III

Cette thèse admet deux modes de discussion entre lesquels nous avons

à choisir. Nous pouvons monter ou descendre. Prenant pour point de

départ notre point de vue, c'est-à-dire la Terre où nous sommes,

nous pouvons de là nous diriger vers les autres planètes de notre

système, de là vers le Soleil, de là vers notre système considéré

collectivement; de là enfin nous pouvons nous élancer vers d'autres

systèmes, indéfiniment et de plus en plus au large. Ou bien, commençant

par un point distant, aussi défini que nous le pouvons concevoir,

nous descendrons graduellement vers l'habitation de l'Homme. Dans les

essais ordinaires sur l'Astronomie, la première de ces méthodes est,

sauf quelques réserves, généralement adoptée, et cela pour cette raison

évidente que les faits et les causes astronomiques étant l'unique but

de ces recherches, ce but est infiniment plus facile à atteindre en

s'avançant graduellement du connu, qui est auprès de nous, vers le

point où toute certitude se perd dans l'éloignement. Toutefois, pour

mon dessein actuel, qui est de donnera l'esprit le moyen de saisir,

comme de loin et d'un seul coup d'œil, une conception de l'Univers

considéré comme _individu,_ il est clair que descendre du grand vers

le petit, du centre, si nous pouvons établir un centre, vers les

extrémités, du commencement, si nous pouvons concevoir un commencement,

vers la fin, serait la marche préférable, si ce n'était la difficulté,

pour ne pas dire l'impossibilité, de présenter ainsi aux personnes qui

ne sont pas astronomes un tableau intelligible relativement à tout ce

qui est impliqué dans l'idée _quantité,_ c'est-à-dire relativement au

nombre, à la grandeur et à la distance.

Or, la clarté, l'intelligibilité est, à tous égards, un des caractères

essentiels de mon plan général. Il est des points importants sur

lesquels il vaut mieux se montrer trop prolixe que même légèrement

obscur. Mais la qualité abstruse n'est pas une qualité qui, par

elle-même, appartienne à aucun sujet. Toutes choses sont également

faciles à comprendre pour celui qui s'en approche à pas convenablement

gradués. Si le calcul différentiel n'est pas une chose absolument aussi

simple qu'un sonnet de M. Solomon Seesaw, c'est uniquement parce que

dans cette route ardue quelque marchepied ou quelque échelon a été, çà

et là, étourdiment oublié.

Donc, pour détruire toute chance de malentendu, je juge convenable

de procéder comme si les faits les plus évidents de l'Astronomie

étaient inconnus au lecteur. En combinant les deux modes de discussion

que j'ai indiqué; je pourrai profiter des avantages particuliers de

chacun d'eux, spécialement de la _réitération en détail_ qui sera

la conséquence inévitable du plan. Je commence par descendre, et je

réserve pour mon retour ascensionnel ces considérations indispensables

de _quantité_ dont j'ai déjà fait mention.

Commençons donc tout de suite par le mot le plus simple, l'_Infini._

Le mot _infini,_ comme les mots _Dieu, esprit_ et quelques autres

expressions, dont les équivalents existent dans toutes les langues,

est, non pas l'expression d'une idée, mais l'expression d'un effort

vers une idée. Il représente une tentative possible vers une conception

impossible. L'homme avait besoin d'un terme pour marquer la _direction_

de cet effort, le nuage derrière lequel est situé, à jamais invisible,

_l'objet de cet effort._ Un mot enfin était nécessaire, au moyen duquel

un être humain pût se mettre tout d'abord en rapport avec un autre être

humain et avec une certaine _tendance_ de l'intelligence humaine. De

cette nécessité est résulté le mot _Infini,_ qui ne représente ainsi

que _la pensée d'une pensée._

Relativement à cet infini dont nous nous occupons actuellement,

l'infini de l'espace, nous avons entendu dire souvent que «si

l'esprit admettait cette idée, acquiesçait à cette idée, la voulait

concevoir, c'était surtout à cause de la difficulté encore plus grande

qui s'oppose à la conception d'une limite quelconque.» Mais ceci est

simplement une de ces _phrases_ par lesquelles les penseurs, même

profonds, prennent plaisir, depuis un temps immémorial, à se tromper

eux-mêmes. C'est dans le mot _difficulté_ que se cache l'argutie.

L'esprit, nous dit-on, accepte l'idée d'un espace _illimité_ à cause de

la difficulté plus grande qu'il trouve à concevoir celle d'un espace

limité. Or, si la proposition était posée loyalement, l'absurdité en

deviendrait immédiatement évidente. Pour parler net, dans le cas en

question, il n'y a pas simplement _difficulté._ L'assertion proposée,

si elle était présentée sous des termes conformes à l'intention, et

sans sophistiquerie, serait exprimée ainsi: «L'esprit admet l'idée d'un

espace illimité à cause de _l'impossibilité plus grande_ de concevoir

celle d'un espace limité.»

On voit au premier coup d'œil qu'il n'est pas ici question d'établir

un parallèle entre deux crédibilités, entre deux arguments, sur la

validité respective desquels la raison est appelée à décider; il

s'agit de deux conceptions, directement contradictoires, toutes deux

d'une impossibilité avouée, dont l'une, nous dit-on, peut cependant

être acceptée par l'intelligence, en raison de la plus grande

_impossibilité_ qui empêche d'accepter la seconde. L'alternative n'est

pas entre deux difficultés; on suppose simplement que nous choisissons

entre deux impossibilités. Or, la première admet des degrés; mais la

seconde n'en admet aucun; c'est justement le cas suggéré par l'auteur

de l'impertinente épître que nous avons citée. Une tâche est plus ou

moins difficile; mais elle ne peut être que possible ou impossible; il

n'y a pas de milieu. Il serait peut-être plus _difficile_ de renverser

la chaîne des Andes qu'une fourmilière; mais il est tout aussi

_impossible_ d'anéantir la matière de l'une que la matière de l'autre.

Un homme peut sauter dix pieds moins difficilement que vingt; mais il

tombe sous le sens que pour lui l'impossibilité de sauter jusqu'à la

Lune n'est pas moindre que de sauter jusqu'à l'étoile du Chien.

Puisque tout ceci est irréfutable, puisque le choix permis à l'esprit

ne peut avoir lieu qu'entre deux conceptions impossibles, puisqu'une

impossibilité ne peut pas être plus grande qu'une autre, et ne peut

conséquemment lui être préférée, les philosophes qui non-seulement

affirment, en se basant sur le raisonnement précité, l'idée humaine

de l'infini, mais aussi, en se basant sur cette idée hypothétique,

l'Infini lui-même, s'engagent évidemment à prouver qu'une chose

impossible devient possible quand on peut montrer qu'une autre chose,

elle aussi, est impossible. Ceci, dira-t-on, est un non-sens; peut-être

bien; je crois vraiment que c'est un parfait non-sens, mais je n'ai

nullement la prétention de le réclamer comme étant de mon fait.

Toutefois, la méthode la plus prompte pour montrer la fausseté de

l'argument philosophique en question est simplement de considérer

un fait qui jusqu'à présent a été négligé, à savoir que l'argument

énoncé contient à la fois sa preuve et sa négation. «L'esprit, disent

les théologiens et autres, est induit à admettre une _cause première_

par la difficulté plus grande qu'il éprouve à concevoir une série

infinie de causes.» L'argutie gît, comme précédemment, dans le mot

_difficulté;_ mais ici à quelle fin est employé ce mot? A soutenir

l'idée de Cause Première. Et qu'est-ce qu'une Cause Première? C'est

une limite extrême de toutes les causes. Et qu'est-ce qu'une limite

extrême de toutes les causes? C'est le Fini. Ainsi, la même argutie,

dans les deux cas, est employée,--par combien de philosophes, Dieu

le sait!--pour soutenir tantôt le Fini et tantôt l'Infini; ne

pourrait-elle pas être utilisée pour soutenir encore quelque autre

chose? Quant aux arguties, elles sont généralement, de leur nature,

insoutenables; mais, en les jetant de côté, constatons que ce qu'elles

prouvent dans un cas est identique à ce qu'elles démontrent dans un

autre, c'est-à-dire à rien.

Personne, évidemment, ne supposera que je lutte ici pour établir

l'absolue impossibilité de ce que nous essayons de faire entendre par

le mot _Infini._ Mon but est seulement de montrer quelle folie c'est de

vouloir prouver l'Infini, ou même notre conception de l'Infini, par un

raisonnement aussi maladroit que celui qui est généralement employé.

Néanmoins il m'est permis, en tant qu'individu, de dire que je ne puis

pas concevoir l'Infini, et que je suis convaincu qu'aucun être humain

ne le peut davantage. Un esprit, qui n'a pas une entière conscience

de lui-même, qui n'est pas habitué à faire une analyse intérieure de

ses propres opérations, pourra, il est vrai, devenir souvent sa propre

dupe et croire qu'il a conçu l'idée dont je parle. Dans nos efforts

pour la concevoir, nous procédons pas à pas; nous imaginons toujours

un degré derrière un degré; et aussi longtemps que nous continuons

l'effort, on peut dire avec raison que nous tendons vers la conception

de l'idée en vue; mais la force de l'impression que nous parvenons, ou

que nous sommes parvenus à créer, est en raison de la période de temps

durant lequel nous maintenons cet effort intellectuel. Or, c'est par

le fait de l'interruption de l'effort,--c'est en parachevant (nous le

croyons du moins) l'idée postulée,--c'est en donnant, comme nous nous

le figurons, la touche finale à la conception,--que nous anéantissons

d'un seul coup toute cette fabrique de notre imagination;--bref, il

faut que nous nous reposions sur quelque point suprême et conséquemment

défini. Toutefois, si nous n'apercevons pas ce fait, c'est en raison

de l'absolue coïncidence entre cette pause définitive et la cessation

de notre pensée. En essayant, d'autre part, de former en nous l'idée

d'un espace limité, nous inversons simplement le procédé, impliquant

toujours la même impossibilité.

Nous _croyons_ à un Dieu. Nous pouvons ou nous ne pouvons pas _croire_

à un espace fini ou infini; mais notre croyance, en de pareils cas,

est plus proprement appelée _foi,_ et elle est une chose tout à

fait distincte de cette croyance particulière, de cette croyance

_intellectuelle,_ qui présuppose une conception mentale.

Le fait est que, sur la simple énonciation d'un de ces termes à la

classe desquels appartient le mot _Infini,_ classe qui représente des

_pensées de pensées,_ celui qui a le droit de se dire un peu penseur se

sent appelé, non pas à former une conception, mais simplement à diriger

sa vision mentale vers un point donné du firmament intellectuel,

vers une nébuleuse qui ne sera jamais résolue. Il ne fait, pour la

résoudre, aucun effort; car avec un instinct rapide il comprend, non

pas seulement l'impossibilité, mais, en ce qui concerne l'intérêt

humain, le caractère essentiellement étranger de cette solution. Il

comprend que la Divinité n'a pas marqué ce mystère pour être résolu.

Il voit tout de suite que cette solution est située _hors_ du cerveau

de l'homme, et même _comment,_ si ce n'est exactement _pourquoi,_

elle gît hors de lui. Il y a des gens, je le sais, qui, s'employant

en vains efforts pour atteindre l'impossible, acquièrent aisément,

grâce à leur seul jargon, une sorte de réputation de profondeur parmi

leurs complices les pseudo-penseurs, pour qui obscurité et profondeur

sont synonymes. Mais la plus belle qualité de la pensée est d'avoir

conscience d'elle-même, et l'on peut dire, sans faire une métaphore

paradoxale, qu'il n'y a pas de brouillard d'esprit plus épais que celui

qui, s'étendant jusqu'aux limites du domaine intellectuel, dérobe ces

frontières elles-mêmes à la vue de l'intelligence.

Maintenant on comprendra que, quand je me sers de ce terme, l'_Infini

de l'Espace,_ je ne veux pas contraindre le lecteur à former la

conception impossible d'un infini _absolu._ Je prétends simplement

faire entendre _la plus grande étendue concevable_ d'espace,--domaine

ténébreux et élastique, tantôt se rétrécissant, tantôt s'agrandissant,

selon la force irrégulière de l'imagination.

Jusqu'à présent, l'Univers sidéral a été considéré comme coïncidant

avec l'Univers proprement dit, tel que je l'ai défini au commencement

de ce discours. On a toujours, directement ou indirectement, admis,--au

moins depuis la première aube de l'Astronomie intelligible,--que,

s'il nous était possible d'atteindre un point donné quelconque de

l'espace, nous trouverions toujours, de tous côtés, autour de nous,

une interminable succession d'étoiles. C'était l'idée insoutenable

de Pascal, quand il faisait l'effort, le plus heureux peut-être qui

ait jamais été fait, pour périphraser la conception que nous essayons

d'exprimer par le mot _Univers._ «C'est une sphère, dit-il, dont le

centre est partout, et la circonférence nulle part.» Mais, bien que

cette intention de définition ne définisse pas du tout, en fait,

l'Univers sidéral, nous pouvons l'accepter, avec quelque réserve

mentale, comme une définition (suffisamment rigoureuse pour l'utilité

pratique) de l'Univers proprement dit, c'est-à-dire de l'Univers

considéré comme espace. Ce dernier, prenons-le donc pour _une sphère

dont le centre est partout, et la circonférence nulle part._ Dans le

fait, s'il nous est impossible de nous figurer une fin de l'espace,

nous n'éprouvons aucune difficulté à imaginer un commencement

quelconque parmi une série infinie de commencements.

Eureka · 第 17 / 30 题