Cette thèse admet deux modes de discussion entre lesquels nous avons
à choisir. Nous pouvons monter ou descendre. Prenant pour point de
départ notre point de vue, c'est-à-dire la Terre où nous sommes,
nous pouvons de là nous diriger vers les autres planètes de notre
système, de là vers le Soleil, de là vers notre système considéré
collectivement; de là enfin nous pouvons nous élancer vers d'autres
systèmes, indéfiniment et de plus en plus au large. Ou bien, commençant
par un point distant, aussi défini que nous le pouvons concevoir,
nous descendrons graduellement vers l'habitation de l'Homme. Dans les
essais ordinaires sur l'Astronomie, la première de ces méthodes est,
sauf quelques réserves, généralement adoptée, et cela pour cette raison
évidente que les faits et les causes astronomiques étant l'unique but
de ces recherches, ce but est infiniment plus facile à atteindre en
s'avançant graduellement du connu, qui est auprès de nous, vers le
point où toute certitude se perd dans l'éloignement. Toutefois, pour
mon dessein actuel, qui est de donnera l'esprit le moyen de saisir,
comme de loin et d'un seul coup d'œil, une conception de l'Univers
considéré comme _individu,_ il est clair que descendre du grand vers
le petit, du centre, si nous pouvons établir un centre, vers les
extrémités, du commencement, si nous pouvons concevoir un commencement,
vers la fin, serait la marche préférable, si ce n'était la difficulté,
pour ne pas dire l'impossibilité, de présenter ainsi aux personnes qui
ne sont pas astronomes un tableau intelligible relativement à tout ce
qui est impliqué dans l'idée _quantité,_ c'est-à-dire relativement au
nombre, à la grandeur et à la distance.
Or, la clarté, l'intelligibilité est, à tous égards, un des caractères
essentiels de mon plan général. Il est des points importants sur
lesquels il vaut mieux se montrer trop prolixe que même légèrement
obscur. Mais la qualité abstruse n'est pas une qualité qui, par
elle-même, appartienne à aucun sujet. Toutes choses sont également
faciles à comprendre pour celui qui s'en approche à pas convenablement
gradués. Si le calcul différentiel n'est pas une chose absolument aussi
simple qu'un sonnet de M. Solomon Seesaw, c'est uniquement parce que
dans cette route ardue quelque marchepied ou quelque échelon a été, çà
et là, étourdiment oublié.
Donc, pour détruire toute chance de malentendu, je juge convenable
de procéder comme si les faits les plus évidents de l'Astronomie
étaient inconnus au lecteur. En combinant les deux modes de discussion
que j'ai indiqué; je pourrai profiter des avantages particuliers de
chacun d'eux, spécialement de la _réitération en détail_ qui sera
la conséquence inévitable du plan. Je commence par descendre, et je
réserve pour mon retour ascensionnel ces considérations indispensables
de _quantité_ dont j'ai déjà fait mention.
Commençons donc tout de suite par le mot le plus simple, l'_Infini._
Le mot _infini,_ comme les mots _Dieu, esprit_ et quelques autres
expressions, dont les équivalents existent dans toutes les langues,
est, non pas l'expression d'une idée, mais l'expression d'un effort
vers une idée. Il représente une tentative possible vers une conception
impossible. L'homme avait besoin d'un terme pour marquer la _direction_
de cet effort, le nuage derrière lequel est situé, à jamais invisible,
_l'objet de cet effort._ Un mot enfin était nécessaire, au moyen duquel
un être humain pût se mettre tout d'abord en rapport avec un autre être
humain et avec une certaine _tendance_ de l'intelligence humaine. De
cette nécessité est résulté le mot _Infini,_ qui ne représente ainsi
que _la pensée d'une pensée._
Relativement à cet infini dont nous nous occupons actuellement,
l'infini de l'espace, nous avons entendu dire souvent que «si
l'esprit admettait cette idée, acquiesçait à cette idée, la voulait
concevoir, c'était surtout à cause de la difficulté encore plus grande
qui s'oppose à la conception d'une limite quelconque.» Mais ceci est
simplement une de ces _phrases_ par lesquelles les penseurs, même
profonds, prennent plaisir, depuis un temps immémorial, à se tromper
eux-mêmes. C'est dans le mot _difficulté_ que se cache l'argutie.
L'esprit, nous dit-on, accepte l'idée d'un espace _illimité_ à cause de
la difficulté plus grande qu'il trouve à concevoir celle d'un espace
limité. Or, si la proposition était posée loyalement, l'absurdité en
deviendrait immédiatement évidente. Pour parler net, dans le cas en
question, il n'y a pas simplement _difficulté._ L'assertion proposée,
si elle était présentée sous des termes conformes à l'intention, et
sans sophistiquerie, serait exprimée ainsi: «L'esprit admet l'idée d'un
espace illimité à cause de _l'impossibilité plus grande_ de concevoir
celle d'un espace limité.»
On voit au premier coup d'œil qu'il n'est pas ici question d'établir
un parallèle entre deux crédibilités, entre deux arguments, sur la
validité respective desquels la raison est appelée à décider; il
s'agit de deux conceptions, directement contradictoires, toutes deux
d'une impossibilité avouée, dont l'une, nous dit-on, peut cependant
être acceptée par l'intelligence, en raison de la plus grande
_impossibilité_ qui empêche d'accepter la seconde. L'alternative n'est
pas entre deux difficultés; on suppose simplement que nous choisissons
entre deux impossibilités. Or, la première admet des degrés; mais la
seconde n'en admet aucun; c'est justement le cas suggéré par l'auteur
de l'impertinente épître que nous avons citée. Une tâche est plus ou
moins difficile; mais elle ne peut être que possible ou impossible; il
n'y a pas de milieu. Il serait peut-être plus _difficile_ de renverser
la chaîne des Andes qu'une fourmilière; mais il est tout aussi
_impossible_ d'anéantir la matière de l'une que la matière de l'autre.
Un homme peut sauter dix pieds moins difficilement que vingt; mais il
tombe sous le sens que pour lui l'impossibilité de sauter jusqu'à la
Lune n'est pas moindre que de sauter jusqu'à l'étoile du Chien.
Puisque tout ceci est irréfutable, puisque le choix permis à l'esprit
ne peut avoir lieu qu'entre deux conceptions impossibles, puisqu'une
impossibilité ne peut pas être plus grande qu'une autre, et ne peut
conséquemment lui être préférée, les philosophes qui non-seulement
affirment, en se basant sur le raisonnement précité, l'idée humaine
de l'infini, mais aussi, en se basant sur cette idée hypothétique,
l'Infini lui-même, s'engagent évidemment à prouver qu'une chose
impossible devient possible quand on peut montrer qu'une autre chose,
elle aussi, est impossible. Ceci, dira-t-on, est un non-sens; peut-être
bien; je crois vraiment que c'est un parfait non-sens, mais je n'ai
nullement la prétention de le réclamer comme étant de mon fait.
Toutefois, la méthode la plus prompte pour montrer la fausseté de
l'argument philosophique en question est simplement de considérer
un fait qui jusqu'à présent a été négligé, à savoir que l'argument
énoncé contient à la fois sa preuve et sa négation. «L'esprit, disent
les théologiens et autres, est induit à admettre une _cause première_
par la difficulté plus grande qu'il éprouve à concevoir une série
infinie de causes.» L'argutie gît, comme précédemment, dans le mot
_difficulté;_ mais ici à quelle fin est employé ce mot? A soutenir
l'idée de Cause Première. Et qu'est-ce qu'une Cause Première? C'est
une limite extrême de toutes les causes. Et qu'est-ce qu'une limite
extrême de toutes les causes? C'est le Fini. Ainsi, la même argutie,
dans les deux cas, est employée,--par combien de philosophes, Dieu
le sait!--pour soutenir tantôt le Fini et tantôt l'Infini; ne
pourrait-elle pas être utilisée pour soutenir encore quelque autre
chose? Quant aux arguties, elles sont généralement, de leur nature,
insoutenables; mais, en les jetant de côté, constatons que ce qu'elles
prouvent dans un cas est identique à ce qu'elles démontrent dans un
autre, c'est-à-dire à rien.
Personne, évidemment, ne supposera que je lutte ici pour établir
l'absolue impossibilité de ce que nous essayons de faire entendre par
le mot _Infini._ Mon but est seulement de montrer quelle folie c'est de
vouloir prouver l'Infini, ou même notre conception de l'Infini, par un
raisonnement aussi maladroit que celui qui est généralement employé.
Néanmoins il m'est permis, en tant qu'individu, de dire que je ne puis
pas concevoir l'Infini, et que je suis convaincu qu'aucun être humain
ne le peut davantage. Un esprit, qui n'a pas une entière conscience
de lui-même, qui n'est pas habitué à faire une analyse intérieure de
ses propres opérations, pourra, il est vrai, devenir souvent sa propre
dupe et croire qu'il a conçu l'idée dont je parle. Dans nos efforts
pour la concevoir, nous procédons pas à pas; nous imaginons toujours
un degré derrière un degré; et aussi longtemps que nous continuons
l'effort, on peut dire avec raison que nous tendons vers la conception
de l'idée en vue; mais la force de l'impression que nous parvenons, ou
que nous sommes parvenus à créer, est en raison de la période de temps
durant lequel nous maintenons cet effort intellectuel. Or, c'est par
le fait de l'interruption de l'effort,--c'est en parachevant (nous le
croyons du moins) l'idée postulée,--c'est en donnant, comme nous nous
le figurons, la touche finale à la conception,--que nous anéantissons
d'un seul coup toute cette fabrique de notre imagination;--bref, il
faut que nous nous reposions sur quelque point suprême et conséquemment
défini. Toutefois, si nous n'apercevons pas ce fait, c'est en raison
de l'absolue coïncidence entre cette pause définitive et la cessation
de notre pensée. En essayant, d'autre part, de former en nous l'idée
d'un espace limité, nous inversons simplement le procédé, impliquant
toujours la même impossibilité.
Nous _croyons_ à un Dieu. Nous pouvons ou nous ne pouvons pas _croire_
à un espace fini ou infini; mais notre croyance, en de pareils cas,
est plus proprement appelée _foi,_ et elle est une chose tout à
fait distincte de cette croyance particulière, de cette croyance
_intellectuelle,_ qui présuppose une conception mentale.
Le fait est que, sur la simple énonciation d'un de ces termes à la
classe desquels appartient le mot _Infini,_ classe qui représente des
_pensées de pensées,_ celui qui a le droit de se dire un peu penseur se
sent appelé, non pas à former une conception, mais simplement à diriger
sa vision mentale vers un point donné du firmament intellectuel,
vers une nébuleuse qui ne sera jamais résolue. Il ne fait, pour la
résoudre, aucun effort; car avec un instinct rapide il comprend, non
pas seulement l'impossibilité, mais, en ce qui concerne l'intérêt
humain, le caractère essentiellement étranger de cette solution. Il
comprend que la Divinité n'a pas marqué ce mystère pour être résolu.
Il voit tout de suite que cette solution est située _hors_ du cerveau
de l'homme, et même _comment,_ si ce n'est exactement _pourquoi,_
elle gît hors de lui. Il y a des gens, je le sais, qui, s'employant
en vains efforts pour atteindre l'impossible, acquièrent aisément,
grâce à leur seul jargon, une sorte de réputation de profondeur parmi
leurs complices les pseudo-penseurs, pour qui obscurité et profondeur
sont synonymes. Mais la plus belle qualité de la pensée est d'avoir
conscience d'elle-même, et l'on peut dire, sans faire une métaphore
paradoxale, qu'il n'y a pas de brouillard d'esprit plus épais que celui
qui, s'étendant jusqu'aux limites du domaine intellectuel, dérobe ces
frontières elles-mêmes à la vue de l'intelligence.
Maintenant on comprendra que, quand je me sers de ce terme, l'_Infini
de l'Espace,_ je ne veux pas contraindre le lecteur à former la
conception impossible d'un infini _absolu._ Je prétends simplement
faire entendre _la plus grande étendue concevable_ d'espace,--domaine
ténébreux et élastique, tantôt se rétrécissant, tantôt s'agrandissant,
selon la force irrégulière de l'imagination.
Jusqu'à présent, l'Univers sidéral a été considéré comme coïncidant
avec l'Univers proprement dit, tel que je l'ai défini au commencement
de ce discours. On a toujours, directement ou indirectement, admis,--au
moins depuis la première aube de l'Astronomie intelligible,--que,
s'il nous était possible d'atteindre un point donné quelconque de
l'espace, nous trouverions toujours, de tous côtés, autour de nous,
une interminable succession d'étoiles. C'était l'idée insoutenable
de Pascal, quand il faisait l'effort, le plus heureux peut-être qui
ait jamais été fait, pour périphraser la conception que nous essayons
d'exprimer par le mot _Univers._ «C'est une sphère, dit-il, dont le
centre est partout, et la circonférence nulle part.» Mais, bien que
cette intention de définition ne définisse pas du tout, en fait,
l'Univers sidéral, nous pouvons l'accepter, avec quelque réserve
mentale, comme une définition (suffisamment rigoureuse pour l'utilité
pratique) de l'Univers proprement dit, c'est-à-dire de l'Univers
considéré comme espace. Ce dernier, prenons-le donc pour _une sphère
dont le centre est partout, et la circonférence nulle part._ Dans le
fait, s'il nous est impossible de nous figurer une fin de l'espace,
nous n'éprouvons aucune difficulté à imaginer un commencement
quelconque parmi une série infinie de commencements.