IV

Comme point de départ, adoptons donc la _Divinité._ Relativement à

cette Divinité, considérée en _elle-même,_ celui-là seul n'est pas un

imbécile, celui-là seul n'est pas un impie, qui n'affirme absolument

rien. «Nous ne connaissons rien, dit le baron de Bielfeld, nous ne

connaissons rien de la nature ou de l'essence de Dieu;--pour savoir ce

qu'il est, il faut être Dieu même.»

_Il faut être Dieu même!_ Malgré cette phrase effrayante, vibrant

encore dans mon oreille, j'ose toutefois demander si notre ignorance

actuelle de la Divinité est une ignorance à laquelle l'âme est

_éternellement_ condamnée.

Enfin, contentons-nous aujourd'hui de supposer que c'est Lui,--Lui,

l'Incompréhensible (pour le présent du moins),--Lui, que nous

considérerons comme _Esprit,_ c'est-à-dire comme _non-Matière_

(distinction qui, pour tout ce que nous voulons atteindre, suppléera

parfaitement à une définition),--Lui, existant comme Esprit, qui

nous a _créés,_ ou faits de Rien, par la force de sa Volonté,--dans

un certain point de l'Espace que nous prendrons comme centre, à une

certaine époque dont nous n'avons pas la prétention de nous enquérir,

mais en tout cas immensément éloignée;--supposons, dis-je,'que c'est

lui qui nous a faits,--mais faits ... _quoi?_ Ceci est, dans nos

considérations, un point d'une importance vitale. _Qu_'étions-nous,

_que_ pouvons-nous supposer légitimement avoir été, quand nous fûmes

_créés,_ nous, univers, primitivement et individuellement?

Nous sommes arrivés à un point où l'Intuition seule peut venir à

notre aide. Mais qu'il me soit permis de rappeler l'idée que j'ai

déjà suggérée comme la seule qui puisse convenablement définir

l'intuition. Elle n'est que _la conviction naissant de certaines

inductions ou déductions dont la marche a été assez secrète pour

échapper à notre conscience, éluder notre raison, ou défier notre

puissance d'expression._ Ceci étant entendu, j'affirme qu'une intuition

absolument irrésistible, quoique indéfinissable, me pousse à conclure

que [ce que] Dieu a originairement créé,--que cette Matière qu'il a,

par la force de sa Volonté, tirée de son Esprit, ou de Rien, ne peut

avoir été autre chose que la Matière dans son état le plus pur, le plus

parfait, de ... de quoi?--de _Simplicité._

Ce sera là la seule _supposition_ absolue dans mon discours. Je me sers

du mot supposition dans son sens ordinaire; cependant je maintiens que

ma proposition primordiale, ainsi formulée, est loin, bien loin d'être

une pure supposition. Rien n'a été, en effet, plus régulièrement, plus

rigoureusement _déduit_;--aucune conclusion humaine n'a été, en effet,

plus régulièrement, plus rigoureusement _déduite_;--mais, hélas! le

procédé de cette déduction échappe à l'analyse humaine;--en tout cas,

il se dérobe à la puissance expressive de toute langue humaine.

Efforçons-nous maintenant de concevoir ce qu'a pu et ce qu'a dû être

la Matière dans sa condition absolue de _simplicité._ Ici, la Raison

vole d'un seul coup vers l'Imparticularité,--vers une particule,--une

particule _unique,_--une particule _une_ dans son espèce,--_une_

dans son caractère,--_une_ dans sa nature,--_une_ par son volume,--

_une_ par sa forme,--une particule qui soit particule à tous égards,

donc, une particule amorphe et idéale,--particule absolument

unique, individuelle, non divisée, mais _non pas indivisible,_

simplement parce que Celui qui la créa par la force de sa Volonté

peut très-naturellement la diviser par un exercice infiniment moins

énergique de la même Volonté.

Donc, l'_Unité_ est tout ce que j'affirme de la Matière originairement

créée; mais je me propose de démontrer que _cette Unité est un principe

largement suffisant pour expliquer la constitution, les phénomènes

actuels et l'anéantissement absolument inévitable au moins de l'Univers

matériel._

Le Vouloir spontané, ayant pris corps dans la particule primordiale, a

complété l'acte, ou, plus proprement, la _conception_ de la Création.

Nous nous dirigerons maintenant vers le but final pour lequel nous

supposons que cette particule a été créée;--quand je dis but final,

je veux dire tout ce que nos considérations jusqu'ici nous permettent

d'en saisir,--à savoir, la constitution de l'Univers tirée de cette

Particule unique.

Cette constitution s'est effectuée par la transformation _forcée de_

l'Unité, originelle et normale, en Pluralité, condition anormale. Une

action de cette nature implique réaction. Une diffusion de l'Unité n'a

lieu que conditionnellement, c'est-à-dire qu'elle implique une tendance

au retour vers l'Unité,--tendance indestructible jusqu'à parfaite

satisfaction. Mais je m'étendrai par la suite plus amplement sur ce

sujet.

La supposition de l'Unité absolue dans la Particule primordiale

renferme celle de la divisibilité infinie. Concevons donc simplement

la Particule comme non absolument épuisée par sa diffusion à travers

l'Espace. De cette Particule considérée comme centre, supposons,

irradié sphériquement, dans toutes les directions, à des distances non

mesurables, mais cependant définies, dans l'espace vide jusqu'alors, un

certain nombre innombrable, quoique limité, d'atomes inconcevablement

mais non infiniment petits.

Or, de ces atomes, ainsi éparpillés ou à l'état de diffusion, que nous

est-il permis, non pas de supposer, mais de conclure, en considérant la

source d'où ils émanent et le but apparent de leur diffusion? L'Unité

étant leur source, et _la différence d'avec l'Unité_ le caractère du

but manifesté par leur diffusion, nous avons tout droit de supposer

que ce caractère persiste _généralement_ dans toute l'étendue du

plan et forme une partie du plan lui-même;--c'est-à-dire que nous

avons tout droit de concevoir des différences continues, sur tous

les points, d'avec l'unité et la simplicité du point originel. Mais,

pour ces raisons, sommes-nous autorisés à imaginer les atomes comme

hétérogènes, dissemblables, inégaux et inégalement distants? Pour

parler plus explicitement, devons-nous croire qu'il n'y a pas eu, au

moment de leur diffusion, deux atomes de même nature, de même forme

ou de même grosseur? et que, leur diffusion étant opérée à travers

l'Espace, ils doivent être tous, sans exception, inégalement distants

l'un de l'autre? Un pareil arrangement, dans de telles conditions,

nous permet de concevoir aisément, immédiatement, le procédé

d'opération le plus exécutable pour un dessein tel que celui dont j'ai

parlé,--le dessein de tirer la variété de l'unité,--la diversité de

la similarité,--l'hétérogénéité de l'homogénéité,--la complexité de

la simplicité,--en un mot, la plus grande multiplicité possible de

_rapports_ de _l'Unité_ expressément absolue. Incontestablement nous

aurions le droit de supposer tout ce que j'ai dit, si nous n'étions pas

arrêtés par deux réflexions:--la première, c'est que la superfluité

et la surérogation ne sont jamais admissibles dans l'Action Divine;

et la seconde, c'est que le but poursuivi apparaît comme tout aussi

facile à atteindre quand quelques-unes des conditions requises sont

obtenues dans le principe, que quand toutes existent visiblement et

immédiatement. Je veux dire que celles-ci sont contenues dans les

autres, ou qu'elles en sont une conséquence si instantanée, que la

distinction devient inappréciable. La différence de grosseur, par

exemple, sera tout de suite créée par la tendance d'un atome vers un

second atome, de préférence à un troisième, en raison d'une inégalité

particulière de distance; _inégalité particulière de distance entre des

centres de quantité, dans des atomes voisins de différente forme,--_

phénomène qui ne contredit en rien la distribution généralement

égale des atomes. La différence _d'espèce,_ nous la concevons aussi

très-aisément comme résultant de différences dans la grosseur et dans

la forme, supposées plus ou moins conjointes;--en effet, puisque

l'_Unité_ de la Particule proprement dite implique homogénéité

absolue, nous ne pouvons pas supposer que les atomes, au moment de

leur diffusion, diffèrent en espèce, sans imaginer en même temps une

opération spéciale de la Volonté Divine, agissant à l'émission de

chaque atome, dans le but d'effectuer en chacun une transformation de

sa nature essentielle;--et nous devons d'autant plus repousser une

idée aussi fantastique, que l'objet en vue peut parfaitement bien

être atteint sans une aussi minutieuse et laborieuse intervention.

Nous comprenons donc, avant tout, qu'il eût été surérogatoire, et

conséquemment anti-philosophique, d'attribuer aux atomes, en vue de

leurs destinations respectives, autre chose qu'une _différence de

forme_ au moment de leur dispersion, et postérieurement une inégalité

particulière de distance,--toutes les autres différences naissant

ensemble des premières, dès les premiers pas que la masse a faits vers

sa constitution. Nous établissons donc l'Univers sur une base purement

_géométrique._ Il va sans dire qu'il n'est pas du tout nécessaire de

supposer une absolue différence, même de forme, entre _tous_ les atomes

irradiés;--nous nous contentons de supposer une inégalité générale de

distance de l'un à l'autre. Nous sommes tenus simplement d'admettre

qu'il n'y a pas d'atomes _voisins_ de forme similaire,--qu'il n'y a

pas d'atomes qui puissent jamais se rapprocher, excepté lors de leur

inévitable réunion finale.

Quoique la _tendance,_ immédiate et perpétuelle, des atomes dispersés

à retourner vers leur Unité normale soit impliquée, comme je l'ai dit,

dans leur diffusion anormale, toutefois il est clair que cette tendance

doit être sans résultat,--qu'elle doit rester une tendance et rien de

plus,--jusqu'à ce que la force d'expansion, cessant d'opérer, donne

à cette tendance toute liberté de se satisfaire. L'Action Divine,

toutefois, étant considérée comme déterminée, et interrompue après

l'opération primitive de la diffusion, nous concevons tout de suite

une _réaction,_--en d'autres termes une tendance, _qui pourra être

satisfaite,_ de tous les atomes désunis à retourner vers l'_Unité._

Mais la force de diffusion étant retirée, et la réaction ayant commencé

pour favoriser le dessein final,--_celui de créer la plus grande somme

de rapports possible,_--ce dessein est maintenant en danger d'être

frustré dans le détail, par suite de cette tendance rétroactive qui

a pour but son accomplissement total. La _multiplicité_ est l'objet;

mais rien n'empêche les atomes voisins de se précipiter _tout de suite_

l'un vers l'autre,--grâce à leur tendance maintenant libre, avant

l'accomplissement de tous les buts multiples,--et de se fondre tous en

une unité compacte; rien ne fait obstacle à l'aggrégation de diverses

masses, isolées jusque-là, sur différents points de l'espace;--en

d'autres termes, rien ne s'oppose à l'accumulation de diverses masses,

chacune faisant une Unité absolue.

V

Pour l'accomplissement efficace et complet du plan général, nous

devinons maintenant la nécessité d'une force répulsive limitée,--de

_quelque chose_ qui serve à séparer, et qui, lors de la cessation de

la Volition diffusive, puisse en même temps permettre le rapprochement

et empêcher la jonction des atomes; qui leur permette de se rapprocher

infiniment, et leur défende de se mettre en contact positif; quelque

chose, en un mot, qui ait puissance, _jusqu'à une certaine époque,_ de

prévenir leur fusion, mais non de contredire à aucun égard ni à aucun

degré leur tendance à se réunir. La force répulsive, déjà considérée

comme si particulièrement limitée à d'autres égards, peut, je le

répète, être prise comme une puissance destinée à empêcher l'absolue

cohésion, _seulement jusqu'à une certaine époque._ A moins que nous

ne concevions l'appétition des atomes pour l'Unité comme condamnée

à n'être _jamais_ satisfaite,--à moins que nous n'admettions que ce

qui a eu un commencement ne doive pas avoir de fin,--idée qui est

réellement inadmissible, quelque nombreux que soient ceux d'entre

nous qui rêvent et bavardent sur ce thème,--nous sommes forcés de

conclure que l'influence répulsive supposée devra finalement,--sous la

pression de l'_Unitendance_ agissant _collectivement,_ mais agissant

seulement alors que, pour l'accomplissement des plans de la Divinité,

cette action collective devra se faire naturellement,--céder à une

force qui, à cette époque finale, sera la force supérieure, poussée

juste au degré nécessaire, et permettre ainsi le tassement universel

des choses en _Unité,_ unité inévitable parce qu'elle est originelle

et conséquemment normale. Il est en vérité fort difficile de concilier

toutes ces conditions;--nous ne pouvons même pas comprendre la

possibilité de cette conciliation;--néanmoins cette impossibilité

apparente est féconde en suggestions brillantes.

Que cette répulsion existe positivement, _nous le voyons._ L'homme

n'emploie et ne connaît aucune force suffisante pour fondre deux atomes

en un. Je n'avance ici que la thèse bien reconnue de l'impénétrabilité

de la matière. Toute l'Expérience la prouve,--toute la Philosophie

l'admet. J'ai essayé de démontrer le _but_ de la répulsion et la

nécessité de son existence; mais je me suis religieusement abstenu de

toute tentative pour en pénétrer la nature; et cela, à cause d'une

conviction intuitive qui me dit que le principe en question est

strictement spirituel,--gît dans une profondeur impénétrable à notre

intelligence présente,--est impliqué dans une considération relative à

ce qui maintenant, dans notre condition humaine, ne peut être l'objet

d'aucun examen,--dans une considération de l'_Esprit en lui-même._ Je

sens, en un mot, qu'ici, et ici seulement, Dieu s'est interposé, parce

qu'ici, et seulement ici, le nœud demandait l'interposition de Dieu.

Dans le fait, pendant que dans cette tendance des atomes vers l'Unité

on reconnaîtra tout d'abord le principe de la Gravitation Newtonienne,

ce que j'ai dit d'une force répulsive, servant à mettre des limites à

la satisfaction immédiate, peut être entendu de _ce que_ nous avons

jusqu'à présent désigné tantôt comme chaleur, tantôt comme magnétisme,

tantôt comme _électricité;_ montrant ainsi, dans les vacillations de

la phraséologie par laquelle nous essayons de _le_ définir, l'ignorance

où nous sommes de son caractère mystérieux et terrible.

Le nommant donc, pour le présent seulement, électricité, nous savons

que toute analyse expérimentale de l'électricité a donné, pour résultat

final, le principe, réel ou apparent, de _l'hétérogénéité. Seulement

là_ où les choses diffèrent, l'électricité se manifeste; et il est

présumable qu'elles ne diffèrent jamais là où l'électricité n'est pas

développée, sinon apparente. Or, ce résultat est dans le plus parfait

accord avec celui où je suis parvenu par une autre voie que par

l'expérience. J'ai affirmé que l'utilité de la force répulsive était

d'empêcher les atomes disséminés de retourner à l'Unité immédiate;

et ces atomes sont représentés comme différant les uns des autres.

La _différence_ est leur caractère,--leur essentialité,--juste comme

la _non-différence_ était le caractère essentiel de leur mouvement.

Donc, quand nous disons qu'une tentative pour mettre en contact deux

de ces atomes doit amener un effort de l'influence répulsive pour

empêcher cette union, nous pouvons aussi bien nous servir d'une

phrase absolument équivalente, à savoir, qu'une tentative pour mettre

en contact deux différences amènera comme résultat un développement

d'électricité. Tous les corps existants sont composés de ces atomes

en contact immédiat, et peuvent conséquemment être considérés comme

de simples assemblages de différences plus ou moins nombreuses; et la

résistance faite par l'esprit de répulsion, si nous mettions en contact

deux de ces assemblages quelconques, serait en raison des deux sommes

de différences contenues dans chacun;--expression qui peut être réduite

à celle-ci, équivalente:

_La somme d'électricité développée par le contact de deux corps est

proportionnée à la différence entre les sommes respectives d'atomes

dont les corps sont composés._

Qu'il n'existe pas deux corps absolument semblables, c'est un

simple corollaire qui résulte de tout ce que nous avons dit. Donc

l'électricité, toujours existante, se _développe_ par le contact de

corps quelconques, mais ne se _manifeste_ que par le contact de corps

d'une différence appréciable.

A l'électricité,--pour nous servir encore de cette désignation,--nous

pouvons à bon droit rapporter les divers phénomènes physiques de

lumière, de chaleur et de magnétisme; mais nous sommes bien mieux

autorisés encore à attribuer à ce principe strictement spirituel les

phénomènes plus importants de vitalité, de conscience et de _Pensée._

A ce sujet, toutefois, qu'il me soit permis de faire une pause et de

noter que ces phénomènes, observés dans leur généralité ou dans leurs

détails, semblent procéder _au moins en raison de l'hétérogénéité._

Écartons maintenant les deux termes équivoques, _gravitation_ et

_électricité,_ et adoptons les expressions plus définies _d'attraction_

et de _répulsion._ La première, c'est le corps; la seconde, c'est

l'âme; l'une est le principe matériel, l'autre le principe spirituel

de l'Univers. _Il n'existe pas d'autres principes. Tous_ les

phénomènes doivent être attribués à l'un ou à l'autre, ou à tous les

deux combinés. Il est si rigoureusement vrai, il est si parfaitement

rationnel que l'attraction et la répulsion sont les _seules_ propriétés

par lesquelles nous percevons l'Univers,--en d'autres termes, par

lesquelles la Matière se manifeste à l'Esprit,--que nous avons

pleinement le droit de supposer que la matière _n'existe_ que comme

attraction et répulsion,--que l'attraction et la répulsion _sont_

matière,--nous servant de cette hypothèse comme d'un moyen de faciliter

l'argumentation;--car il est impossible de concevoir un cas où

nous ne puissions employer à notre gré le mot matière et les termes

attraction et répulsion, pris ensemble, comme expressions de logique

équivalentes et convertibles.

Eureka · 第 18 / 30 题