer l'Univers sidéral comme absolument illimité.
Il me semble que les raisons qui nous le font croire limité, telles
que je les ai énoncées à _priori,_ sont irréfutables; mais, pour
n'en plus parler, l'observation seule nous montre qu'il y a, dans de
nombreuses directions autour de nous, si ce n'est dans toutes, une
limite positive; ou, tout au moins, elle ne nous fournit aucun motif
pour penser autrement. Si la succession des étoiles était illimitée,
l'arrière-plan du ciel nous offrirait une luminosité uniforme, comme
celle déployée par la Galaxie, _puisqu'il n'y aurait absolument aucun
point, dans tout cet arrière-plan, où n'existât une étoile._ Donc, dans
de telles conditions, la seule manière de rendre compte des _vides_ que
trouvent nos télescopes dans d'innombrables directions est de supposer
cet arrière-plan invisible placé à une distance si prodigieuse qu'aucun
rayon n'ait jamais pu parvenir jusqu'à nous. Qu'il en _puisse_ être
ainsi, qui oserait s'aviser de le nier? Je maintiens simplement que
nous n'avons pas même l'ombre d'une raison pour croire qu'il en _est_
ainsi.
En parlant de la propension vulgaire à considérer tous les corps
de la Terre comme tendant seulement vers le centre de la Terre, je
faisais observer que «sauf certaines exceptions dont il serait fait
mention plus tard, chaque corps de la Terre tendait, non-seulement
vers le centre de la Terre, mais encore vers toute autre direction
concevable.» Le mot _exceptions_ avait trait à ces vides fréquents
dans le Ciel, où l'examen le plus minutieux non-seulement ne découvre
pas de corps stellaires, mais ne trouve même pas d'indices quelconques
de leur existence. Là, des gouffres béants, plus noirs que l'Erèbe,
nous apparaissent comme des échappées ouvertes, à travers les murs
limitrophes de l'Univers Sidéral, sur l'Univers illimité du Vide. Or,
tout corps existant sur la Terre est exposé, soit par son mouvement
propre, soit par celui de la Terre, à traverser ou à longer un de ces
vides ou abîmes cosmiques, et il est évident qu'en ce moment il cesse
d'être attiré dans la _direction du Vide_ et qu'il est conséquemment
_plus lourd_ qu'à aucune autre époque, soit avant, soit après.
Indépendamment, toutefois, de la considération de ces vides, et ne nous
occupant que de la distribution généralement inégale des étoiles, nous
voyons, que la tendance absolue des corps de la Terre vers le centre de
la Terre est dans un état de variation perpétuelle.
Nous comprenons donc l'_insulation_ de notre Univers. Nous percevons
l'isolement de l'Univers, c'est-à-dire de _tout_ ce que nos sens
peuvent saisir. Nous savons qu'il existe un _groupe de groupes,_
une agglomération autour de laquelle, de tous côtés, s'étend un
incommensurable Espace désert fermé à toute perception humaine.
Mais, parce que nous sommes obligés de nous arrêter sur les confins
de cet Univers Sidéral, nos sens ne pouvant plus nous fournir de
témoignage, est-il juste de conclure qu'en réalité il n'existe pas de
point matériel au delà de celui qu'il nous a été permis d'atteindre?
Avons-nous, ou n'avons-nous pas le droit analogique d'inférer que cet
Univers sensible, que ce groupe de groupes, n'est qu'un morceau d'une
_série_ de groupes de groupes, dont les autres nous restent invisibles
à cause de la distance,--soit parce que la diffusion de leur lumière,
avant qu'elle parvienne jusqu'à nous, est si excessive qu'elle ne peut
produire sur notre rétine aucune impression lumineuse, soit parce
qu'il n'existe aucune espèce d'émanation lumineuse dans ces mondes
inexprimablement distants, ou enfin parce que l'intervalle qui nous en
sépare est si vaste que, depuis des myriades d'années écoulées, leurs
effluves électriques n'ont pas encore pu le franchir?
Avons-nous quelques droits à faire de telles suppositions, avons-nous
quelque motif pour accepter de telles visions? Si nous avons ce droit
à un degré quelconque, nous avons aussi le droit de leur donner une
extension infinie.
Le cerveau humain a évidemment un penchant vers l'_Infini_ et caresse
volontiers ce fantôme d'idée. Il semble aspirer vers cette conception
impossible avec une ferveur passionnée, avec l'espérance d'y croire
intellectuellement aussitôt qu'il l'a conçue. Ce qui est général
parmi toute la race humaine, aucun individu n'a sans doute le droit
de le considérer comme anormal; néanmoins, il peut exister une classe
d'intelligences supérieures pour qui ce tour d'esprit populaire porte
tout le caractère d'une monomanie.
Ma question, cependant, n'a pas encore trouvé sa réponse--Avons-nous
le droit de supposer, ou plutôt d'imaginer une succession interminable
de _groupes de groupes_ ou _d'Univers_ plus ou moins semblables?
Je réponds que le _droit,_ dans un cas tel que celui-ci, dépend
absolument de la hardiesse de l'imagination qui s'avise d'y prétendre.
Qu'il me soit permis seulement de déclarer que je me sens, pour
mon compte personnel, porté à _imaginer_ (je n'ose pas me servir
d'un terme plus affirmatif) qu'il existe réellement une succession
illimitée d'Univers, plus ou moins semblables à celui dont nous
avons connaissance, à celui-là _seul_ dont nous aurons jamais
connaissance,--du moins jusqu'au moment où notre Univers particulier
rentrera dans l'Unité. Cependant, si de tels groupes de groupes
existent,--et ils existent,--il est suffisamment clair que, n'ayant
pas de participation dans notre origine, ils ne participent pas à
nos lois. Ils ne nous attirent pas et nous ne les attirons pas. Leur
matière, leur esprit ne sont pas les nôtres, ne sont pas ce qui
agit, influe dans une partie quelconque de notre Univers. Ils ne
pourraient impressionner ni nos sens ni nos âmes. Entre eux et nous,
les considérant tous pour un moment collectivement, il n'y a pas
d'influences communes. Chacun existe, à part et indépendant, _dans le
sein de son Dieu propre et particulier._