VI

Je disais tout à l'heure que ce que j'ai nommé la tendance des atomes

disséminés à retourner à leur unité originelle devait être pris pour

le principe de la foi newtonienne de la gravitation; et en effet on

n'aura pas grande peine à entendre la chose ainsi, si l'on considère

la _gravitation newtonienne_ sous un aspect purement général, comme

une force qui pousse la matière à chercher la matière; c'est-à-dire

si nous voulons ne pas attacher notre attention au _modus operandi_

connu de la force newtonienne. La coïncidence générale nous satisfait;

mais, en regardant de plus près, nous voyons dans le détail beaucoup

de choses qui paraissent non-coïncidentes, et beaucoup d'autres où la

coïncidence ne paraît pas du moins suffisamment établie. Un exemple:

la gravitation newtonienne, si nous la considérons dans certains

modes, ne nous apparaît pas du tout comme une tendance vers _Y

Unité;_ elle nous semble plutôt une tendance de tous les corps dans

toutes les directions, phrase qui semble exprimer la tendance à la

diffusion. Ici donc il y a non-coïncidence. Un autre exemple: quand

nous réfléchissons sur la loi mathématique qui gouverne la tendance

newtonienne, nous voyons clairement que nous ne pouvons pas obtenir la

coïncidence,--relativement, du moins, au _modus operandi,_--entre la

gravitation, telle que nous la connaissons, et cette tendance, simple

et directe en apparence, que j'ai supposée.

En effet, je suis arrivé à un point où il serait bon de renforcer ma

position en inversant mon procédé. Jusqu'à présent, nous avons procédé

_à priori,_ d'une considération abstraite de la _Simplicité,_ prise

comme la qualité qui a dû le plus vraisemblablement caractériser

l'action originelle de Dieu. Voyons maintenant si les faits établis

de la Gravitation newtonienne peuvent nous fournir, à _posteriori,_

quelques inductions légitimes.

Que déclare la loi newtonienne? que tous les corps s'attirent l'un

l'autre avec des forces proportionnées [à leurs quantités de matière

et inversement proportionnées] aux carrés de leurs distances.

C'est à dessein que je donne d'abord la version vulgaire de la

loi; et je confesse que dans celle-ci, comme dans la plupart des

traductions vulgaires de grandes vérités, je ne trouve pas une qualité

très-suggestive. Adoptons donc une phraséologie plus philosophique

--_Chaque atome de chaque corps attire chaque autre atome, soit

appartenant au même corps, soit appartenant à chaque autre corps, avec

une force variant en raison inverse des carrés des distarices entre

l'atome attirant et l'atome attiré._ Ici, pour le coup, un flot de

suggestions jaillit aux yeux de l'esprit.

Mais voyons distinctement la chose que Newton a _prouvée,--_selon la

définition grossièrement irrationnelle de _h preuve_ prescrite par les

écoles de métaphysique. Il fut obligé de se contenter de montrer que

les mouvements d'un Univers imaginaire, composé d'atomes attirants et

attirés obéissant à la loi qu'il annonçait, coïncidaient parfaitement

avec les mouvements de l'Univers existant réellement, autant du

moins qu'il tombe sous notre observation. Telle fut la somme de sa

_démonstration,_ selon le jargon conventionnel des philosophies. Les

succès qui la confirmèrent ajoutèrent preuve sur preuve,--des preuves

telles que les admet toute intelligence saine,--mais la _démonstration_

de la loi-elle-même, selon les métaphysiciens, n'avait été confirmée

en aucune façon. Cependant la preuve _oculaire, physique,_ de

l'attraction, ici même, sur cette Terre, fut enfin trouvée, en parfait

accord avec la théorie newtonienne, et à la grande satisfaction de

quelques-uns de ces reptiles intellectuels. Cette preuve jaillit,

indirectement et incidemment (comme jaillirent presque toutes les

vérités importantes), d'une tentative faite pour mesurer la densité

moyenne de la Terre. Dans les fameuses expériences que Maskelyne,

Cavendish et Bailly firent dans ce but, il fut découvert, vérifié et

mathématiquement démontré que l'attraction de la masse d'une montagne

était en accord exact avec l'immortelle théorie de l'astronome anglais.

Mais, en dépit de cette confirmation d'une vérité qui n'en avait aucun

besoin,--en dépit de la prétendue corroboration de la _théorie_ par la

prétendue _preuve oculaire et physique,--_en dépit du caractère de

cette corroboration,--les idées que les vrais philosophes eux-mêmes

ne peuvent s'empêcher d'accepter relativement à la gravitation, et

particulièrement les idées acceptées et complaisamment maintenues

par les hommes vulgaires, ont été évidemment tirées, pour la plus

grande partie, d'une considération du principe, tel qu'ils le trouvent

simplement développé _sur la planète à laquelle ils sont attachés._

Or, où tend une considération aussi amoindrie? A quelle espèce d'erreur

donne-t-elle naissance? Sur la Terre nous voyons, nous sentons

simplement que la gravitation chasse tous les corps vers le centre de

la Terre. Aucun homme, dans le domaine ordinaire de la vie, ne peut

voir ni sentir autrement,--ne peut s'empêcher de percevoir que toute

chose, partout, a une tendance gravitante, perpétuelle vers le centre

de la Terre, et pas ailleurs; cependant (sauf une exception qui sera

spécifiée postérieurement) il est certain que chaque chose terrestre

(pour ne pas parler maintenant de toutes les choses célestes) a une

tendance non-seulement vers le centre de la Terre, mais en outre vers

toute espèce de direction possible.

Or, quoique les hommes de philosophie ne puissent pas être accusés

de se tromper avec le vulgaire dans cette matière, ils se laissent

toutefois influencer, à leur insu, par l'idée vulgaire agissant

comme sentiment.--_Quoique personne n'ait foi dans les fables du

Paganisme,--_dit Bryant dans sa très-savante _Mythologie,--cependant

nous nous oublions sans cesse au point d'en tirer des inductions comme

de réalités existantes.--_Je veux dire que la perception purement

_sensitive_ de la gravitation, telle que nous la connaissons sur

la Terre, induit l'humanité en fantaisie et la fait croire à une

_concentralisation,_ à une sorte de spécialité terrestre;--qu'elle a

toujours incliné vers cette fantaisie les intelligences même les plus

puissantes,--les détournant perpétuellement, quoique imperceptiblement,

de la caractéristique réelle du principe; les ayant empêchées jusqu'à

l'époque présente de saisir même un aperçu de cette vérité vitale

qui se trouve dans une direction diamétralement opposée,--derrière

les caractéristiques _essentielles_ du principe, qui sont, non pas

la concentralisation ou la spécialité, mais l'_universalité_ et la

_diffusion._ Cette vérité vitale est l'Unité, prise comme source du

phénomène.

Permettez-moi de répéter la définition de la gravitation: _Chaque

atome, dans chaque corps, attire chaque autre atome, appartenant au

même corps ou appartenant à tout autre corps,_ avec une force qui varie

en raison inverse des carrés des distances de l'atome attirant et de

l'atome attiré.

Que le lecteur s'arrête ici un moment avec moi pour contempler la

miraculeuse, ineffable et absolument inimaginable complexité de

rapports impliquée dans ce fait, que _chaque atome attire chaque autre

atome,--_impliquée seulement dans ce fait de l'attraction, étant

écartée la question de la loi ou du mode suivant lesquels l'attraction

se manifeste,--impliquée dans ce fait unique que chaque atome attire

plus ou moins chaque autre atome, dans une immensité d'atomes telle,

que toutes les étoiles qui entrent dans la constitution de l'Univers

peuvent être à peu près comparées pour le nombre aux atomes qui entrent

dans la composition d'un boulet de canon.

Eussions-nous simplement découvert que chaque atome tendait vers un

point favori, vers quelque atome particulièrement attractif, nous

serions encore tombés sur une découverte qui, en elle-même, aurait

suffi pour accabler notre esprit;--mais quelle est cette vérité que

nous sommes actuellement appelés à comprendre? C'est que chaque

atome attire chaque autre atome, sympathise avec ses plus délicats

mouvements, avec chaque atome et avec tous, toujours, incessamment,

suivant une loi déterminée dont la complexité, même considérée

seulement en elle-même, dépasse absolument les forces de l'imagination

humaine. Si je me propose de mesurer l'influence d'un seul atome sur

l'atome son voisin dans un rayon solaire, je ne puis pas accomplir mon

dessein sans d'abord compter et peser tous les atomes de l'Univers et

définir la position précise de chacun à un moment particulier de la

durée. Si je m'avise de déplacer, ne fût-ce que de la trillionième

partie d'un pouce, le grain microscopique de poussière posé maintenant

sur le bout de mon doigt, quel est le caractère de l'action que j'ai eu

la hardiesse de commettre? J'ai accompli un acte qui ébranle la Lune

dans sa marche, qui contraint le Soleil à n'être plus le soleil, et qui

altère pour toujours la destinée des innombrables myriades d'étoiles

qui roulent et flamboient devant la majesté de leur Créateur.

De telles idées, de telles conceptions,--pensées monstrueuses qui ne

sont plus des pensées, rêveries de l'âme plutôt que raisonnements ou

même considérations de l'intellect,--de telles idées, je le répète,

sont les seules que nous puissions réussir à créer en nous dans tous

nos efforts pour saisir le grand principe de _l'Attraction._

Mais maintenant, avec de telles idées, avec une telle vision,

franchement acceptée, de la merveilleuse complexité de l'Attraction,

que toute personne, capable de réfléchir sur de pareilles matières,

s'applique à imaginer un principe adaptable aux phénomènes

observés,--ou la condition qui leur a donné naissance.

Une si évidente fraternité des atomes n'indique-t-elle pas une

extraction commune? Une sympathie si victorieuse, si indestructible,

si absolument indépendante, ne suggère-t-elle pas l'idée d'une source,

d'une paternité commune? Un extrême ne pousse-t-il pas la raison vers

l'extrême son contraire? L'infini dans la division ne se rapporte-t-il

pas à l'absolu dans l'individualité? Le superlatif de la complexité ne

fait-il pas deviner la perfection dans la simplicité? Je veux dire,

non pas seulement que les atomes, comme nous les voyons, sont divisés

ou qu'ils sont complexes dans leurs rapports, mais surtout qu'ils

sont inconcevablement divisés et inexprimablement complexes; c'est de

l'extrême des conditions que je veux parler maintenant, plutôt que des

conditions elles-mêmes. En un mot, n'est-ce pas parce que les atomes

étaient, à une certaine époque très-ancienne, _quelque chose de plus

même qu'un assemblage,--_n'est-ce pas parce que, originellement, donc

normalement, ils étaient _Un,_ que maintenant en toutes circonstances,

sur tous les points, dans toutes les directions, par tous les modes

de rapprochement, dans tous les rapports et à travers toutes les

conditions, ils s'efforcent de _retourner_ vers cette _unité_ absolue,

indépendante et inconditionnelle?

Ici, quelqu'un demandera peut-être: «Pourquoi, puisque c'est vers

l'Unité que ces atomes s'efforcent de retourner, ne jugeons-nous pas

et ne définissons-nous pas l'Attraction _une simple tendance générale

vers un centre?_--Pourquoi, particulièrement, _vos_ atomes, les

atomes que vous nous donnez comme ayant été irradiés d'un centre, ne

retournent-ils pas tous à la fois, en ligne droite, vers le point

central de leur origine?»

Je réponds qu'ils le font, ainsi que je le montrerai clairement;

mais que la cause qui les y pousse est tout à fait indépendante du

centre considéré _comme tel._ Ils tendent tous en ligne droite vers

un centre, à cause de la sphéricité selon laquelle ils ont été lancés

dans l'espace. Chaque atome, formant une partie d'un globe généralement

uniforme d'atomes, trouve naturellement plus d'atomes dans la direction

du centre que dans toute autre direction; c'est donc dans ce sens

qu'il est poussé, mais il n'y est pas poussé parce que le centre est

_le point de son origine._ Il n'est pas de _point_ auquel les atomes

se rallient. Il n'est pas de _lieu,_ soit dans le concret, soit dans

l'abstrait, auquel je les suppose attachés. Rien de ce qui peut

s'appeler _localité_ ne doit être conçu comme étant leur origine. Leur

source est dans le principe Unité. C'est là le père qu'ils ont perdu.

C'est là ce _qu'ils cherchent_ toujours, immédiatement, dans toutes

les directions, partout où ils peuvent le trouver, même partiellement;

apaisant ainsi, dans une certaine mesure, leur indestructible tendance,

tout en faisant route vers leur absolue satisfaction finale.

Il suit de tout ceci que tout principe qui sera suffisant

pour expliquer en général la _loi,_ ou _modus operandi,_ de

la force attractive, devra aussi expliquer cette loi dans le

particulier;--c'est-à-dire que tout principe qui montrera pourquoi les

atomes doivent tendre vers leur _centre général d'irradiation,_ avec

des forces variant en proportion inverse des carrés des distances,

expliquera d'une manière satisfaisante la tendance, conforme à la même

loi, qui pousse l'atome vers l'atome;--_car_ la tendance vers le centre

_est_ simplement la tendance de chacun vers chacun, et non pas une

tendance vers un centre considéré _comme tel._

On voit en même temps que l'établissement de mes propositions

n'implique aucune nécessité de modifier les termes de la définition

newtonienne de la Gravitation, laquelle déclare que chaque atome

attire chaque autre atome, dans une infinie réciprocité, et ne déclare

que cela; mais (en supposant toutefois que ce que je propose sera

finalement admis) il me semble évident que, dans les futures opérations

de la Science, on pourrait éviter quelque erreur occasionnelle, si

l'on adoptait une phraséologie plus ample, telle que celle-ci:--Chaque

atome tend vers chaque autre atome, etc., avec une force, etc.; _le

résultat général étant une tendance de tous les atomes, avec une force

semblable, vers un centre général._

En reprenant notre route à l'inverse, nous sommes arrivés à un

résultat identique; mais, dans l'un des cas, _Y Intuition_ était le

point de départ, dans l'autre, elle était le but. En commençant mon

premier voyage, je pouvais dire seulement que je _sentais,_ par une

irrésistible intuition, que la Simplicité avait été la caractéristique

de l'action originelle de Dieu;--en finissant mon second voyage, je

puis seulement déclarer que je perçois, par une irrésistible intuition,

que l'Unité a été la source des phénomènes de la Gravitation

newtonienne observés jusqu'à présent. Ainsi, selon les écoles, je ne

_prouve_ rien. Soit. Je n'ai pas d'autre ambition que de suggérer,--et

de _convaincre_ par la suggestion. J'ai l'orgueilleuse conviction

qu'il existe des intelligences humaines profondes, douées d'un prudent

discernement, qui ne pourront pas _s'empêcher_ d'être largement

satisfaites de mes simples suggestions. Pour ces intelligences,--comme

pour la mienne,--il n'est pas de démonstration mathématique qui puisse

apporter la moindre _vraie preuve_ additionnelle à la grande _Vérité_

que j'ai avancée, à savoir que l'_Unité Originelle est la source, le

principe des Phénomènes Universels._ Pour ma part, je ne suis pas aussi

sûr que je parle et que je vois;--je ne suis pas aussi sûr que mon

cœur bat et que mon âme vit;--que le soleil se lèvera demain matin,

probabilité qui gît encore dans le Futur,--je ne prétends pas du tout

en être aussi sûr que je le suis de ce _Fait_ irréparablement passé,

que tous les Êtres et Toutes les Pensées des Êtres, avec toute leur

ineffable Multiplicité de Rapports, ont jailli à la fois à l'existence

de la primordiale et indépendante _Unité._

Relativement à la Gravitation newtonienne, le Docteur Nichol,

l'éloquent auteur de l'_Architecture des deux,_ dit: «En vérité, nous

n'avons aucune raison de supposer que cette grande Loi, telle qu'elle

nous est aujourd'hui connue, soit la formule suprême ou la plus

simple, conséquemment universelle et omnicompréhensible, d'une grande

Ordonnance. Le mode suivant lequel son intensité diminue avec l'élément

de la distance n'a pas l'aspect d'un _principe_ suprême, lequel

principe comporte toujours la simplicité de ces axiomes, évidents par

eux-mêmes, qui constituent la base de la Géométrie.»

Il est absolument vrai que les _principes suprêmes,_ selon le sens

usuel des termes, comportent toujours la simplicité des axiomes

géométriques (quant aux choses _évidentes par elles-mêmes,_ il n'en

existe pas);--mais ces principes ne sont pas clairement _suprêmes;_

en d'autres termes, les choses que nous avons l'habitude de qualifier

_principes_ ne sont pas, à proprement parler, des principes,--puisqu'il

ne peut exister qu'un principe, qui est la Volition Divine. Nous

n'avons donc aucun droit de supposer, d'après ce que nous observons

dans les règles qu'il nous plaît follement d'appeler _principes,_ quoi

que ce soit qui ressemble aux caractéristiques d'un principe proprement

dit. Les principes _suprêmes,_ dont le Docteur Nichol parle comme

comportant la simplicité géométrique, peuvent avoir et ont en effet

cet aspect géométrique, puisqu'ils sont une partie intégrante d'un

vaste système géométrique, c'est-à-dire d'un système de simplicité,

dans lequel toutefois le principe vraiment suprême est, _comme nous le

savons,_ le maximum du complexe, autrement dit, de l'inintelligible;

--car n'est-ce pas la Capacité Spirituelle de Dieu?

Cependant j'ai cité la remarque du Docteur Nichol, non pas tant pour

infirmer sa philosophie que pour attirer l'attention sur ce fait, que,

malgré que tous les hommes aient admis un _certain_ principe comme

existant au delà de la loi de la Gravitation, aucune tentative n'a été

faite pour définir ce qu'est particulièrement ce principe;--si nous

exceptons peut-être quelques visées fantastiques qui le transportent

dans le Magnétisme, dans le Mesmérisme, dans le Swedenborgianisme,

ou dans le Transcendantalisme, ou dans tout autre délicieux isme de

la même espèce, invariablement favorisé par une seule et même espèce

de gens. Le grand esprit de Newton, tout en saisissant hardiment la

Loi elle-même, a reculé devant le principe de la Loi. Plus active,

plus compréhensible au moins, sinon plus patiente et plus profonde,

la sagacité de Laplace n'eut pas le courage de s'y attaquer. Mais

l'hésitation de la part de ces astronomes n'est pas si difficile

à comprendre. Eux aussi, comme d'ailleurs tous les mathématiciens

de la première classe, ils étaient _purement_ mathématiciens; leur

intelligence du moins était marquée d'un caractère mathématico-physique

vigoureusement prononcé. Tout ce qui n'était pas distinctement situé

dans le domaine de la Physique ou des Mathématiques leur apparaissait

comme des Non-Entités ou des Ombres. Néanmoins, nous pouvons bien

nous étonner que Leibnitz, qui fut une exception remarquable à cette

règle générale, et dont le tempérament spirituel était un singulier

mélange du mathématique avec le physico-métaphysique, n'ait pas d'abord

recherché et défini le point en litige. Newton et Laplace, cherchant

un principe, et n'en découvrant aucun _physique,_ devaient humblement

et tranquillement s'arrêter à cette conclusion, qu'il n'en existait

absolument aucun; mais il est presque impossible de concevoir que

Leibnitz, ayant épuisé dans ses recherches les domaines de la physique,

n'ait pas marché droit, plein de hardiesse et de confiance, à travers

ce vieux labyrinthe du royaume de la Métaphysique qui lui était si

familier. Il est évident qu'il a dû s'aventurer à la recherche du

trésor;--s'il ne l'a pas trouvé, c'est peut-être, après tout, parce que

sa merveilleuse conductrice, son Imagination, n'était pas suffisamment

adulte ou assez bien éduquée pour le diriger dans la bonne route.

J'observais tout à l'heure qu'il avait été fait de vagues tentatives

pour attribuer la Gravitation à de certaines forces très-douteuses,

dont le nom affecte la désinence _isme._ Mais ces tentatives, quoique

considérées très-justement comme hardies, n'ont pas visé plus loin qu'à

la généralité, à la pure généralité de la Loi newtonienne.

Aucun effort d'explication, aucun effort heureux, à ma connaissance,

n'a été fait relativement à son _modus operandi._ C'est donc avec

une crainte bien légitime d'être pris pour un fou, dès le début, et

avant d'avoir pu porter mes propositions sous l'œil de ceux-là qui

seuls sont compétents pour décider sur leur valeur, que je déclare

ici que le _modus operandi_ de la Loi de la Gravitation est une chose

excessivement simple et parfaitement appréciable, à la condition que

nous nous approchions du problème selon une juste gradation et dans

la bonne route,--c'est-à-dire si nous le considérons du point de vue

convenable.

Eureka · 第 19 / 30 题