Je disais tout à l'heure que ce que j'ai nommé la tendance des atomes
disséminés à retourner à leur unité originelle devait être pris pour
le principe de la foi newtonienne de la gravitation; et en effet on
n'aura pas grande peine à entendre la chose ainsi, si l'on considère
la _gravitation newtonienne_ sous un aspect purement général, comme
une force qui pousse la matière à chercher la matière; c'est-à-dire
si nous voulons ne pas attacher notre attention au _modus operandi_
connu de la force newtonienne. La coïncidence générale nous satisfait;
mais, en regardant de plus près, nous voyons dans le détail beaucoup
de choses qui paraissent non-coïncidentes, et beaucoup d'autres où la
coïncidence ne paraît pas du moins suffisamment établie. Un exemple:
la gravitation newtonienne, si nous la considérons dans certains
modes, ne nous apparaît pas du tout comme une tendance vers _Y
Unité;_ elle nous semble plutôt une tendance de tous les corps dans
toutes les directions, phrase qui semble exprimer la tendance à la
diffusion. Ici donc il y a non-coïncidence. Un autre exemple: quand
nous réfléchissons sur la loi mathématique qui gouverne la tendance
newtonienne, nous voyons clairement que nous ne pouvons pas obtenir la
coïncidence,--relativement, du moins, au _modus operandi,_--entre la
gravitation, telle que nous la connaissons, et cette tendance, simple
et directe en apparence, que j'ai supposée.
En effet, je suis arrivé à un point où il serait bon de renforcer ma
position en inversant mon procédé. Jusqu'à présent, nous avons procédé
_à priori,_ d'une considération abstraite de la _Simplicité,_ prise
comme la qualité qui a dû le plus vraisemblablement caractériser
l'action originelle de Dieu. Voyons maintenant si les faits établis
de la Gravitation newtonienne peuvent nous fournir, à _posteriori,_
quelques inductions légitimes.
Que déclare la loi newtonienne? que tous les corps s'attirent l'un
l'autre avec des forces proportionnées [à leurs quantités de matière
et inversement proportionnées] aux carrés de leurs distances.
C'est à dessein que je donne d'abord la version vulgaire de la
loi; et je confesse que dans celle-ci, comme dans la plupart des
traductions vulgaires de grandes vérités, je ne trouve pas une qualité
très-suggestive. Adoptons donc une phraséologie plus philosophique
--_Chaque atome de chaque corps attire chaque autre atome, soit
appartenant au même corps, soit appartenant à chaque autre corps, avec
une force variant en raison inverse des carrés des distarices entre
l'atome attirant et l'atome attiré._ Ici, pour le coup, un flot de
suggestions jaillit aux yeux de l'esprit.
Mais voyons distinctement la chose que Newton a _prouvée,--_selon la
définition grossièrement irrationnelle de _h preuve_ prescrite par les
écoles de métaphysique. Il fut obligé de se contenter de montrer que
les mouvements d'un Univers imaginaire, composé d'atomes attirants et
attirés obéissant à la loi qu'il annonçait, coïncidaient parfaitement
avec les mouvements de l'Univers existant réellement, autant du
moins qu'il tombe sous notre observation. Telle fut la somme de sa
_démonstration,_ selon le jargon conventionnel des philosophies. Les
succès qui la confirmèrent ajoutèrent preuve sur preuve,--des preuves
telles que les admet toute intelligence saine,--mais la _démonstration_
de la loi-elle-même, selon les métaphysiciens, n'avait été confirmée
en aucune façon. Cependant la preuve _oculaire, physique,_ de
l'attraction, ici même, sur cette Terre, fut enfin trouvée, en parfait
accord avec la théorie newtonienne, et à la grande satisfaction de
quelques-uns de ces reptiles intellectuels. Cette preuve jaillit,
indirectement et incidemment (comme jaillirent presque toutes les
vérités importantes), d'une tentative faite pour mesurer la densité
moyenne de la Terre. Dans les fameuses expériences que Maskelyne,
Cavendish et Bailly firent dans ce but, il fut découvert, vérifié et
mathématiquement démontré que l'attraction de la masse d'une montagne
était en accord exact avec l'immortelle théorie de l'astronome anglais.
Mais, en dépit de cette confirmation d'une vérité qui n'en avait aucun
besoin,--en dépit de la prétendue corroboration de la _théorie_ par la
prétendue _preuve oculaire et physique,--_en dépit du caractère de
cette corroboration,--les idées que les vrais philosophes eux-mêmes
ne peuvent s'empêcher d'accepter relativement à la gravitation, et
particulièrement les idées acceptées et complaisamment maintenues
par les hommes vulgaires, ont été évidemment tirées, pour la plus
grande partie, d'une considération du principe, tel qu'ils le trouvent
simplement développé _sur la planète à laquelle ils sont attachés._
Or, où tend une considération aussi amoindrie? A quelle espèce d'erreur
donne-t-elle naissance? Sur la Terre nous voyons, nous sentons
simplement que la gravitation chasse tous les corps vers le centre de
la Terre. Aucun homme, dans le domaine ordinaire de la vie, ne peut
voir ni sentir autrement,--ne peut s'empêcher de percevoir que toute
chose, partout, a une tendance gravitante, perpétuelle vers le centre
de la Terre, et pas ailleurs; cependant (sauf une exception qui sera
spécifiée postérieurement) il est certain que chaque chose terrestre
(pour ne pas parler maintenant de toutes les choses célestes) a une
tendance non-seulement vers le centre de la Terre, mais en outre vers
toute espèce de direction possible.
Or, quoique les hommes de philosophie ne puissent pas être accusés
de se tromper avec le vulgaire dans cette matière, ils se laissent
toutefois influencer, à leur insu, par l'idée vulgaire agissant
comme sentiment.--_Quoique personne n'ait foi dans les fables du
Paganisme,--_dit Bryant dans sa très-savante _Mythologie,--cependant
nous nous oublions sans cesse au point d'en tirer des inductions comme
de réalités existantes.--_Je veux dire que la perception purement
_sensitive_ de la gravitation, telle que nous la connaissons sur
la Terre, induit l'humanité en fantaisie et la fait croire à une
_concentralisation,_ à une sorte de spécialité terrestre;--qu'elle a
toujours incliné vers cette fantaisie les intelligences même les plus
puissantes,--les détournant perpétuellement, quoique imperceptiblement,
de la caractéristique réelle du principe; les ayant empêchées jusqu'à
l'époque présente de saisir même un aperçu de cette vérité vitale
qui se trouve dans une direction diamétralement opposée,--derrière
les caractéristiques _essentielles_ du principe, qui sont, non pas
la concentralisation ou la spécialité, mais l'_universalité_ et la
_diffusion._ Cette vérité vitale est l'Unité, prise comme source du
phénomène.
Permettez-moi de répéter la définition de la gravitation: _Chaque
atome, dans chaque corps, attire chaque autre atome, appartenant au
même corps ou appartenant à tout autre corps,_ avec une force qui varie
en raison inverse des carrés des distances de l'atome attirant et de
l'atome attiré.
Que le lecteur s'arrête ici un moment avec moi pour contempler la
miraculeuse, ineffable et absolument inimaginable complexité de
rapports impliquée dans ce fait, que _chaque atome attire chaque autre
atome,--_impliquée seulement dans ce fait de l'attraction, étant
écartée la question de la loi ou du mode suivant lesquels l'attraction
se manifeste,--impliquée dans ce fait unique que chaque atome attire
plus ou moins chaque autre atome, dans une immensité d'atomes telle,
que toutes les étoiles qui entrent dans la constitution de l'Univers
peuvent être à peu près comparées pour le nombre aux atomes qui entrent
dans la composition d'un boulet de canon.
Eussions-nous simplement découvert que chaque atome tendait vers un
point favori, vers quelque atome particulièrement attractif, nous
serions encore tombés sur une découverte qui, en elle-même, aurait
suffi pour accabler notre esprit;--mais quelle est cette vérité que
nous sommes actuellement appelés à comprendre? C'est que chaque
atome attire chaque autre atome, sympathise avec ses plus délicats
mouvements, avec chaque atome et avec tous, toujours, incessamment,
suivant une loi déterminée dont la complexité, même considérée
seulement en elle-même, dépasse absolument les forces de l'imagination
humaine. Si je me propose de mesurer l'influence d'un seul atome sur
l'atome son voisin dans un rayon solaire, je ne puis pas accomplir mon
dessein sans d'abord compter et peser tous les atomes de l'Univers et
définir la position précise de chacun à un moment particulier de la
durée. Si je m'avise de déplacer, ne fût-ce que de la trillionième
partie d'un pouce, le grain microscopique de poussière posé maintenant
sur le bout de mon doigt, quel est le caractère de l'action que j'ai eu
la hardiesse de commettre? J'ai accompli un acte qui ébranle la Lune
dans sa marche, qui contraint le Soleil à n'être plus le soleil, et qui
altère pour toujours la destinée des innombrables myriades d'étoiles
qui roulent et flamboient devant la majesté de leur Créateur.
De telles idées, de telles conceptions,--pensées monstrueuses qui ne
sont plus des pensées, rêveries de l'âme plutôt que raisonnements ou
même considérations de l'intellect,--de telles idées, je le répète,
sont les seules que nous puissions réussir à créer en nous dans tous
nos efforts pour saisir le grand principe de _l'Attraction._
Mais maintenant, avec de telles idées, avec une telle vision,
franchement acceptée, de la merveilleuse complexité de l'Attraction,
que toute personne, capable de réfléchir sur de pareilles matières,
s'applique à imaginer un principe adaptable aux phénomènes
observés,--ou la condition qui leur a donné naissance.
Une si évidente fraternité des atomes n'indique-t-elle pas une
extraction commune? Une sympathie si victorieuse, si indestructible,
si absolument indépendante, ne suggère-t-elle pas l'idée d'une source,
d'une paternité commune? Un extrême ne pousse-t-il pas la raison vers
l'extrême son contraire? L'infini dans la division ne se rapporte-t-il
pas à l'absolu dans l'individualité? Le superlatif de la complexité ne
fait-il pas deviner la perfection dans la simplicité? Je veux dire,
non pas seulement que les atomes, comme nous les voyons, sont divisés
ou qu'ils sont complexes dans leurs rapports, mais surtout qu'ils
sont inconcevablement divisés et inexprimablement complexes; c'est de
l'extrême des conditions que je veux parler maintenant, plutôt que des
conditions elles-mêmes. En un mot, n'est-ce pas parce que les atomes
étaient, à une certaine époque très-ancienne, _quelque chose de plus
même qu'un assemblage,--_n'est-ce pas parce que, originellement, donc
normalement, ils étaient _Un,_ que maintenant en toutes circonstances,
sur tous les points, dans toutes les directions, par tous les modes
de rapprochement, dans tous les rapports et à travers toutes les
conditions, ils s'efforcent de _retourner_ vers cette _unité_ absolue,
indépendante et inconditionnelle?
Ici, quelqu'un demandera peut-être: «Pourquoi, puisque c'est vers
l'Unité que ces atomes s'efforcent de retourner, ne jugeons-nous pas
et ne définissons-nous pas l'Attraction _une simple tendance générale
vers un centre?_--Pourquoi, particulièrement, _vos_ atomes, les
atomes que vous nous donnez comme ayant été irradiés d'un centre, ne
retournent-ils pas tous à la fois, en ligne droite, vers le point
central de leur origine?»
Je réponds qu'ils le font, ainsi que je le montrerai clairement;
mais que la cause qui les y pousse est tout à fait indépendante du
centre considéré _comme tel._ Ils tendent tous en ligne droite vers
un centre, à cause de la sphéricité selon laquelle ils ont été lancés
dans l'espace. Chaque atome, formant une partie d'un globe généralement
uniforme d'atomes, trouve naturellement plus d'atomes dans la direction
du centre que dans toute autre direction; c'est donc dans ce sens
qu'il est poussé, mais il n'y est pas poussé parce que le centre est
_le point de son origine._ Il n'est pas de _point_ auquel les atomes
se rallient. Il n'est pas de _lieu,_ soit dans le concret, soit dans
l'abstrait, auquel je les suppose attachés. Rien de ce qui peut
s'appeler _localité_ ne doit être conçu comme étant leur origine. Leur
source est dans le principe Unité. C'est là le père qu'ils ont perdu.
C'est là ce _qu'ils cherchent_ toujours, immédiatement, dans toutes
les directions, partout où ils peuvent le trouver, même partiellement;
apaisant ainsi, dans une certaine mesure, leur indestructible tendance,
tout en faisant route vers leur absolue satisfaction finale.
Il suit de tout ceci que tout principe qui sera suffisant
pour expliquer en général la _loi,_ ou _modus operandi,_ de
la force attractive, devra aussi expliquer cette loi dans le
particulier;--c'est-à-dire que tout principe qui montrera pourquoi les
atomes doivent tendre vers leur _centre général d'irradiation,_ avec
des forces variant en proportion inverse des carrés des distances,
expliquera d'une manière satisfaisante la tendance, conforme à la même
loi, qui pousse l'atome vers l'atome;--_car_ la tendance vers le centre
_est_ simplement la tendance de chacun vers chacun, et non pas une
tendance vers un centre considéré _comme tel._
On voit en même temps que l'établissement de mes propositions
n'implique aucune nécessité de modifier les termes de la définition
newtonienne de la Gravitation, laquelle déclare que chaque atome
attire chaque autre atome, dans une infinie réciprocité, et ne déclare
que cela; mais (en supposant toutefois que ce que je propose sera
finalement admis) il me semble évident que, dans les futures opérations
de la Science, on pourrait éviter quelque erreur occasionnelle, si
l'on adoptait une phraséologie plus ample, telle que celle-ci:--Chaque
atome tend vers chaque autre atome, etc., avec une force, etc.; _le
résultat général étant une tendance de tous les atomes, avec une force
semblable, vers un centre général._
En reprenant notre route à l'inverse, nous sommes arrivés à un
résultat identique; mais, dans l'un des cas, _Y Intuition_ était le
point de départ, dans l'autre, elle était le but. En commençant mon
premier voyage, je pouvais dire seulement que je _sentais,_ par une
irrésistible intuition, que la Simplicité avait été la caractéristique
de l'action originelle de Dieu;--en finissant mon second voyage, je
puis seulement déclarer que je perçois, par une irrésistible intuition,
que l'Unité a été la source des phénomènes de la Gravitation
newtonienne observés jusqu'à présent. Ainsi, selon les écoles, je ne
_prouve_ rien. Soit. Je n'ai pas d'autre ambition que de suggérer,--et
de _convaincre_ par la suggestion. J'ai l'orgueilleuse conviction
qu'il existe des intelligences humaines profondes, douées d'un prudent
discernement, qui ne pourront pas _s'empêcher_ d'être largement
satisfaites de mes simples suggestions. Pour ces intelligences,--comme
pour la mienne,--il n'est pas de démonstration mathématique qui puisse
apporter la moindre _vraie preuve_ additionnelle à la grande _Vérité_
que j'ai avancée, à savoir que l'_Unité Originelle est la source, le
principe des Phénomènes Universels._ Pour ma part, je ne suis pas aussi
sûr que je parle et que je vois;--je ne suis pas aussi sûr que mon
cœur bat et que mon âme vit;--que le soleil se lèvera demain matin,
probabilité qui gît encore dans le Futur,--je ne prétends pas du tout
en être aussi sûr que je le suis de ce _Fait_ irréparablement passé,
que tous les Êtres et Toutes les Pensées des Êtres, avec toute leur
ineffable Multiplicité de Rapports, ont jailli à la fois à l'existence
de la primordiale et indépendante _Unité._
Relativement à la Gravitation newtonienne, le Docteur Nichol,
l'éloquent auteur de l'_Architecture des deux,_ dit: «En vérité, nous
n'avons aucune raison de supposer que cette grande Loi, telle qu'elle
nous est aujourd'hui connue, soit la formule suprême ou la plus
simple, conséquemment universelle et omnicompréhensible, d'une grande
Ordonnance. Le mode suivant lequel son intensité diminue avec l'élément
de la distance n'a pas l'aspect d'un _principe_ suprême, lequel
principe comporte toujours la simplicité de ces axiomes, évidents par
eux-mêmes, qui constituent la base de la Géométrie.»
Il est absolument vrai que les _principes suprêmes,_ selon le sens
usuel des termes, comportent toujours la simplicité des axiomes
géométriques (quant aux choses _évidentes par elles-mêmes,_ il n'en
existe pas);--mais ces principes ne sont pas clairement _suprêmes;_
en d'autres termes, les choses que nous avons l'habitude de qualifier
_principes_ ne sont pas, à proprement parler, des principes,--puisqu'il
ne peut exister qu'un principe, qui est la Volition Divine. Nous
n'avons donc aucun droit de supposer, d'après ce que nous observons
dans les règles qu'il nous plaît follement d'appeler _principes,_ quoi
que ce soit qui ressemble aux caractéristiques d'un principe proprement
dit. Les principes _suprêmes,_ dont le Docteur Nichol parle comme
comportant la simplicité géométrique, peuvent avoir et ont en effet
cet aspect géométrique, puisqu'ils sont une partie intégrante d'un
vaste système géométrique, c'est-à-dire d'un système de simplicité,
dans lequel toutefois le principe vraiment suprême est, _comme nous le
savons,_ le maximum du complexe, autrement dit, de l'inintelligible;
--car n'est-ce pas la Capacité Spirituelle de Dieu?
Cependant j'ai cité la remarque du Docteur Nichol, non pas tant pour
infirmer sa philosophie que pour attirer l'attention sur ce fait, que,
malgré que tous les hommes aient admis un _certain_ principe comme
existant au delà de la loi de la Gravitation, aucune tentative n'a été
faite pour définir ce qu'est particulièrement ce principe;--si nous
exceptons peut-être quelques visées fantastiques qui le transportent
dans le Magnétisme, dans le Mesmérisme, dans le Swedenborgianisme,
ou dans le Transcendantalisme, ou dans tout autre délicieux isme de
la même espèce, invariablement favorisé par une seule et même espèce
de gens. Le grand esprit de Newton, tout en saisissant hardiment la
Loi elle-même, a reculé devant le principe de la Loi. Plus active,
plus compréhensible au moins, sinon plus patiente et plus profonde,
la sagacité de Laplace n'eut pas le courage de s'y attaquer. Mais
l'hésitation de la part de ces astronomes n'est pas si difficile
à comprendre. Eux aussi, comme d'ailleurs tous les mathématiciens
de la première classe, ils étaient _purement_ mathématiciens; leur
intelligence du moins était marquée d'un caractère mathématico-physique
vigoureusement prononcé. Tout ce qui n'était pas distinctement situé
dans le domaine de la Physique ou des Mathématiques leur apparaissait
comme des Non-Entités ou des Ombres. Néanmoins, nous pouvons bien
nous étonner que Leibnitz, qui fut une exception remarquable à cette
règle générale, et dont le tempérament spirituel était un singulier
mélange du mathématique avec le physico-métaphysique, n'ait pas d'abord
recherché et défini le point en litige. Newton et Laplace, cherchant
un principe, et n'en découvrant aucun _physique,_ devaient humblement
et tranquillement s'arrêter à cette conclusion, qu'il n'en existait
absolument aucun; mais il est presque impossible de concevoir que
Leibnitz, ayant épuisé dans ses recherches les domaines de la physique,
n'ait pas marché droit, plein de hardiesse et de confiance, à travers
ce vieux labyrinthe du royaume de la Métaphysique qui lui était si
familier. Il est évident qu'il a dû s'aventurer à la recherche du
trésor;--s'il ne l'a pas trouvé, c'est peut-être, après tout, parce que
sa merveilleuse conductrice, son Imagination, n'était pas suffisamment
adulte ou assez bien éduquée pour le diriger dans la bonne route.
J'observais tout à l'heure qu'il avait été fait de vagues tentatives
pour attribuer la Gravitation à de certaines forces très-douteuses,
dont le nom affecte la désinence _isme._ Mais ces tentatives, quoique
considérées très-justement comme hardies, n'ont pas visé plus loin qu'à
la généralité, à la pure généralité de la Loi newtonienne.
Aucun effort d'explication, aucun effort heureux, à ma connaissance,
n'a été fait relativement à son _modus operandi._ C'est donc avec
une crainte bien légitime d'être pris pour un fou, dès le début, et
avant d'avoir pu porter mes propositions sous l'œil de ceux-là qui
seuls sont compétents pour décider sur leur valeur, que je déclare
ici que le _modus operandi_ de la Loi de la Gravitation est une chose
excessivement simple et parfaitement appréciable, à la condition que
nous nous approchions du problème selon une juste gradation et dans
la bonne route,--c'est-à-dire si nous le considérons du point de vue
convenable.