Comme point de départ, adoptons donc la _Divinité._ Relativement à
cette Divinité, considérée en _elle-même,_ celui-là seul n'est pas un
imbécile, celui-là seul n'est pas un impie, qui n'affirme absolument
rien. «Nous ne connaissons rien, dit le baron de Bielfeld, nous ne
connaissons rien de la nature ou de l'essence de Dieu;--pour savoir ce
qu'il est, il faut être Dieu même.»
_Il faut être Dieu même!_ Malgré cette phrase effrayante, vibrant
encore dans mon oreille, j'ose toutefois demander si notre ignorance
actuelle de la Divinité est une ignorance à laquelle l'âme est
_éternellement_ condamnée.
Enfin, contentons-nous aujourd'hui de supposer que c'est Lui,--Lui,
l'Incompréhensible (pour le présent du moins),--Lui, que nous
considérerons comme _Esprit,_ c'est-à-dire comme _non-Matière_
(distinction qui, pour tout ce que nous voulons atteindre, suppléera
parfaitement à une définition),--Lui, existant comme Esprit, qui
nous a _créés,_ ou faits de Rien, par la force de sa Volonté,--dans
un certain point de l'Espace que nous prendrons comme centre, à une
certaine époque dont nous n'avons pas la prétention de nous enquérir,
mais en tout cas immensément éloignée;--supposons, dis-je,'que c'est
lui qui nous a faits,--mais faits ... _quoi?_ Ceci est, dans nos
considérations, un point d'une importance vitale. _Qu_'étions-nous,
_que_ pouvons-nous supposer légitimement avoir été, quand nous fûmes
_créés,_ nous, univers, primitivement et individuellement?
Nous sommes arrivés à un point où l'Intuition seule peut venir à
notre aide. Mais qu'il me soit permis de rappeler l'idée que j'ai
déjà suggérée comme la seule qui puisse convenablement définir
l'intuition. Elle n'est que _la conviction naissant de certaines
inductions ou déductions dont la marche a été assez secrète pour
échapper à notre conscience, éluder notre raison, ou défier notre
puissance d'expression._ Ceci étant entendu, j'affirme qu'une intuition
absolument irrésistible, quoique indéfinissable, me pousse à conclure
que [ce que] Dieu a originairement créé,--que cette Matière qu'il a,
par la force de sa Volonté, tirée de son Esprit, ou de Rien, ne peut
avoir été autre chose que la Matière dans son état le plus pur, le plus
parfait, de ... de quoi?--de _Simplicité._
Ce sera là la seule _supposition_ absolue dans mon discours. Je me sers
du mot supposition dans son sens ordinaire; cependant je maintiens que
ma proposition primordiale, ainsi formulée, est loin, bien loin d'être
une pure supposition. Rien n'a été, en effet, plus régulièrement, plus
rigoureusement _déduit_;--aucune conclusion humaine n'a été, en effet,
plus régulièrement, plus rigoureusement _déduite_;--mais, hélas! le
procédé de cette déduction échappe à l'analyse humaine;--en tout cas,
il se dérobe à la puissance expressive de toute langue humaine.
Efforçons-nous maintenant de concevoir ce qu'a pu et ce qu'a dû être
la Matière dans sa condition absolue de _simplicité._ Ici, la Raison
vole d'un seul coup vers l'Imparticularité,--vers une particule,--une
particule _unique,_--une particule _une_ dans son espèce,--_une_
dans son caractère,--_une_ dans sa nature,--_une_ par son volume,--
_une_ par sa forme,--une particule qui soit particule à tous égards,
donc, une particule amorphe et idéale,--particule absolument
unique, individuelle, non divisée, mais _non pas indivisible,_
simplement parce que Celui qui la créa par la force de sa Volonté
peut très-naturellement la diviser par un exercice infiniment moins
énergique de la même Volonté.
Donc, l'_Unité_ est tout ce que j'affirme de la Matière originairement
créée; mais je me propose de démontrer que _cette Unité est un principe
largement suffisant pour expliquer la constitution, les phénomènes
actuels et l'anéantissement absolument inévitable au moins de l'Univers
matériel._
Le Vouloir spontané, ayant pris corps dans la particule primordiale, a
complété l'acte, ou, plus proprement, la _conception_ de la Création.
Nous nous dirigerons maintenant vers le but final pour lequel nous
supposons que cette particule a été créée;--quand je dis but final,
je veux dire tout ce que nos considérations jusqu'ici nous permettent
d'en saisir,--à savoir, la constitution de l'Univers tirée de cette
Particule unique.
Cette constitution s'est effectuée par la transformation _forcée de_
l'Unité, originelle et normale, en Pluralité, condition anormale. Une
action de cette nature implique réaction. Une diffusion de l'Unité n'a
lieu que conditionnellement, c'est-à-dire qu'elle implique une tendance
au retour vers l'Unité,--tendance indestructible jusqu'à parfaite
satisfaction. Mais je m'étendrai par la suite plus amplement sur ce
sujet.
La supposition de l'Unité absolue dans la Particule primordiale
renferme celle de la divisibilité infinie. Concevons donc simplement
la Particule comme non absolument épuisée par sa diffusion à travers
l'Espace. De cette Particule considérée comme centre, supposons,
irradié sphériquement, dans toutes les directions, à des distances non
mesurables, mais cependant définies, dans l'espace vide jusqu'alors, un
certain nombre innombrable, quoique limité, d'atomes inconcevablement
mais non infiniment petits.
Or, de ces atomes, ainsi éparpillés ou à l'état de diffusion, que nous
est-il permis, non pas de supposer, mais de conclure, en considérant la
source d'où ils émanent et le but apparent de leur diffusion? L'Unité
étant leur source, et _la différence d'avec l'Unité_ le caractère du
but manifesté par leur diffusion, nous avons tout droit de supposer
que ce caractère persiste _généralement_ dans toute l'étendue du
plan et forme une partie du plan lui-même;--c'est-à-dire que nous
avons tout droit de concevoir des différences continues, sur tous
les points, d'avec l'unité et la simplicité du point originel. Mais,
pour ces raisons, sommes-nous autorisés à imaginer les atomes comme
hétérogènes, dissemblables, inégaux et inégalement distants? Pour
parler plus explicitement, devons-nous croire qu'il n'y a pas eu, au
moment de leur diffusion, deux atomes de même nature, de même forme
ou de même grosseur? et que, leur diffusion étant opérée à travers
l'Espace, ils doivent être tous, sans exception, inégalement distants
l'un de l'autre? Un pareil arrangement, dans de telles conditions,
nous permet de concevoir aisément, immédiatement, le procédé
d'opération le plus exécutable pour un dessein tel que celui dont j'ai
parlé,--le dessein de tirer la variété de l'unité,--la diversité de
la similarité,--l'hétérogénéité de l'homogénéité,--la complexité de
la simplicité,--en un mot, la plus grande multiplicité possible de
_rapports_ de _l'Unité_ expressément absolue. Incontestablement nous
aurions le droit de supposer tout ce que j'ai dit, si nous n'étions pas
arrêtés par deux réflexions:--la première, c'est que la superfluité
et la surérogation ne sont jamais admissibles dans l'Action Divine;
et la seconde, c'est que le but poursuivi apparaît comme tout aussi
facile à atteindre quand quelques-unes des conditions requises sont
obtenues dans le principe, que quand toutes existent visiblement et
immédiatement. Je veux dire que celles-ci sont contenues dans les
autres, ou qu'elles en sont une conséquence si instantanée, que la
distinction devient inappréciable. La différence de grosseur, par
exemple, sera tout de suite créée par la tendance d'un atome vers un
second atome, de préférence à un troisième, en raison d'une inégalité
particulière de distance; _inégalité particulière de distance entre des
centres de quantité, dans des atomes voisins de différente forme,--_
phénomène qui ne contredit en rien la distribution généralement
égale des atomes. La différence _d'espèce,_ nous la concevons aussi
très-aisément comme résultant de différences dans la grosseur et dans
la forme, supposées plus ou moins conjointes;--en effet, puisque
l'_Unité_ de la Particule proprement dite implique homogénéité
absolue, nous ne pouvons pas supposer que les atomes, au moment de
leur diffusion, diffèrent en espèce, sans imaginer en même temps une
opération spéciale de la Volonté Divine, agissant à l'émission de
chaque atome, dans le but d'effectuer en chacun une transformation de
sa nature essentielle;--et nous devons d'autant plus repousser une
idée aussi fantastique, que l'objet en vue peut parfaitement bien
être atteint sans une aussi minutieuse et laborieuse intervention.
Nous comprenons donc, avant tout, qu'il eût été surérogatoire, et
conséquemment anti-philosophique, d'attribuer aux atomes, en vue de
leurs destinations respectives, autre chose qu'une _différence de
forme_ au moment de leur dispersion, et postérieurement une inégalité
particulière de distance,--toutes les autres différences naissant
ensemble des premières, dès les premiers pas que la masse a faits vers
sa constitution. Nous établissons donc l'Univers sur une base purement
_géométrique._ Il va sans dire qu'il n'est pas du tout nécessaire de
supposer une absolue différence, même de forme, entre _tous_ les atomes
irradiés;--nous nous contentons de supposer une inégalité générale de
distance de l'un à l'autre. Nous sommes tenus simplement d'admettre
qu'il n'y a pas d'atomes _voisins_ de forme similaire,--qu'il n'y a
pas d'atomes qui puissent jamais se rapprocher, excepté lors de leur
inévitable réunion finale.
Quoique la _tendance,_ immédiate et perpétuelle, des atomes dispersés
à retourner vers leur Unité normale soit impliquée, comme je l'ai dit,
dans leur diffusion anormale, toutefois il est clair que cette tendance
doit être sans résultat,--qu'elle doit rester une tendance et rien de
plus,--jusqu'à ce que la force d'expansion, cessant d'opérer, donne
à cette tendance toute liberté de se satisfaire. L'Action Divine,
toutefois, étant considérée comme déterminée, et interrompue après
l'opération primitive de la diffusion, nous concevons tout de suite
une _réaction,_--en d'autres termes une tendance, _qui pourra être
satisfaite,_ de tous les atomes désunis à retourner vers l'_Unité._
Mais la force de diffusion étant retirée, et la réaction ayant commencé
pour favoriser le dessein final,--_celui de créer la plus grande somme
de rapports possible,_--ce dessein est maintenant en danger d'être
frustré dans le détail, par suite de cette tendance rétroactive qui
a pour but son accomplissement total. La _multiplicité_ est l'objet;
mais rien n'empêche les atomes voisins de se précipiter _tout de suite_
l'un vers l'autre,--grâce à leur tendance maintenant libre, avant
l'accomplissement de tous les buts multiples,--et de se fondre tous en
une unité compacte; rien ne fait obstacle à l'aggrégation de diverses
masses, isolées jusque-là, sur différents points de l'espace;--en
d'autres termes, rien ne s'oppose à l'accumulation de diverses masses,
chacune faisant une Unité absolue.
V
Pour l'accomplissement efficace et complet du plan général, nous
devinons maintenant la nécessité d'une force répulsive limitée,--de
_quelque chose_ qui serve à séparer, et qui, lors de la cessation de
la Volition diffusive, puisse en même temps permettre le rapprochement
et empêcher la jonction des atomes; qui leur permette de se rapprocher
infiniment, et leur défende de se mettre en contact positif; quelque
chose, en un mot, qui ait puissance, _jusqu'à une certaine époque,_ de
prévenir leur fusion, mais non de contredire à aucun égard ni à aucun
degré leur tendance à se réunir. La force répulsive, déjà considérée
comme si particulièrement limitée à d'autres égards, peut, je le
répète, être prise comme une puissance destinée à empêcher l'absolue
cohésion, _seulement jusqu'à une certaine époque._ A moins que nous
ne concevions l'appétition des atomes pour l'Unité comme condamnée
à n'être _jamais_ satisfaite,--à moins que nous n'admettions que ce
qui a eu un commencement ne doive pas avoir de fin,--idée qui est
réellement inadmissible, quelque nombreux que soient ceux d'entre
nous qui rêvent et bavardent sur ce thème,--nous sommes forcés de
conclure que l'influence répulsive supposée devra finalement,--sous la
pression de l'_Unitendance_ agissant _collectivement,_ mais agissant
seulement alors que, pour l'accomplissement des plans de la Divinité,
cette action collective devra se faire naturellement,--céder à une
force qui, à cette époque finale, sera la force supérieure, poussée
juste au degré nécessaire, et permettre ainsi le tassement universel
des choses en _Unité,_ unité inévitable parce qu'elle est originelle
et conséquemment normale. Il est en vérité fort difficile de concilier
toutes ces conditions;--nous ne pouvons même pas comprendre la
possibilité de cette conciliation;--néanmoins cette impossibilité
apparente est féconde en suggestions brillantes.
Que cette répulsion existe positivement, _nous le voyons._ L'homme
n'emploie et ne connaît aucune force suffisante pour fondre deux atomes
en un. Je n'avance ici que la thèse bien reconnue de l'impénétrabilité
de la matière. Toute l'Expérience la prouve,--toute la Philosophie
l'admet. J'ai essayé de démontrer le _but_ de la répulsion et la
nécessité de son existence; mais je me suis religieusement abstenu de
toute tentative pour en pénétrer la nature; et cela, à cause d'une
conviction intuitive qui me dit que le principe en question est
strictement spirituel,--gît dans une profondeur impénétrable à notre
intelligence présente,--est impliqué dans une considération relative à
ce qui maintenant, dans notre condition humaine, ne peut être l'objet
d'aucun examen,--dans une considération de l'_Esprit en lui-même._ Je
sens, en un mot, qu'ici, et ici seulement, Dieu s'est interposé, parce
qu'ici, et seulement ici, le nœud demandait l'interposition de Dieu.
Dans le fait, pendant que dans cette tendance des atomes vers l'Unité
on reconnaîtra tout d'abord le principe de la Gravitation Newtonienne,
ce que j'ai dit d'une force répulsive, servant à mettre des limites à
la satisfaction immédiate, peut être entendu de _ce que_ nous avons
jusqu'à présent désigné tantôt comme chaleur, tantôt comme magnétisme,
tantôt comme _électricité;_ montrant ainsi, dans les vacillations de
la phraséologie par laquelle nous essayons de _le_ définir, l'ignorance
où nous sommes de son caractère mystérieux et terrible.
Le nommant donc, pour le présent seulement, électricité, nous savons
que toute analyse expérimentale de l'électricité a donné, pour résultat
final, le principe, réel ou apparent, de _l'hétérogénéité. Seulement
là_ où les choses diffèrent, l'électricité se manifeste; et il est
présumable qu'elles ne diffèrent jamais là où l'électricité n'est pas
développée, sinon apparente. Or, ce résultat est dans le plus parfait
accord avec celui où je suis parvenu par une autre voie que par
l'expérience. J'ai affirmé que l'utilité de la force répulsive était
d'empêcher les atomes disséminés de retourner à l'Unité immédiate;
et ces atomes sont représentés comme différant les uns des autres.
La _différence_ est leur caractère,--leur essentialité,--juste comme
la _non-différence_ était le caractère essentiel de leur mouvement.
Donc, quand nous disons qu'une tentative pour mettre en contact deux
de ces atomes doit amener un effort de l'influence répulsive pour
empêcher cette union, nous pouvons aussi bien nous servir d'une
phrase absolument équivalente, à savoir, qu'une tentative pour mettre
en contact deux différences amènera comme résultat un développement
d'électricité. Tous les corps existants sont composés de ces atomes
en contact immédiat, et peuvent conséquemment être considérés comme
de simples assemblages de différences plus ou moins nombreuses; et la
résistance faite par l'esprit de répulsion, si nous mettions en contact
deux de ces assemblages quelconques, serait en raison des deux sommes
de différences contenues dans chacun;--expression qui peut être réduite
à celle-ci, équivalente:
_La somme d'électricité développée par le contact de deux corps est
proportionnée à la différence entre les sommes respectives d'atomes
dont les corps sont composés._
Qu'il n'existe pas deux corps absolument semblables, c'est un
simple corollaire qui résulte de tout ce que nous avons dit. Donc
l'électricité, toujours existante, se _développe_ par le contact de
corps quelconques, mais ne se _manifeste_ que par le contact de corps
d'une différence appréciable.
A l'électricité,--pour nous servir encore de cette désignation,--nous
pouvons à bon droit rapporter les divers phénomènes physiques de
lumière, de chaleur et de magnétisme; mais nous sommes bien mieux
autorisés encore à attribuer à ce principe strictement spirituel les
phénomènes plus importants de vitalité, de conscience et de _Pensée._
A ce sujet, toutefois, qu'il me soit permis de faire une pause et de
noter que ces phénomènes, observés dans leur généralité ou dans leurs
détails, semblent procéder _au moins en raison de l'hétérogénéité._
Écartons maintenant les deux termes équivoques, _gravitation_ et
_électricité,_ et adoptons les expressions plus définies _d'attraction_
et de _répulsion._ La première, c'est le corps; la seconde, c'est
l'âme; l'une est le principe matériel, l'autre le principe spirituel
de l'Univers. _Il n'existe pas d'autres principes. Tous_ les
phénomènes doivent être attribués à l'un ou à l'autre, ou à tous les
deux combinés. Il est si rigoureusement vrai, il est si parfaitement
rationnel que l'attraction et la répulsion sont les _seules_ propriétés
par lesquelles nous percevons l'Univers,--en d'autres termes, par
lesquelles la Matière se manifeste à l'Esprit,--que nous avons
pleinement le droit de supposer que la matière _n'existe_ que comme
attraction et répulsion,--que l'attraction et la répulsion _sont_
matière,--nous servant de cette hypothèse comme d'un moyen de faciliter
l'argumentation;--car il est impossible de concevoir un cas où
nous ne puissions employer à notre gré le mot matière et les termes
attraction et répulsion, pris ensemble, comme expressions de logique
équivalentes et convertibles.